Il y a quelques mois, Eric Meens choisissait de transmettre le flambeau de Vitex à Théophile Cheron, qu’il connaît depuis de nombreuses années. Quel chasseur français ne connaît pas Vitex, entreprise historique créatrice du célèbre Scrofix?
Lors d’un entretien croisé avec Eric et Théophile, nous avons eu l’occasion de revenir sur l’histoire de cette enseigne spécialisée dans l’aménagement du territoire et de faire plus ample connaissance avec son repreneur.
Interview croisée (E. Meens, T. Cheron, B. de Saint Leger)
BSL : Eric, peux-tu rappeler à nos lecteurs quand et surtout comment ton papa a eu l’idée de créer Vitex ?
EM : Vitex est officiellement né en 1972, mais l’histoire commence un peu avant. Mon père travaillait dans la nutrition animale. Au début des années 70, il a eu accès à un sous-produit issu de la purification du gaz, dérivé de la fabrication du coke de fonderie. À l’époque, on l’appelait “crud’ammoniac”, un nom qui ne voulait d’ailleurs pas dire grand-chose puisqu’il ne contenait pas d’ammoniac. Le déclic s’est produit lors d’invitations à la chasse dans le Nord-Est de la France. Il y a sympathisé avec un garde forestier qui réussissait remarquablement bien à attirer et maintenir les sangliers sur son territoire. Curieux et tenace, mon père a cherché à comprendre. Il a progressivement remonté la filière jusqu’à identifier le produit utilisé. Pendant plusieurs saisons, il l’a partagé gratuitement avec des amis, souvent en échange d’invitations. Ce n’était pas encore une activité commerciale, mais une passion qui s’expérimentait sur le terrain. Puis l’idée a mûri : structurer cette innovation et la proposer à plus grande échelle. C’est ainsi qu’est née Vitex, en parallèle de son activité principale. Très vite, il ne s’est pas limité à ce premier attractant. Il a travaillé sur le goudron végétal, notamment le goudron de pin. Là encore, il a fallu trouver un fournisseur capable de fournir une qualité constante, sans même que celui-ci ne mesure l’intérêt cynégétique du produit.

BSL : À quel moment l’idée dépasse le simple attractant pour intégrer une vraie réflexion sur les besoins du grand gibier ?
EM : C’est lié à son métier d’origine. Mon père raisonnait toujours en termes de besoins nutritionnels. Il s’est dit qu’au-delà de l’attraction ponctuelle, il fallait répondre aux besoins physiologiques fondamentaux du gibier. Le sel étant le premier besoin des mammifères, il s’est naturellement orienté vers cette piste. Trouver des blocs de sel gemme naturel, résistants aux intempéries et adaptés à la forêt, n’était pas simple. Il a cherché un fournisseur capable de proposer un format manipulable et durable. Puis il a développé des formules spécifiques selon les espèces : le Natron pour les cervidés, enrichi en calcium soluble pour améliorer la qualité des trophées, le Scrosel pour les sangliers, le Selavi pour les oiseaux. Il a même déposé un modèle inédit de consommation : la SALINE. C’était une approche complète, pensée pour l’aménagement durable du territoire.
BSL : À quel moment Vitex devient l’activité principale ?
EM : Probablement dans les années 1990. La chasse évoluait, le petit gibier déclinait, le grand gibier prenait de l’importance. Il y avait un vrai potentiel. Mon père a alors cédé son activité dans l’alimentation du bétail pour se consacrer pleinement à Vitex. C’était une entreprise passion, mais aussi un projet familial. À l’époque, j’étais guide de grande chasse. L’idée était déjà de construire quelque chose de transmissible.
BSL : Et toi, tu reprends officiellement quand ?
EM : J’ai repris au début des années 2000, au moment de la reconstruction du bâtiment à Corquilleroy. J’avais une vie partagée entre mes activités de safaris et beaucoup de déplacements à l’étranger, mais nous arrivions à gérer grâce aux moyens de communication. Mon objectif a été de consolider la gamme, de rester proches du terrain et de préserver l’ADN de la maison. Puis, à l’approche de mes 60 ans, il fallait préparer la suite.
BSL : Pourquoi as-tu choisi Théophile plus qu’un autre repreneur ?
EM : J’ai eu plusieurs demandes, mais Théophile cochait beaucoup de cases. Son père, Didier, a travaillé plus de 30 ans avec nous comme prestataire. Il connaissait la maison par cœur. Théophile lui-même a participé à des fabrications. Il a grandi avec Vitex en toile de fond. Il y avait une continuité logique et humaine.
BSL : Théophile, toi, comment as-tu découvert la société Vitex ?
TC : Par mon père. Je me souviens encore du hangar de la ferme familiale où se faisaient des mélanges et des conditionnements pour Vitex, en parallèle du travail agricole. Nous étions en lien chaque semaine. Et je viens d’une famille de chasseurs. Je n’étais jamais très loin.
BSL : Vitex s’est construit à une époque où la chasse a beaucoup évolué. Vous le reliez à quoi ?
EM : À l’évolution du gibier. Dans les années 1970, le petit gibier était encore très présent. Dans les décennies 80-90, il a décliné, tandis que le grand gibier prenait une place majeure. Mon père l’avait anticipé : chevreuil, sanglier, cervidés seraient l’avenir. Quand on voit la place du grand gibier aujourd’hui, on comprend qu’il avait vu juste.
BSL : Y a-t-il un produit que vous auriez voulu lancer sans succès ?
EM : Oui. Nous avions développé un enrobage à appliquer sur des grains de maïs ou de blé, à base de composants naturels très piquants, destiné à limiter les dégâts de gibier. Sur de grands territoires, les résultats étaient impressionnants. Mais les contraintes administratives et les autorisations de mise sur le marché étaient trop lourdes pour une petite structure. Le produit n’a pas pu être commercialisé comme prévu.
BSL : Théophile, quelles sont tes priorités aujourd’hui ?
TC : Préserver l’efficacité tout en répondant aux attentes actuelles. Par exemple, développer des attractants plus discrets visuellement, presque incolores. Sur certains territoires à usages multiples, les points où sont placés nos attractants peuvent être dégradés. L’idée est d’obtenir le même résultat avec des produits moins visibles, sans trahir l’esprit Vitex.
BSL : Vitex revendique une culture du conseil. Est-ce réel ?
TC: Totalement, cela fait partie de l’ADN de la marque. On échange autant avec un garde qui aménage 365 jours par an qu’avec une ACCA ou un propriétaire. Tous les jours, des appels : quel produit choisir selon le biotope, la région, la température ? On écoute énormément le terrain. Les observations des anciens, les essais empiriques, ça nourrit l’innovation.
BSL : Quel est le produit numéro un de la maison ?
EM : Le Scrofix. Et juste derrière, le goudron végétal. Ce sont les deux piliers historiques. Le Scrofix a un rapport efficacité-prix redoutable, et sa formule a évolué au fil des années. Sur le sanglier, le travail sur le bouquet olfactif du goudron a été essentiel.
BSL : Et face à la concurrence ?
EM : Il y a eu beaucoup de copies. Certains ont misé sur la communication et les petits conditionnements. Nous avons une histoire plus ancienne, des partenariats historiques, notamment sur le goudron, et une constance dans la qualité. La concurrence fait aussi progresser!
BSL : Théophile, que veux-tu changer en priorité ?
TC : Moderniser la communication digitale et la présence sur les réseaux sociaux, sans tomber dans l’excès. Aller chercher des ambassadeurs de terrain. Et renforcer l’implantation européenne.
BSL : Comment vois-tu Vitex dans 10 ans ?
TC : Une entreprise qui aura grandi sans perdre son identité, avec une implantation européenne plus forte et des nouveaux produits validés par le terrain.
EM : Pour moi, la transmission est le repère. J’ai eu un père qui m’a appris et guidé. Je suis heureux que la passation se fasse dans le même esprit, avec une continuité humaine et non un simple rachat.











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