Jean-Luc Aubert, plus connu sous le nom de Papi de chasse à l’eau, mémoire vivante de la chasse populaire et voix engagée sur les réseaux
Il y a quarante ans, le chasseur traversait le village fusil à l’épaule, salué d’un signe de la main. Aujourd’hui, il avance souvent à contre-courant, sous le regard soupçonneux d’une société qui s’est éloignée du monde rural et de ses pratiques. Fondateur des pages Chasse à l’eau, suivies par des dizaines de milliers de passionnés, Jean-Luc Aubert incarne ce basculement générationnel. Transmission familiale, amour du chien, rejet d’une chasse déshumanisée et volonté de dialogue avec le grand public, Jean-Luc nous raconte une vie de chasseur et esquisse, sans détour, les pistes d’une chasse plus comprise et mieux acceptée.
BSL – Comment êtes-vous devenu chasseur ? J’imagine quelque chose de très familial.
JLA – Absolument. Mon père chassait, mon grand-père chassait. Depuis tout petit, je partais avec mon grand-père dans les Alpilles. On chassait la grive aux postes, dans les cabanes. J’habitais Marseille à l’époque, j’allais le samedi à Tarascon et j’allais chasser avec lui. C’était une passion, une vraie. Et c’est clairement lui qui me l’a transmise.

BSL – Vous avez commencé à chasser à quel âge ?
JLA – Quand j’ai commencé à marcher. J’avais à peine deux ans. Évidemment, sans fusil, mais toujours derrière mon grand-père.
BSL – Et le permis, comment ça se passait à l’époque ?
JLA – À 16 ans, on te le donnait. Il n’y avait pas d’examen comme aujourd’hui. Puis, quelques années plus tard, il a fallu le passer. Comme je suis né en septembre il m’avait fallu attendre vingt jours à mes seize ans pour que je puisse enfin porter mon propre fusil. Je m’en souviens comme si c’était hier.

BSL – À vos débuts, on chassait surtout le petit gibier ?
JLA – Le grand gibier n’existait pas. Le sanglier, on ne savait même pas ce que c’était. Je chassais la grive, le pigeon, les sarcelles, les canards, il y avait énormément de lapins. C’était une autre époque. Une très belle époque.

BSL – Jusqu’à quand, selon vous, cette chasse du petit gibier a-t-elle dominé en Camargue ?
JLA – Jusqu’aux années 1970, sans hésiter.
BSL – Et la bascule vers le grand gibier, quand s’est-elle faite ?
JLA – Très tard. J’ai vu mon premier sanglier dans les marais à quarante ans. Entre mes seize ans et mes quarante ans, le sanglier n’existait pas chez nous. Aucune trace, rien.

BSL – Vous vous souvenez de son arrivée ?
JLA – Oui. Le premier sanglier tué dans le village, c’est mon père qui l’a tiré, dans les années 1960. On avait fait le tour du village avec l’animal. Il y avait un article dans le journal. C’était un événement extraordinaire.
BSL – Aujourd’hui, vous préférez le petit ou le grand gibier ?
JLA – Le petit, sans hésiter. Chasser avec mon chien, c’est un régal. Le grand gibier, c’est différent : on s’assoit, on attend. Moi, ce que j’aime, c’est marcher derrière mon chien.
BSL – Justement, quel chien avez-vous ?
JLA – Un épagneul breton. Elle chasse tout : la plaine, le faisan, la grive, le canard. Je prends un plaisir immense avec elle. À la limite, je pourrais chasser sans fusil. Juste pour le chien.

BSL – Votre rapport à la chasse a-t-il changé depuis vos débuts ?
JLA – Énormément. Avant, le chasseur était respecté. On traversait les villages fusil à l’épaule, on disait bonjour, on était bien vus. Aujourd’hui, le chasseur est montré du doigt. On me klaxonne encore, mais ce n’est plus pour me saluer.
BSL – Selon vous, qu’est-ce qui explique cette bascule ?
JLA – Les médias. Ils ne parlent que des accidents, jamais de tout le reste. Un chasseur blessé, un chasseur mort, et c’est parti. Les réseaux sociaux amplifient tout. Derrière un pseudo, on peut dire n’importe quoi. Se réjouir de la mort d’un homme est devenu banal pour certains.
BSL – Pensez-vous que les médias étaient plus positifs autrefois ?
JLA – Oui, clairement. Le chasseur faisait partie du paysage. Il apportait un lapin, un gibier. Aujourd’hui, on vous demande pourquoi vous tuez, si vous avez besoin de tuer pour manger. Le rapport à la viande et à la nature a complètement changé.
BSL – Vous avez lancé les pages Chasse à l’eau. Comment est née cette idée ?
JLA – Au départ, je postais des photos pour moi. Mon fils m’a dit : « Pourquoi tu n’appelles pas ça Chasse à l’eau ? » Il m’a conseillé de photographier les levers et couchers de soleil, pas seulement le gibier. Les gens ont commencé à poser des questions. J’ai répondu à tout le monde. Ça a plu. Et c’est allé très vite : 10 000, 20 000, puis 86 000 abonnés sur Facebook.

BSL – Vous êtes devenu, presque malgré vous, un influenceur chasse.
JLA – Mon rôle principal, c’est de raconter ce que je fais et de défendre la chasse. Expliquer, discuter, montrer qu’on n’est pas des gens dangereux. Quand je croise un promeneur, je décharge mon fusil, je le montre. Le contact humain, c’est essentiel.
BSL – Selon vous, comment la chasse peut-elle mieux se faire accepter aujourd’hui ?
JLA – En respectant ceux qui ne nous aiment pas. En expliquant, en montrant, en faisant preuve d’exemplarité. Si on veut être respectés, il faut commencer par respecter les autres.
BSL – Y a-t-il encore des chasses que vous rêvez de pratiquer ?
JLA – La bécasse, sans hésiter. J’adore ça. Et j’aimerais pouvoir un jour avoir le droit de chasser à la hutte dans notre belle Camargue. J’ai aussi découvert récemment la chasse au chevreuil, en Lozère. Je n’en avais jamais vu de ma vie avant.
BSL – Votre fils chasse avec vous. Cela change-t-il quelque chose ?
JLA – Énormément. La chasse crée des moments qu’on ne partagerait pas autrement. On voyage, on est invités, on passe du temps ensemble. C’est un lien fort, un vrai plus.
BSL – Quel message aimeriez-vous faire passer aux chasseurs et à ceux qui vous lisent ?
JLA – Les gens ne nous aiment plus, c’est un fait. À nous de faire en sorte de redevenir acceptables. Par notre comportement, par notre respect, par notre capacité à dialoguer. La chasse ne disparaîtra pas par la confrontation, mais par le silence. Et moi, je refuse de me taire.











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