Comment passe-t-on d’une opposition franche à la chasse à un engagement total dans le monde cynégétique, au point de mener une meute, créer une AFACCC départementale et diriger une revue nationale spécialisée ? C’est cette trajectoire singulière qui nous a donné envie d’interroger Marie-Claude Koenig. Son histoire raconte la force du chien courant comme trait d’union entre deux univers qui s’ignorent, la découverte progressive d’une véritable passion, mais aussi les combats actuels pour l’avenir de la chasse. Un témoignage rare, sincère et profondément ancré dans le terrain.
BSL : Vous avez la particularité d’avoir été anti-chasse avant de devenir chasseresse. Pouvez-vous nous raconter votre parcours et votre découverte de cet univers ?
MCK : Rien, dans mon histoire personnelle, ne me prédestinait à la chasse. Je ne suis pas issue d’une famille de chasseurs et je n’ai donc pas grandi avec cette lecture de la nature qui passe par la connaissance des biotopes, des espèces et de leur gestion. Il y a encore une quinzaine d’années, je me situais même à l’opposé de cet univers. Le point de bascule s’est fait de manière totalement inattendue, grâce à un chien. Il y a une quinzaine d’années, nous avons acquis un Beagle comme simple chien de compagnie. Il s’appelait Finou. À ce moment-là, nous ignorions que nous venions d’accueillir un véritable chien de chasse. Lors des promenades, il lui arrivait régulièrement de disparaître donnant de la voix dans les maïs sans que je puisse le rappeler. Cette situation m’a poussée à me documenter sur la race. J’ai alors découvert que le Beagle, derrière son image de chien de famille, est avant tout un chien courant, sélectionné pour la chasse et fait pour vivre en meute. Pensant répondre à ses besoins, j’en ai pris un second. Mais au lieu de résoudre le problème, je me suis retrouvée face à l’évidence : ces chiens avaient des aptitudes naturelles que je ne savais ni comprendre ni canaliser.

La véritable révélation s’est produite lors d’un séjour dans les Deux-Sèvres, chez Roland Moreau, grand spécialiste du Beagle en France et dresseur de chiens courants. J’y ai découvert ses parcs d’entraînement, dans lesquels il travaillait quotidiennement des lots de dix à quinze chiens. Voir ces meutes évoluer, parfaitement équilibrées, heureuses de poursuivre un gibier dans des milieux adaptés, a profondément bouleversé ma perception. J’ai compris que la chasse n’était pas une contrainte pour eux mais l’expression même de leur instinct, une condition de leur équilibre et de leur bien-être. C’est précisément ce que j’ai voulu offrir aux miens. Mon mari et moi avons alors entrepris un véritable apprentissage à ses côtés. Au fil de nos séjours, il nous a transmis, avec beaucoup de pédagogie, les fondements de la chasse, ses différents modes et, surtout, cette notion essentielle d’« aimer la chasse pour le chien ». Parallèlement, notre meute s’est progressivement constituée à partir de sujets issus de son élevage, sélectionnés pour leurs qualités de travail. Grâce à ses conseils, nous avons appris à les conduire, à les maîtriser et à faire naître cette complicité indispensable entre le conducteur et ses chiens. C’est ainsi que, pas à pas, mon regard a changé et que je suis passée d’une opposition de principe à un engagement profond, né avant tout de l’observation et du respect du chien courant.
BSL : Pourquoi étiez-vous opposée à la chasse ?
MCK : Mon opposition à la chasse tenait avant tout à une méconnaissance profonde de cet univers. Lorsque l’on grandit en dehors de ce milieu, on n’en possède ni les codes ni les clés de compréhension, et l’on se construit une opinion à partir de représentations souvent partielles. J’étais anti-chasse par ignorance, mais aussi par facilité, car il est plus simple d’adhérer à des discours accessibles et émotionnels que de chercher à comprendre une réalité que l’on ne connaît pas. Les messages les plus visibles, destinés à un public éloigné du terrain, sont majoritairement à charge et jouent sur la sensibilité liée à la souffrance animale.
Ayant toujours été très proche de la nature et profondément attachée aux animaux, je ne supportais pas l’idée qu’ils puissent souffrir. J’assimilais donc instinctivement la chasse à un acte de cruauté. Dans mon esprit, le chasseur était un tueur, et je ne faisais aucun effort pour dépasser cette vision. À partir du moment où l’on s’est forgé une conviction, tous les discours qui la confortent sont acceptés comme des évidences. Même certaines représentations caricaturales, comme le sketch des Inconnus, correspondaient alors parfaitement à l’image que je me faisais de la chasse. J’étais, très concrètement, de ceux qui klaxonnent en passant devant une ligne de postés en veste orange. C’est dire à quel point mon regard était éloigné de la réalité que j’ai découverte par la suite.

BSL : Qu’est-ce qui a le plus compté dans votre découverte de la chasse ?
MCK : L’élément déterminant a été l’immersion sur le terrain. Lorsque j’ai été invitée à participer à des chasses aux chiens courants dans le Poitou, j’ai découvert une réalité totalement différente de l’image que je m’en faisais. Le travail des chiens, la relation de confiance et de complicité avec leur conducteur, la musique de la meute dans les différentes phases de la chasse ont constitué une véritable révélation. J’ai également été très sensible à la rigueur qui entoure cette pratique : tout est pensé pour que le gibier soit vu dans de bonnes conditions et prélevé selon des consignes de tir précises. À cela s’ajoutaient l’accueil particulièrement chaleureux réservé aux non-initiés et la volonté sincère des chasseurs de transmettre leur passion. J’avais sous les yeux un monde que j’avais jugé sans le connaître et qui, en réalité, gagne profondément à être découvert.
Cette première expérience m’a donné envie d’aller plus loin et d’acquérir les connaissances qui me manquaient. J’ai donc passé le permis de chasser, puis le brevet grand gibier. Cette formation, d’une grande richesse, m’a permis d’aborder de manière approfondie les espèces, les milieux, la flore, la faune, les pathologies, les modes de chasse, la gestion et les armes. Au-delà de l’apprentissage personnel, elle m’a aussi apporté une forme de légitimité dans un univers où la place des femmes reste encore minoritaire.
Un autre aspect fondamental de cette compréhension est venu de mon engagement auprès des passionnés de chiens courants, au sein du réseau des Associations pour l’Avenir de la Chasse aux Chiens Courants. Je les ai découverts à travers la revue Chiens Courants, qui est pour moi une référence dans la presse cynégétique. Nous appartenons à une véritable famille de près de quatorze mille adhérents en France, unis par la même passion. On estime aujourd’hui à environ 500 000 le nombre de chiens courants dans notre pays, dont 30 000 pratiquent la chasse à courre, les autres étant utilisés pour la chasse à tir ou, pour une minorité, pour la chasse au bâton sans prélèvement.
Cet engagement s’est concrétisé en 2018 par la création de l’AFACCC 67-68 pour le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. Plus récemment, en janvier 2026, j’ai accepté de reprendre la direction de la publication de la revue Chiens Courants. C’est pour moi à la fois un honneur et une responsabilité, qui s’inscrivent dans une volonté de transmission, de défense et de valorisation de ce mode de chasse auquel je suis profondément attachée.

BSL : L’Alsace n’est pas une région historiquement tournée vers la chasse aux chiens courants. Comment avez-vous réussi à y implanter et à y faire accepter votre meute ?
MCK : En effet, l’Alsace est une région qui, historiquement, n’est pas une terre de chasse aux chiens courants. Son passé cynégétique d’inspiration germanique et la configuration de nombreux territoires, souvent de petite superficie, ont favorisé l’utilisation de chiens de pied, notamment pour la recherche au sang, plutôt que le travail en meute. C’est pourtant là que j’ai choisi de débuter avec mes Beagles, principalement dans le Bas-Rhin, sur des territoires de montagne du massif vosgien, notamment dans le secteur du Donon. Les débuts n’ont pas été simples. Il a fallu s’adapter aux spécificités locales, atteindre un niveau de maîtrise des chiens irréprochable et démontrer, sur le terrain, le sérieux de notre travail. La confiance que nous ont accordée certains présidents de chasse, souvent en manque de chiens, a été déterminante. Grâce à un travail d’éducation constant et à la régularité de notre engagement, nous avons progressivement trouvé notre place et gagné la reconnaissance des chasseurs.
La situation était encore plus particulière dans le Haut-Rhin, qui était le seul département français à interdire l’utilisation des chiens courants à la chasse. Originaire de ce territoire et souhaitant y chasser avec ma meute, je me suis fortement impliquée pour faire évoluer cette réglementation. Avec le soutien de la FACCC, l’arrêté préfectoral a été abrogé en 2018. Cette décision a marqué une étape essentielle. Aujourd’hui, nous pouvons découpler en toute légalité et je chasse régulièrement avec ma meute dans le massif des Ballons des Vosges ainsi que dans la forêt de la Hardt, le long du Rhin. Nous chassons principalement le sanglier, le cerf et le chevreuil.

BSL : Quelle place occupent vos chiens et le travail de la meute dans votre manière de vivre la chasse ?
MCK : Avant toute chose, je chasse pour mes chiens et pour le plaisir qu’ils procurent aux chasseurs par la qualité de leur travail. Ma motivation première est là : leur permettre d’exprimer pleinement leurs aptitudes naturelles et vivre avec eux des moments d’une intensité rare, en pleine nature. Ce que je recherche avant tout, c’est cette forme de communion qui naît dans la traque. Les chiens nous entraînent dans une dimension particulière où leurs comportements, leurs voix et leur capacité à démêler le sentiment du gibier rendent perceptible une présence que l’on ne voit pas encore. Ils donnent à lire un territoire autrement. Grâce à eux, on devine, on imagine, on ressent la vie sauvage de manière presque intuitive.
La chasse est pour moi une immersion totale, un espace où rien n’est jamais écrit à l’avance et où chaque instant compte. Je ne la vis pas comme une simple sortie, mais comme une confrontation permanente avec la réalité du terrain. D’ailleurs, je ne porte pas d’arme à feu : uniquement une dague, pour intervenir en cas de nécessité et servir un animal. Mon rôle est avant tout d’être au cœur de la traque, dans la conduite de la meute. Cette exigence implique un travail quotidien. Les chiens ne sont pas des mécaniques et leur réussite ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’un patient travail pour canaliser leurs qualités innées et les mettre au service d’un objectif commun. À cela s’ajoutent toutes les variables que nous ne maîtrisons pas : la météo, le vent, l’hygrométrie, les dérangements, qui influencent directement la voie et le comportement du gibier. Chaque journée devient ainsi un nouveau défi.
C’est précisément ce qui rend les retours des chasseurs si précieux. Lorsqu’en fin de journée ils saluent la qualité du travail accompli, j’y vois la plus belle des récompenses. Assister à l’expression juste et maîtrisée de l’instinct de mes chiens reste, pour moi, l’essence même de la chasse.

BSL : Comment voyez-vous l’avenir de la chasse ? Quels sont les combats à mener ?
MCK :
L’avenir de la chasse est aujourd’hui à la fois fragile et porteur d’enjeux majeurs. Elle est contestée de l’extérieur, mais elle s’affaiblit aussi par ses propres divisions. Nous dépensons trop d’énergie à nous opposer alors que nous devrions nous appuyer sur ce qui nous unit : une pratique éthique, la connaissance des milieux, la gestion des espèces et l’attachement à nos territoires. Nous devons devenir de véritables ambassadeurs capables d’expliquer notre passion et ses réalités. Le déclin du nombre de chasseurs, leur vieillissement et l’évolution des populations de grand gibier s’inscrivent dans un contexte où l’opinion publique est souvent influencée par des discours déconnectés du terrain. La réponse ne peut pas être uniquement politique ou réglementaire : elle passe aussi par notre capacité à communiquer, à être exemplaires et à ouvrir nos chasses à ceux qui ne nous connaissent pas.
Pour les chasseurs aux chiens courants, nos chiens sont notre plus bel atout. La relation que nous entretenons avec eux est une formidable porte d’entrée pour faire comprendre ce qu’est réellement notre pratique et montrer qu’elle participe aussi à leur équilibre. L’avenir passe également par la transmission aux jeunes générations, avec un rôle important des femmes dans cette dynamique. Au-delà d’une activité ou d’un loisir, nous devons défendre la chasse comme un véritable patrimoine culturel immatériel. C’est dans cet esprit que je m’investis, avec la FACCC, dans le projet d’inscription de la pratique des chiens courants à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France.
BSL : Comprenez-vous que l’on puisse ne pas aimer la chasse et quel message souhaiteriez-vous adresser à ceux qui ne comprennent pas votre univers ?
MCK : Oui, je le comprends tout à fait. Nous vivons dans une société où une grande partie de la population est éloignée des réalités du terrain et de la vie sauvage, ce qui contribue à donner une image souvent partielle, voire faussée, de la chasse. Sans une démarche volontaire pour la découvrir de l’intérieur, il est difficile de faire évoluer cette perception. Le message que j’aimerais transmettre est simple : la chasse est un milieu qui gagne à être connu. La majorité des chasseurs sont avant tout des passionnés de nature, des observateurs attentifs et des personnes attachées à la convivialité et au partage. Comme dans tout groupe, il peut exister des comportements isolés qui ne sont pas exemplaires, mais ils ne résument pas une communauté.
La question de la mort du gibier est évidemment centrale. Prendre la vie d’un animal n’est jamais un acte anodin ni gratuit. Il s’inscrit dans une logique d’équilibre et de gestion des milieux. Mon propre parcours montre d’ailleurs qu’il est possible de changer de regard : je suis entrée dans la chasse grâce à mes chiens, alors même que j’y étais opposée. Je suis profondément convaincue que l’ouverture et la rencontre sont essentielles pour avancer. C’est pourquoi mes portes sont toujours ouvertes à ceux qui souhaitent venir découvrir notre univers, autour des chiens, de la nature et de la chasse.









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