À chaque nouveau décès d’un chien après un contact avec un sanglier, la même question revient : la maladie d’Aujeszky est-elle en train de s’installer durablement, et que peut-on faire, concrètement, pour protéger les chiens de chasse ? Vaccination à partir d’un vaccin porcin, sous-déclaration, logistique complexe, perception amplifiée par les réseaux sociaux : Anne de Galard, vétérinaire et responsable sanitaire de la Fédération nationale des chasseurs, dresse un état des lieux précis et nuance les idées reçues.
BSL : La maladie d’Aujeszky est évoquée “depuis plusieurs années” dans le monde cynégétique. A-t-on réellement affaire à un retour ?
AG : Oui, le sujet n’est pas nouveau. Avant de quitter mon cabinet, j’ai moi-même pratiqué des vaccinations contre Aujeszky, et dès 2022 des chiens étaient déjà vaccinés. Tous les ans, à pareille époque, nous avons une sensation d’augmentation du nombre de cas, peut être rendue particulièrement sensible par la résonance immédiate sur les réseaux sociaux. Il peut exister une augmentation, mais elle est difficilement quantifiable car nous manquons de données. Ce qui nous préoccupe surtout, c’est l’inquiétude que cela suscite et la nécessité d’y répondre de façon structurée, aux côtés des chasseurs.
BSL : Le vaccin utilisé chez le chien offre-t-il une protection fiable ?
AG : Il semble apporter une protection, mais elle n’est pas totale et aucun vaccin n’est efficace à 100 %. Le point qui nous manque, ce sont des données robustes permettant de quantifier cette efficacité. En revanche, nous avons une certitude importante : ce vaccin ne rend pas les chiens malades, ce qui constitue déjà un élément rassurant.

BSL : Pourquoi est-il si difficile d’obtenir une efficacité vaccinale nette sur cette maladie ?
AG : Parce que la maladie d’Aujeszky est une herpèsvirose. Or, les virus de type herpès répondent globalement moins bien aux vaccins. On retrouve une logique comparable chez le cheval avec la rhinopneumonie : malgré la vaccination, certains animaux contractent la maladie. La vaccination peut alors limiter la circulation virale et, parfois, atténuer la sévérité des formes cliniques, mais sans fournir de garantie absolue.
BSL : L’absence de données s’explique-t-elle par un déficit de déclarations de non-efficacité ?
AG : Très largement, oui. Le laboratoire nous indique qu’il reçoit peu de déclarations de non-efficacité, alors même que cette démarche est possible, au même titre que la déclaration d’effets indésirables. Il est probable que beaucoup de détenteurs n’y pensent pas, ou ne formalisent pas le retour lorsqu’un chien, correctement vacciné, décède malgré tout. Résultat : nous ne parvenons pas à objectiver la situation.
BSL : Vous évoquez une sous-déclaration des cas. Quels en sont les ressorts ?
AG : Il y a une forme de fatalisme : nombre de personnes se disent “c’est Aujeszky, c’est terminé” et ne poursuivent pas la démarche diagnostique. Les analyses sont en outre contraignantes, et il existe des freins compréhensibles : certains ne souhaitent pas que le corps de leur chien soit transféré, ni engager une procédure post-mortem. C’est humainement recevable, mais cela contribue à un déficit de confirmations et, donc, de connaissance épidémiologique.
BSL : Pour établir un diagnostic certain, quel est le passage obligé pour un vétérinaire ?
AG : La confirmation repose sur des analyses. Sans démarche analytique, on demeure dans la suspicion, ce qui ne permet ni de consolider des statistiques fiables ni d’améliorer les recommandations. C’est précisément l’un des points que nous cherchons à faire progresser.
BSL : Quels acteurs mobilisez-vous pour améliorer à la fois la déclaration et la qualité du diagnostic ?
AG : Nous travaillons avec l’Ordre National des Vétérinaires, L’Association Française des Vétérinaire pour Animaux de Compagnie, ainsi qu’avec la SCC. L’objectif est multiple : Remontée d’information, connaître les zones de circulation du virus et faciliter l’établissement d’un diagnostic réellement confirmé, car aujourd’hui la maladie est clairement sous-déclarée.
BSL : Dispose-t-on d’un ordre de grandeur du nombre de chiens vaccinés en France ?
AG : Nous n’avons pas un recensement nominatif, mais nous disposons d’un indicateur : le nombre de flacons vendus. Comme le schéma vaccinal comporte trois injections, on peut estimer le nombre de chiens vaccinés en ramenant ce volume à trois doses par animal. Cela conduit, dans l’entretien, à un ordre de grandeur d’environ 25 000 à 30 000 chiens vaccinés de 2022 à 2024, ce qui demeure limité au regard du nombre de chiens de chasse susceptibles d’être exposés.
BSL : Pourquoi la vaccination est-elle, sur le plan pratique, si difficile à déployer ?
AG : Parce qu’il s’agit d’un vaccin porcin. Un flacon correspond à 40 doses et, une fois ouvert, il doit être utilisé dans les 12 heures. Il faut donc regrouper des chiens, coordonner les détenteurs, mobiliser du personnel. Vacciner 40 chiens sur une même plage de temps représente une organisation lourde, avec du travail en amont et en aval.
BSL : Pourquoi certains vétérinaires refusent de vacciner ?
AG : Deux raisons dominent. D’abord, une partie de la profession estime que l’efficacité n’est pas suffisamment étayée, ce qui freine l’engagement. Ensuite, le cadre réglementaire : on est sur une autorisation temporaire d’utilisation, et le vétérinaire engage sa responsabilité. À cela s’ajoute la contrainte logistique des 40 doses à administrer rapidement, qui suppose une structure et du temps.
BSL : Pourquoi ne pas développer un conditionnement spécifiquement adapté au chien ?
AG : Modifier le conditionnement implique des démarches réglementaires lourdes, des études, et une autorisation de mise sur le marché, donc des coûts considérables. Or, les volumes de vente actuels ne le permettent pas. On évoque environ 78 000 doses sur trois ans : ce n’est pas avec ce niveau de consommation qu’un laboratoire financera une refonte complète.
BSL : Comment, en pratique, un chasseur peut-il identifier un vétérinaire qui accepte de vacciner ?
AG : La démarche la plus réaliste consiste à contacter son vétérinaire habituel. Soit il accepte et organise une session lorsque le seuil devient pertinent (par exemple lorsqu’il approche des 35 chiens), soit il refuse mais peut orienter vers un confrère qui le pratique. Les fédérations, elles, sont encadrées : nous ne pouvons pas communiquer nominativement. En revanche, les vétérinaires peuvent se relayer l’information entre eux, et c’est ce que nous cherchons à faciliter.
BSL : Combien de cas confirmés recense-t-on annuellement en France ?
AG : Les cas certifiés restent relativement modestes : de l’ordre de 16 à 40, parfois 50 par an. Pourtant, chaque cas provoque un fort retentissement, car la maladie est d’une violence extrême, et l’impuissance thérapeutique dans la phase clinique est très marquante.
BSL : Un chien infecté peut-il ensuite transmettre la maladie à d’autres animaux ? Et qu’en est-il du risque humain ?
AG : Le chien n’a pas le temps de transmettre : l’évolution est trop rapide, et il décède généralement avant toute diffusion. Les véritables vecteurs sont le porc et le sanglier. Quant à l’être humain, il n’y a, a priori, pas de risque : la maladie n’est pas considérée comme une zoonose.
BSL : Un sanglier porteur du virus reste-t-il propre à la consommation ?
AG : Oui, à ce stade, il n’y a pas d’alerte sanitaire pour l’homme. L’enjeu porte d’abord sur la protection des chiens, et, dans une autre dimension, sur la préoccupation des éleveurs de porcs, notamment en plein air.

BSL : Justement, quel est l’impact sur les élevages porcins ?
AG : La France est indemne chez les porcs en élevage, mais on observe ponctuellement un ou deux épisodes par an dans des élevages contaminés via les sangliers. Les élevages plein air sont évidemment plus sensibles au risque d’interface avec la faune sauvage.
BSL : Que sait-on de la situation en Europe ?
AG : Les données sont lacunaires et hétérogènes. Dans certaines zones françaises où le virus a été identifié, environ 20 % des sangliers présentent des anticorps, ce qui signifie qu’ils ont été en contact avec le virus, sans que cela implique que 20 % soient infectants. Ailleurs, les chiffres disponibles restent faibles ou imprécis : quelques cas annuels dans le sud de la Belgique, 32 cas identifiés en Allemagne depuis 1995, moins de dix signalements en Italie selon les éléments recueillis, très rares cas au Luxembourg, et quelques cas sur une longue période en Lettonie. Pour plusieurs pays, les données manquent ou ne sont pas comparables.
BSL : Pourquoi l’opinion a-t-elle le sentiment d’une flambée ?
AG : Parce que la maladie est spectaculaire et traumatisante, et que les réseaux sociaux donnent à chaque événement une visibilité immédiate. Par ailleurs, les cas surviennent mécaniquement pendant la période où les chiens sont le plus exposés au sanglier. Ce contexte crée une impression de vague, sans que cela corresponde nécessairement à une flambée sanitaire.
BSL : Quelles recommandations formulez-vous aux chasseurs, ici et maintenant ?
AG : Dans la mesure du possible, éviter que les chiens mordent et en les séparant, dès que possible des sangliers, pendant et après la chasse (pas de transport dans le même véhicule sans séparation physique étanche : le sang peut être infectant). Ne pas distribuer de viande ni de carcasses de sanglier aux chiens, ni crues ni cuites, dans les zones concernées : nous ne disposons pas de données scientifiques permettant de définir un couple temps-température garantissant une inactivation du virus. Enfin, limiter la pratique consistant à “laisser” un marcassin au chien. De notre côté, nous cherchons à favoriser la vaccination lorsqu’elle est réalisable, à diffuser des consignes de prudence, et surtout à améliorer la collecte de données.
BSL : Au fond, la priorité reste donc la connaissance ?
AG : Absolument. Tant que nous n’aurons pas davantage de confirmation des cas et de données consolidées, nous resterons face à une maladie sur laquelle nous avons plus d’incertitudes que de certitudes. La progression passera par une meilleure documentation, en lien étroit avec les vétérinaires et les chasseurs.












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