Dimanche dernier, So Chasse relayait une vidéo devenue virale en quelques heures. Un grand cerf traversant les pistes de la station de Val Louron, dans les Hautes-Pyrénées, sous les yeux médusés de skieurs et d’enfants. Une scène spectaculaire qui rappelle brutalement une chose simple que beaucoup semblent oublier : la montagne est un espace vivant, habité, traversé par des animaux qui, à l’origine, n’ont demandé à cohabiter avec des remontées mécaniques, des dameuses et des skieurs hors-piste.
Comme souvent lorsque la nature fait irruption dans un univers artificialisé, l’émotion a pris le pas sur l’analyse. La vidéo a tourné en boucle sur les réseaux sociaux, reprise par de nombreux médias. Et très vite, une narration commode s’est installée. Le cerf devait fuir la chasse. Plus précisément, une battue. C’est le titre choisi par France 3 Occitanie, sous la plume de la journaliste Aude Henry : “Il devait fuir une battue”. Un conditionnel en apparence prudent, mais qui oriente immédiatement la lecture, suggère une responsabilité et imprime dans l’esprit du public une causalité qui n’a pourtant jamais été établie.
Dans l’article de France 3, la directrice de la station, Anne Delignac, avance plusieurs hypothèses. Elle imagine que l’animal “devait remonter de la vallée”, qu’il a peut-être été “poursuivi par des chiens” ou qu’il y avait une battue”. Des suppositions, au doigt mouillé, livrées dans l’instant, face à une scène inhabituelle. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est qu’aucun travail journalistique n’est venu vérifier si cette battue existait réellement. Personne à France 3 Occitanie ne s’est donné la peine de contacter la Fédération départementale des chasseurs. Personne n’a vérifié les arrêtés, les zones, les calendriers. Pourtant, l’information était simple à obtenir.
So Chasse, de son côté, a pris le temps de le faire. Jean-Marc Delcasso, Président de la Fédération des chasseurs des Hautes-Pyrénées, connaît ce secteur comme sa poche et pour cause il y chasse. Alerté par la diffusion de cette version, il s’est renseigné. La réponse est sans ambiguïté : aucune chasse, aucune battue, aucun lâcher de chiens n’a eu lieu ce jour-là dans ce secteur de Val Louron. Rien. Le cerf ne fuyait donc pas des chasseurs. Il fuyait autre chose, ou il cherchait simplement un passage.
Et c’est là qu’une autre réalité, beaucoup moins spectaculaire mais infiniment plus crédible, a été soigneusement laissée de côté par France 3. Ce jour-là, les Hautes-Pyrénées étaient sous une importante couche de neige poudreuse. Les cervidés ont énormément de mal à se déplacer dans ces conditions. Ils s’épuisent, s’enlisent, se retrouvent parfois bloqués dans des combes ou des couloirs forestiers. Lorsqu’ils le peuvent, ils descendent vers les zones plus ouvertes, plus dures, plus faciles à franchir. Une piste de ski damée est, pour un cerf dans la neige profonde, une autoroute.
Jean-Marc Delcasso le rappelle très clairement : dans ce secteur, il est fréquent que les animaux se retrouvent piégés par la neige et cherchent des issues. Ce comportement est connu, documenté, observé chaque hiver. Mais cette explication, pourtant élémentaire, n’a pas été jugée digne d’intérêt par France 3 Occitanie. Elle ne cadre pas avec la petite musique habituelle.
Autre élément soigneusement absent du récit médiatique : les skieurs hors-piste. À Val Louron comme ailleurs, ces pratiques sont devenues courantes. Des dizaines de skieurs quittent les pistes balisées pour évoluer dans les lisières, les bois, les couloirs, exactement là où la faune se réfugie pour éviter l’agitation des stations. Un cerf dérangé par des skieurs en forêt est une hypothèse autrement plus crédible qu’une battue imaginaire. Mais là encore, silence radio.
Pourquoi ? Parce que désigner la chasse comme cause unique est plus simple, plus vendeur, plus conforme à un récit déjà bien ancré. L’animal fuit, donc il est chassé. C’est le réflexe pavlovien d’une partie du paysage médiatique français.
Ce qui rend cette histoire encore plus absurde, c’est que Val Louron se situe dans ce que Jean-Marc Delcasso appelle lui-même “la Mecque du cerf” dans le département. Un secteur où la population de cervidés est l’une des plus fortes des Hautes-Pyrénées. Et si elle est aussi forte, ce n’est pas par magie. En trente ans, les effectifs ont été multipliés par dix grâce à une gestion cynégétique rigoureuse, des plans de chasse, des suivis biologiques et une présence permanente des chasseurs sur le terrain. Sans eux, ces populations n’existeraient tout simplement pas dans ces proportions.
Mais cette réalité-là ne fait pas de belles images. Elle ne nourrit pas le fantasme du chasseur perturbateur de la nature. Alors on préfère inventer une battue. Le cerf de Val Louron n’était ni poursuivi par des chiens, ni chassé. Il était un animal sauvage confronté à un environnement hivernal difficile, à une montagne saturée d’activités humaines, à de la neige profonde et à des dérangements multiples. Il a traversé une piste, parce que c’était le chemin le plus simple pour lui à cet instant précis.
En transformant une scène naturelle en procès contre la chasse, France 3 Occitanie n’a pas informé. Elle a raconté une histoire. Une histoire fausse. So Chasse, fidèle à sa ligne éditoriale, ne laissera pas ce genre de raccourci s’installer sans rétablir les faits. La nature mérite mieux que des titres orientés. Et le public aussi.












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