Créateur de la chaîne YouTube Chasse Passion, Julien Carpentier a vu naître les vidéos de chasse en ligne… puis leur mise sous surveillance permanente. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, ses souvenirs les plus marquants, son rapport aux armes “sentimentales”, et surtout sur cette époque où publier une image de chasse, pourtant légale, suffit à déclencher signalements, restrictions et bannissements. Une parole posée, assumée, et très représentative de ce que vivent aujourd’hui de nombreux chasseurs.
BSL. Julien, la chasse vous accompagne depuis l’enfance. Comment cette passion s’est-elle installée, et comment a-t-elle évolué du petit gibier vers le grand gibier, en particulier le sanglier ?
JC. Elle s’est installée très tôt, presque naturellement. Mes souvenirs les plus anciens sont associés aux départs avec mon père, au point que, enfant, je courais après le véhicule si l’on ne m’avait pas réveillé. Mon père était garde dans une chasse commerciale de petit gibier, ce qui signifiait une présence quasi quotidienne sur le terrain en saison, notamment à l’automne.
Cette période a aussi connu une rupture : la chasse où nous évoluions s’est arrêtée brutalement lorsque j’avais 13 ou 14 ans, après un décès tragique. Le contexte a changé, et nous avons basculé vers une autre organisation, plus familiale. C’est également à ce moment que nous avons rencontré un groupe d’amis qui chassaient le sanglier et qui ont proposé à mon père de s’impliquer dans la gestion d’un territoire de grand gibier. Dans les années 2010, le sanglier a pris une place grandissante chez nous, au point de supplanter progressivement le petit gibier. Et il faut le dire : la chasse du sanglier a une intensité particulière. On peut apprécier d’autres chasses, mais l’émotion du grand gibier, les chiens, l’instant où “ça casse”, c’est une autre dimension. On y adhère ou on n’y adhère pas.


BSL. Vous avez passé votre permis très jeune, puis vous avez vécu des premières fois marquantes. Quels souvenirs fondateurs gardez-vous, du premier tir jusqu’aux premiers sangliers ?
JC. J’ai effectivement passé le permis accompagné dès que cela a été possible, avec une impatience évidente : quand on a grandi dedans, cela paraît presque inévitable. J’ai longtemps observé le B25 de mon père avant qu’il ne me le confie, symboliquement.
Les premiers souvenirs sont parfois modestes, mais ils structurent une trajectoire. Mon premier souvenir de tir sur petit gibier reste associé à un faisan, dans un contexte très encadré et très “initiatique”. Ensuite, comme j’allais souvent au pigeon avec mon père, il est probable que mes premières prises régulières aient été des pigeons.
Le premier sanglier, lui, relève d’une autre catégorie. Il s’est déroulé près de chez moi, à un poste en plaine qui, avec le recul, me semble aujourd’hui très ingrat : mauvais vent, labour profond, pluie battante. Pourtant, j’y croyais. C’était l’une de mes premières battues seul au poste, et j’ai vu sortir plusieurs sangliers. J’en ai tiré deux, j’en ai tué deux, puis je me suis arrêté, par prudence et par émotion. J’étais très jeune, et ce résultat me paraissait déjà immense. Cette scène résume bien ce que le sanglier provoque : la mémoire reste vive, comme si cela datait d’hier. Et j’ajoute un élément important : ces sangliers ont été tirés avec la carabine de mon père, une 7×64 à forte charge affective. C’est le genre d’objet qui porte une histoire, et qui, de ce fait, transforme le souvenir en repère.

BSL. Votre chaîne a démarré très tôt, au début des vidéos de chasse en ligne. Comment êtes-vous passé du partage intime à une audience massive, puis au monde des marques ?
JC. L’impulsion initiale n’avait rien d’une stratégie. Après ma première saison, à l’adolescence, j’ai découvert les rares vidéos de chasse disponibles en ligne. À l’époque, il en existait très peu. Je les ai regardées en boucle, puis j’ai acheté une caméra avec l’argent d’un job d’été. Mon idée était simple : filmer pour partager avec mon père, avec mes proches, avec les partenaires de chasse. Il n’y avait pas de projection de communauté, encore moins de logique d’influence. La croissance, en revanche, a été rapide. Les premiers retours sont arrivés, puis les abonnements, puis l’attente d’une “prochaine vidéo”. Quand on se retrouve à 10 000 ou 15 000 abonnés en un an, on comprend que l’on ne parle plus seulement aux copains.
Le sponsoring, lui, est venu plus tard. Ma première “collaboration” relevait d’un geste local : une veste offerte par un petit professionnel, avec une demande de visibilité. À l’époque, recevoir un colis de chasse à son nom avait quelque chose d’irréel. Puis les marques structurées sont arrivées progressivement. Je suis entré chez Browning en 2017. Et, globalement, on peut dire que la bascule s’est accélérée dans les années 2020, quand les grandes marques ont investi durablement les réseaux.

BSL. Vous décrivez pourtant un paradoxe : les réseaux sont indispensables pour montrer la chasse, mais ils la brident. Que vivez-vous concrètement, et quelle ligne de conduite avez-vous adoptée face à cette pression ?
JC. Le paradoxe est réel. Les réseaux sont potentiellement notre plus grande force, car ils permettent de montrer, de rendre visible, d’expliquer par les images ce qui est souvent fantasmé de l’extérieur. Mais ce sont aussi des espaces où la chasse est systématiquement fragilisée. Et je parle ici d’un phénomène très concret : les signalements automatiques, les restrictions, les contrôles, les bannissements. Très souvent, ce ne sont pas des personnes qui réagissent, mais des algorithmes : une couleur, une forme, un élément visuel suffit à déclencher une procédure. J’ai connu des situations où une publication liée à un produit parfaitement légal a été interprétée comme du “commerce illégal”. Ce type d’épisode illustre le décalage entre la légalité de la chasse et la manière dont les plateformes la traitent.
Face à cela, ma ligne est de rester naturel et cohérent. Je ne fais pas des contenus pour séduire des publics qui rejettent la chasse par principe. Je ne cherche pas à “enrober” ni à me justifier en permanence. Je préfère la transparence. J’assume les mots, j’assume ce que je fais, et je refuse cette posture de culpabilité qui consiste à parler comme si l’on devait s’excuser d’une pratique légale. En revanche, cette transparence suppose une exigence : ne pas donner prise aux images qui peuvent nous nuire, notamment sur la sécurité. Il existe des séquences irresponsables qui circulent, et elles font du mal à tous. Là-dessus, il faut être irréprochable, parce que la moindre erreur devient un argument contre l’ensemble des chasseurs.

BSL. Si l’on quitte un instant le débat sur les plateformes : vous avez des armes “de cœur”, et des souvenirs très contrastés. Qu’est-ce qui vous reste, aujourd’hui, comme image la plus forte, et comme leçon la plus dure ?
JC. Mon fusil, au sens intime, c’est le B25 de mon père. Peu importe les marques, les modes, les gravures : j’ai grandi avec cet objet, je l’ai attendu, je l’ai désiré, et il est chargé d’une histoire familiale. Pour la carabine, j’ai évidemment un attachement à l’arme avec laquelle j’ai vécu une décennie de chasse, mais l’arme qui m’a le plus marqué reste une 280 Remington atypique, prêtée et modifiée par un armurier : elle n’était pas belle, elle était même “discutable” esthétiquement, mais elle est associée à des souvenirs intenses, au point que la rendre a été un crève-cœur.
Quant aux souvenirs, il y a la lumière et l’ombre. La lumière, c’est un premier cerf, très jeune, dans un contexte où cela paraissait impossible : rareté des bracelets, rareté des rencontres, et un animal exceptionnel au matin de l’ouverture. Ce jour-là, l’émotion a débordé, au point de me faire pleurer longtemps. Et puis il y a aussi les dimanches au pigeon avec mon père : simples, réguliers, structurants.
La leçon la plus dure, elle vient d’un épisode où j’ai failli perdre mes chiens. Une situation de traque en milieu fermé, une île envahie de ronces, une densité de sangliers, et surtout un quart d’heure d’impuissance totale à entendre ses chiens se faire blesser sans pouvoir agir. Tout s’est finalement bien terminé, mais ce moment m’a appris une chose essentielle : la responsabilité envers les chiens impose parfois de renoncer, de prendre du recul, et d’accepter qu’un choix “courageux” sur le papier peut être, en réalité, une erreur.

BSL. Pour terminer : que peut-on vous souhaiter, à la fois comme projet de chasse et comme horizon pour la communauté des chasseurs sur les réseaux ?
JC. Sur le plan personnel, si l’on parle de rêve, il y a un fantasme assumé : un grand cerf ou un wapiti dans un décor lointain, avec l’engagement physique que cela suppose, une vraie expédition, une rencontre rare. C’est un rêve, au sens strict.
Pour la communauté, je souhaite que l’on comprenne enfin que les réseaux ne sont pas seulement un terrain de “communication”, mais un espace stratégique : on y perd beaucoup, mais on peut aussi y gagner, à condition d’être exigeant, responsable, et cohérent. Les antis irréductibles ne basculeront pas. En revanche, les publics neutres existent, et ce sont eux qui peuvent, au minimum, regarder la chasse autrement si on leur montre des faits : une pratique encadrée, une sécurité réelle, une venaison valorisée, une ruralité assumée. C’est ce chemin-là qui me paraît le plus sérieux.











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