Crédit Photos: Michel Weyland
Comment transmettre la passion de la chasse sans l’imposer, responsabiliser les plus jeunes sans les exposer, et transformer une société de chasse en véritable famille intergénérationnelle ? À travers son expérience de traqueur et de père, Julien Gingembre dévoile une méthode fondée sur la confiance, l’exigence et le respect, où chaque enfant progresse pas à pas vers la relève. Entretien.
BSL : Sur ton territoire, comment s’organise concrètement la transmission de la chasse aux enfants ?
JG : Nous veillons avant tout à ce que les enfants traversent une belle journée. La transmission ne doit jamais s’apparenter à une contrainte. Si l’on souhaite éveiller une vocation, il faut susciter l’enthousiasme, non imposer une présence. Les jeunes ne doivent ni subir la chasse, ni s’y sentir relégués. Je me souviens d’une époque où l’on avançait derrière son père sans discuter, dans les labours détrempés, lesté de bottes trop lourdes. J’ai connu ces journées rudes. Elles forgent, certes, mais elles n’engendrent pas toujours le plaisir. Aujourd’hui, nous procédons autrement : nous plaçons les enfants au centre de la journée.
Le matin, ils assistent au rond, aux côtés de mon père, lorsqu’il énonce les consignes. Longtemps, deux jeunes, Yohan et Anthony, alors âgés de six ou sept ans, ont illustré les règles de sécurité devant l’assemblée : les trente degrés, les cinq pas, les trois pas. Leur présence introduisait une note de fraîcheur, mais surtout elle captivait l’attention. Lorsqu’un enfant démontre un geste, chacun redouble d’écoute. Dans la traque, j’adapte le tempo à leur cadence. Il ne s’agit pas d’exiger d’un enfant de neuf ans qu’il soutienne l’allure d’un adulte aguerri. Nous progressons à leur rythme, sauf urgence évidente. Ils ne se retrouvent jamais isolés : un adulte les accompagne en permanence. Mais progressivement, nous élargissons leur champ de responsabilités. Confier un chien tenu en laisse, superviser un secteur, guider une petite équipe : autant d’étapes qui les élèvent sans les exposer.

BSL : Tu évoques souvent la responsabilisation précoce. Comment l’orchestrer sans brûler les étapes ?
JG : La clé réside dans la progression. Un jeune ne reçoit pas d’emblée la direction d’une traque. Mais, à mesure qu’il gagne en assurance, je lui confie une petite équipe, souvent composée d’anciens traqueurs expérimentés. Ces derniers acceptent volontiers d’être guidés par un adolescent de douze ou treize ans. La scène prête à sourire : un jeune qui oriente un traqueur de soixante-dix ans. Pourtant, chacun y trouve son compte. L’ancien allège la pression, transmet son savoir. Le jeune s’élève, porté par la confiance accordée. Cette dynamique crée un véritable passage de relais. Elle nourrit l’estime de soi et scelle un lien intergénérationnel puissant.
Lors de la remise des brisées, les enfants se tiennent également aux côtés de mon père. La chasse repose sur le respect : respect des consignes de sécurité, des autres usagers de la nature, des règles de tir, de l’animal prélevé. Nous leur inculquons cette exigence. Elle irrigue toute la journée.

BSL : Au-delà du plaisir partagé, pourquoi cette transmission te semble-t-elle essentielle pour l’avenir de la chasse ?
JG : Parce qu’un enfant qui grandit dans cette atmosphère développe une passion viscérale. Il ne s’agit pas d’opposer les parcours. On peut découvrir la chasse à l’âge adulte et devenir un excellent chasseur. Mais celui qui, dès l’enfance, compte les jours jusqu’à l’ouverture, qui coche les dates dans son agenda, nourrit un attachement singulier. Si nous ne transmettons pas notre passion et notre savoir-faire, la chasse s’éteint. C’est une évidence démographique. Certaines sociétés vieillissent, se referment sur un noyau d’amis du même âge, recrutent parmi leurs pairs. Le temps passe, et la relève ne s’est pas structurée. Sur notre territoire, j’ai pleinement conscience de cet enjeu. J’encourage les jeunes, y compris hors du cercle familial. La cousine de mon épouse, par exemple, a découvert la chasse en m’accompagnant durant son adolescence. Elle s’est initiée à l’affût, a participé aux battues, puis a pris son envol. Si nous n’ouvrons pas nos portes, nos équipes déclineront inexorablement.
En tant que traqueur et rabatteur, je mesure d’autant plus l’urgence : les jeunes désireux de conduire des chiens se raréfient. Or sans traque, il n’y a pas de battue. Mon ambition consiste à transmettre le flambeau avant que mes forces ne déclinent. Les jeunes que nous avons formés seront prêts le moment venu.

BSL : As-tu vécu un passage de témoin particulièrement marquant ?
JG : Oui. Il y a plusieurs années, un ami de mon père m’a intronisé chef traqueur. Il m’a remis une peau de mouton, symbole de cette fonction. Ce geste m’a profondément marqué. L’an dernier, j’ai transmis cette même peau à mon filleul, Yanael, âgé de dix ans. Il venait de servir son premier sanglier à la dague lors d’un ferme. Ce moment, chargé d’émotion, a cristallisé la continuité de notre engagement.
Nous associons également les enfants à la venaison. L’un de nos jeunes, boucher de formation, supervise désormais le dépouillement. D’autres participent, sous contrôle strict, aux gestes techniques. Certains pourraient s’en étonner. Pourtant, je préfère qu’un enfant appréhende la réalité d’un acte, qu’il mesure la portée d’une mise à mort respectueuse, plutôt qu’il banalise la violence virtuelle derrière un écran. Confronter un jeune à la réalité du cycle de la vie et de la mort, dans un cadre encadré et respectueux, participe à sa formation humaine.

BSL : Que leur enseigne la chasse, au-delà de l’aspect purement technique ?
JG : Elle leur transmet infiniment plus qu’un savoir-faire. Sur le terrain, aux côtés de personnes qu’ils aiment, ils assimilent des valeurs. Le respect, d’abord. L’amitié, la convivialité, l’entraide. Ils apprennent aussi le dépassement de soi. Lorsque, du haut de leur mètre trente, ils enchaînent les kilomètres de traque sur deux jours consécutifs, la fatigue les étreint. Pourtant, ils persévèrent. Cette endurance forge le caractère. Je demeure persuadé que ces journées, vécues intensément, enseignent davantage que bien des discours théoriques. Si j’ai progressé, si j’ai grandi, je le dois en grande partie aux anciens qui m’ont guidé à la chasse.

BSL : Comment les enfants vivent-ils ces moments de reconnaissance et de responsabilité ?
JG : Ils éprouvent une fierté immense. Au début, l’attention d’une cinquantaine de personnes les impressionne. Puis l’assurance s’installe. La reconnaissance publique galvanise. Cette mise en lumière, encadrée et bienveillante, leur donne des ailes. Ils se sentent considérés, intégrés, indispensables. C’est un moteur puissant.
BSL : Cette place accordée aux enfants confère-t-elle une dimension particulière à ta société de chasse ?
JG : Pour nous, cela relève de l’évidence. Mais il est vrai que peu d’équipes structurent ainsi la transmission. Chez nous, la chasse constitue le vecteur commun de la famille. Mes filles m’accompagnent, mon épouse les rejoint parfois au chalet. Elles assistent aux honneurs au gibier, écoutent les récits au coin du feu. Elles s’imprègnent d’une atmosphère. J’ai vu des enfants arriver hauts comme trois pommes, puis revenir vingt ans plus tard au volant de leur voiture, entrant dans la vie active. Cette évolution suscite une fierté partagée.
En plaçant les enfants au cœur de notre société de chasse, nous avons transformé un groupe d’amis en véritable famille. Chacun s’intéresse aux enfants des autres. Progressivement, ils deviennent un peu les nôtres. Et lorsque l’on considère quelqu’un comme un membre de sa famille, on se montre prêt à tout pour lui. J’ai grandi entouré de figures tutélaires, de « grands-pères » et de « tontons » d’adoption, tous chasseurs. Ils m’ont transmis bien plus que des techniques : une manière d’être. Aujourd’hui, à mon tour, j’accompagne les jeunes sur ce chemin. Parce que sans eux, la chasse déclinerait. Avec eux, elle s’inscrit dans la durée.

Crédit photos: Michel Weyland












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