Ce que révèle la série documentaire de France Culture
Dans LSD, la série documentaire, diffusée sur France Culture, plusieurs épisodes prennent un animal en apparence banal comme point de départ d’une réflexion vertigineuse : le chat. À travers témoignages, analyses scientifiques et philosophiques, cinq intervenants interrogent notre rapport intime aux animaux, nos incohérences morales et les frontières invisibles que nous traçons entre ceux que nous aimons et ceux que nous mangeons. Le chat n’est pas ici un simple compagnon domestique. Il devient un révélateur. Révélateur de nos contradictions, de nos choix alimentaires, de nos engagements écologiques, mais aussi de nos aveuglements.
Vivre avec un chat : une relation intime et émotionnelle
Les chats vivent dans nos maisons, partagent nos lits, nos routines quotidiennes, parfois même nos émotions. Ils sont des présences constantes, silencieuses, observatrices. Pour beaucoup, ils font partie de la famille. Cette proximité crée un lien affectif puissant, souvent comparable à celui que l’on entretient avec un proche. Dans la série, plusieurs témoins racontent cette relation singulière, faite de gestes répétés, de soins, de regards échangés. Le chat devient un individu à part entière, avec une personnalité, des habitudes, une histoire. Cette individualisation est essentielle : elle conditionne la manière dont nous le percevons moralement.
Aimer son chat et être végétarien : une cohérence recherchée
Parmi les thèmes abordés, celui du végétarisme revient fréquemment. Comment aimer profondément un animal tout en continuant à consommer d’autres animaux ? Pour certains propriétaires de chats, le choix de ne plus manger de viande apparaît comme une tentative de cohérence morale. Le neuroscientifique Sébastien Bohler éclaire ce mécanisme :
« L’être humain ne peut pas vivre longtemps avec une dissonance cognitive. Alors il va éteindre un des deux côtés : soit il oublie que l’animal qu’il mange est sensible, soit il arrête de le manger. C’est ce qui se passe dans la majorité des cas. »
Face à l’attachement émotionnel pour leur chat, certains choisissent donc de modifier leur alimentation, afin de réduire ce conflit intérieur. D’autres, au contraire, compartimentent : le chat appartient au monde de l’affect, la viande à celui de l’habitude.
Écologie, protection animale… et chat chasseur
Autre tension soulevée par la série : celle entre une sensibilité écologique favorable aux animaux et le fait de laisser son chat chasser. Beaucoup de propriétaires se disent attachés à la protection de la biodiversité, tout en acceptant que leur chat tue oiseaux, rongeurs ou reptiles. Cette contradiction est rarement vécue comme telle. Le chat chasse « par nature », dit-on. Sa prédation est perçue comme instinctive, donc moralement neutre. Pourtant, elle pose question dans un contexte de fragilisation des écosystèmes. Ce paradoxe souligne notre tendance à excuser certains comportements lorsqu’ils concernent des êtres que nous aimons. Là encore, l’affect l’emporte sur la cohérence rationnelle.
Pourquoi manger des animaux… mais jamais son chat ?
La question la plus dérangeante abordée dans LSD est peut-être celle-ci : serions-nous capables de manger notre chat ? La réponse est presque unanimement négative. L’idée provoque le dégoût, parfois même l’indignation. Pourtant, nous mangeons quotidiennement d’autres animaux tout aussi sensibles.
La philosophe Émilie Dardenne résume ce paradoxe moral :
« C’est un paradoxe de traiter certains animaux non humains comme des membres de la famille et d’en traiter d’autres comme de la nourriture. Ce système, profondément ancré dans notre culture, nous fait considérer certains animaux comme de la nourriture et d’autres comme des compagnons. » Ce n’est donc pas la sensibilité de l’animal qui détermine son statut, mais sa place symbolique dans notre société.
L’échelle socio-zoologique : classer les animaux pour mieux vivre avec
Pour expliquer cette hiérarchie implicite, Émilie Dardenne s’appuie sur les travaux de deux sociologues, Arnold Arluke et Clinton Sanders. Ils ont mis en évidence ce qu’ils nomment une « échelle socio-zoologique », qui classe les animaux selon leur utilité, leur dangerosité ou leur capital affectif. Les chats y occupent une position élevée : ils sont perçus comme inoffensifs, charismatiques, mignons, et surtout capables d’entretenir une relation émotionnelle avec l’humain. À l’inverse, des animaux comme le cochon ou la poule, pourtant intelligents et sociaux, restent associés à la production alimentaire. Cette hiérarchie n’a rien de naturel. Elle est culturelle, historique et évolutive.
Quand les catégories se brouillent
La série montre aussi que ces catégories peuvent se déplacer. Dans certains foyers, un cochon devient animal de compagnie. Des poules reçoivent des prénoms, des soins, une attention individualisée. À l’inverse, dans d’autres cultures ou à d’autres époques, le chat a pu être consommé. L’archéozoologue Jean-Denis Vigne replace cette ambivalence dans une perspective longue :
« Nous sommes des chasseurs empathiques. Nous tuons, mais nous éprouvons du regret. Cette tension entre prédation et compassion traverse toute notre histoire et rejaillit dans notre rapport aux animaux. » Autrement dit, notre rapport aux animaux est fondamentalement instable. Il oscille entre nécessité, habitude, attachement et culpabilité.
Le chat comme miroir de nos contradictions
À travers le chat, LSD ne parle pas seulement d’un animal familier. La série interroge notre capacité à aimer, à hiérarchiser, à justifier. Elle met en lumière ce grand paradoxe moral : aimer certains animaux, en manger d’autres, tout en préférant ne pas trop y penser. Nos assiettes, comme nos salons, racontent une histoire intime. Celle de nos valeurs, de nos renoncements et de nos arrangements avec nous-mêmes. Le chat, silencieux témoin de nos vies, en devient l’un des révélateurs les plus troublants.











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