Invitée de François Pitrel dans La Question météo climat sur BFM TV, Nirmala Séon-Massin, directrice de l’expertise au Muséum national d’Histoire naturelle, s’est exprimée sur un sujet qui concerne directement les chasseurs : l’augmentation spectaculaire des populations de cervidés et ses conséquences sur la forêt française.
François Pitrel pose la question que beaucoup se posent
Dès le début de l’entretien, François Pitrel met le sujet sur la table : la France compte-t-elle aujourd’hui trop de chevreuils et de cerfs ? Le journaliste rappelle un contexte très concret. Les forestiers doivent adapter les peuplements au changement climatique et l’État s’est engagé à planter un milliard d’arbres d’ici 2032. Or les jeunes plants sont particulièrement vulnérables au broutement.
François Pitrel souligne le dilemme. Pour protéger les plantations, il faut installer des manchons plastiques, des clôtures ou des dispositifs de mise en défens, des solutions coûteuses. L’autre option, moins onéreuse, consiste à renforcer la régulation par la chasse. Il rappelle qu’environ 600 000 chevreuils et 70 000 cerfs sont déjà prélevés chaque année en France. Mais cette pression est-elle suffisante face à la dynamique actuelle ?
Nirmala Séon-Massin répond : “Trop” dépend du point de vue
À cette question directe, Nirmala Séon-Massin commence par nuancer. Selon elle, le terme “trop” relève d’un jugement de valeur. Un forestier, un agriculteur, un chasseur ou un promeneur n’auront pas la même perception de la situation. En revanche, elle confirme un fait scientifique clair : les populations de cervidés ont connu un essor remarquable depuis l’après-guerre. Pour étayer son propos, elle s’appuie sur les tableaux de chasse, qu’elle considère comme un indicateur solide de la progression des effectifs. Les prélèvements de chevreuils ont été multipliés par environ dix depuis les années 1970, ceux du cerf par quinze. Elle parle d’une dynamique “tout à fait remarquable”. Le cerf a d’ailleurs recolonisé ou été introduit dans plusieurs territoires où il était absent.
Quelles sont les causes de l’essor des populations ?
François Pitrel cherche ensuite à comprendre les causes de cette explosion. La directrice de l’expertise rappelle que les populations avaient auparavant fortement diminué, notamment en raison d’une pression de chasse excessive. La mise en place des plans de chasse obligatoires à la fin des années 1970 pour le cerf et le chevreuil a profondément changé la gestion.
Ces plans encadrent précisément le nombre d’animaux à prélever ainsi que les catégories d’individus concernés. Ils sont décidés par le préfet sur proposition des fédérations de chasseurs. Selon Nirmala Séon-Massin, ce système a permis de restaurer durablement les populations tout en maintenant l’activité cynégétique. Elle reconnaît que cette gestion a été efficace, peut-être même “un peu trop bien” au regard des enjeux actuels.
François Pitrel évoque alors une critique parfois entendue : certains accusent les chasseurs d’avoir favorisé le développement des populations pour garantir une ressource abondante. Nirmala Séon-Massin répond avec prudence. Elle rappelle l’historique de gestion patrimoniale par les chasseurs et souligne que la réalité est diverse selon les territoires. Des enjeux économiques peuvent exister dans certains domaines privés, mais ils ne résument pas l’ensemble de la situation.
Une forêt plus vaste, un habitat plus favorable
Un autre facteur majeur est mis en avant par Nirmala Séon-Massin : l’augmentation de la surface forestière. La couverture forestière française progresse depuis le XIXe siècle et représente aujourd’hui près de 30 % du territoire hexagonal. Elle explique que la déprise agricole et l’exode rural ont libéré des espaces. Pour François Pitrel, cela signifie davantage d’habitats favorables au grand gibier et moins de pression humaine diffuse qu’autrefois. L’environnement est devenu plus propice au développement des cervidés.
Le rôle du changement climatique
François Pitrel interroge ensuite l’impact du climat. Des hivers plus doux favorisent-ils la croissance des populations ?
Nirmala Séon-Massin explique que le climat peut jouer un rôle, mais de manière variable selon les espèces. Pour le sanglier, des hivers moins rigoureux peuvent améliorer la survie des jeunes. Pour le chevreuil, elle cite un décalage observé entre la reprise plus précoce de la végétation et le calendrier de gestation des chevrettes, resté stable. Ce décalage peut être défavorable. Elle insiste sur un point : la dynamique des cervidés résulte d’un ensemble de facteurs combinés, et non d’une cause unique.
Les prédateurs, une régulation partielle
François Pitrel aborde également le retour des prédateurs naturels. Le loup et le lynx peuvent-ils contribuer à réguler les populations ?
Nirmala Séon-Massin rappelle que le lynx a été réintroduit dans les années 1980 et que le loup est revenu naturellement dans les années 1990. Toutefois, leurs populations restent localisées et limitées à certains territoires. Elle précise que leur impact ne se limite pas aux prélèvements directs. Leur présence modifie le comportement des cervidés, qui deviennent plus vigilants et consacrent moins de temps à se nourrir.
François Pitrel en conclut que, malgré ces effets, les prédateurs ne peuvent pas aujourd’hui assurer une régulation généralisée à l’échelle nationale.
Et si l’on ne régulait plus ?
Le journaliste pose enfin la question d’un scénario sans chasse. La forêt serait-elle menacée ?
Nirmala Séon-Massin répond que cervidés et forêts ont cohabité pendant des millénaires. Un équilibre naturel est possible, mais il s’installe sur des temps longs. Sans contrainte, les populations peuvent croître jusqu’à ce que les ressources deviennent limitantes. L’ajustement passe d’abord par une dégradation progressive de la condition physique des animaux plutôt que par des mortalités massives visibles. Elle rappelle également que même dans les zones sans chasse, des battues administratives sont souvent organisées pour limiter les dégâts. L’intervention humaine reste donc présente.
Un choix de société
Dans la dernière partie de l’échange, François Pitrel élargit le débat. La forêt ne se limite pas à la production de bois. Elle joue un rôle majeur dans le stockage du carbone, la régulation de l’eau, la protection contre l’érosion et constitue un espace de loisirs et d’attachement culturel. Nirmala Séon-Massin souligne que les forestiers raisonnent sur plusieurs décennies. Les décisions prises aujourd’hui façonneront la forêt de demain. Elle rappelle aussi que les revenus d’un propriétaire forestier reposent principalement sur la vente de bois et la location du bail de chasse, deux objectifs qui peuvent entrer en tension.
À travers leurs échanges, François Pitrel et Nirmala Séon-Massin mettent en lumière la complexité d’un sujet qui dépasse la seule question du nombre d’animaux. La hausse des cervidés est un fait scientifique. La manière d’y répondre relève d’un arbitrage collectif. Pour autant, nous savons bien que l’idée de laisser la nature faire est à ce jour impossible sauf si l’on souhaite à terme une recrudescence des espèces envahissantes et un appauvrissement de la biodiversité dans son ensemble.












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