Sans traqueur, la battue a-t-elle encore un sens ?

Sans traqueur, peut-on encore parler de battue ? Pourquoi devient-il de plus en plus difficile de recruter des hommes capables d’entrer dans les épais ? Comment un responsale de battue prépare-t-il une saison entière autour de ses équipes et de ses chiens ? De la lecture du terrain à la gestion des situations de crise, en passant par la reconnaissance encore insuffisante de leur travail, Julien Gingembre décrit un poste clé, physique, stratégique et profondément passionné. Une immersion au cœur de ceux qui font  bouger le gibier.

BSL : Julien, peut-on dire qu’il n’y a pas de battue sans traqueur ?

JG : Si l’on observe honnêtement le fonctionnement d’une chasse collective, quelle que soit sa forme, il y a toujours un moment où un homme doit se porter au-devant du couvert pour lever le gibier. Que l’on parle de battue à cor et à cri, de traque affût, de drucken ou même de chasse aux chiens courants, quelqu’un découple les chiens, quelqu’un pénètre dans l’enceinte. Sans cette impulsion humaine, la battue perd sa dynamique et se transforme en simple affût collectif autour d’une parcelle. Le traqueur est celui qui met la machine en mouvement. Sans lui, la battue n’existe pas.

BSL : Est-il aujourd’hui difficile de trouver de véritables traqueurs ?

JG : Des volontaires pour marcher en forêt, on en trouve toujours. Et ils ont leur place. Mais les hommes capables de s’engager pleinement, d’entrer dans les ronces sans contourner l’obstacle, de suivre une direction, de pousser le gibier jusqu’au bout de l’effort, ceux-là deviennent rares. Les véritables traqueurs, ceux avec qui l’on peut partir au combat et qui portent la réussite de la journée, sont de plus en plus difficiles à réunir. Et lorsqu’il s’agit d’hommes accompagnés de chiens bien créancés, la recherche se complique encore davantage.

BSL : À quel moment leur rôle devient-il déterminant dans l’organisation d’une battue ?

JG : C’est la première pièce que je place sur l’échiquier. Avant même que la saison ne s’achève, mes équipes de traque connaissent déjà leur calendrier pour l’année suivante. Le dimensionnement des journées dépend directement du nombre de chefs d’équipe, d’adjoints et de chiens disponibles. Pour couvrir plusieurs centaines d’hectares, il faut une structure solide, des hommes positionnés au centre et sur les ailes, capables d’avancer de concert. La taille des traques se décide donc en fonction de cette force vive.

BSL : Quelles sont les conséquences d’un manque de traqueurs le jour J ?

JG : Moins d’hommes pour faire bouger le gibier signifie mécaniquement moins de réussite. On peut compenser partiellement avec davantage de chiens, mais la stratégie s’appauvrit. J’aime conduire des mouvements tournants, des dispositifs vivants qui ferment progressivement les issues. Si les effectifs manquent, il faut revoir ses ambitions, simplifier les schémas et accepter que les résultats s’en ressentent.

BSL : Quelles qualités faut-il pour être un bon traqueur ?

JG : Il faut d’abord une passion viscérale. Entrer dans les épines, les ronciers, les roselières, avancer là où le terrain repousse, cela demande d’y aller avec les tripes. Mais la fonction ne se résume pas à l’effort physique. Mener une traque, c’est diriger des hommes, lire le terrain, comprendre le travail des chiens, anticiper les ruptures de ligne, réagir aux fermes, gérer les blessés qu’ils soient humains ou canins organiser les secours, prendre des décisions rapides. Chaque journée est une mission. Et de ces décisions dépend le résultat final. Il faut être capable de sentir, d’analyser et d’agir dans le même mouvement.

BSL : Le meneur de traque est-il le chef d’orchestre de la battue ?

JG : Il en est le cœur battant. Au milieu des épais, au contact direct de l’effort, il impulse le rythme et entraîne les autres. S’il faiblit, la ligne se disloque. S’il avance, tout avance. C’est lui qui met la mécanique en marche.

BSL : Peut-on dissocier le traqueur de ses chiens ?

JG : On peut traquer sans chien, je l’ai fait. Mais un traqueur accompli possède au moins un compagnon. Les chiens prolongent l’homme, donnent une saveur particulière à l’action. Leur nombre dépend ensuite de la passion… et parfois de la tolérance familiale. Un bon chien est capable de faire le job sans son traqueur mais l’inverse est moins vrai. L’amour et la passion de la chasse sont la clé d’une bonne équipe individuelle qui rend les traqueurs une fois réunis redoutables.

BSL : Que représente leur entretien tout au long de l’année ?

JG : C’est un engagement quotidien. Un chien vit 365 jours par an, quels que soient votre fatigue ou votre humeur. Il faut le soigner, l’entraîner, entretenir la relation. Ce n’est pas une contrainte, mais une présence permanente qui structure la vie.

BSL : Quelles sont les responsabilités en matière de sécurité ?

JG : Le traqueur est mobile, donc responsable de beaucoup de choses. Il veille sur ses chiens, sur les routes proches, sur les situations d’urgence. Il gère les fermes, les accidents, les chutes, l’évacuation des blessés. C’est une fonction exigeante qui demande vigilance et réactivité.

BSL : Leur travail est-il suffisamment reconnu aujourd’hui ?

JG : Les choses ont évolué, les différences de traitement sont moins visibles. Mais la reconnaissance reste souvent trop rapide. On souligne facilement ce qui n’a pas fonctionné et plus rarement ce qui a été parfaitement mené. Un mot sincère vaut mieux qu’un applaudissement mécanique.

BSL : Quel avenir pour les traqueurs et la chasse collective ?

JG : Il faut motiver les jeunes et respecter ceux qui s’engagent. Un traqueur qui a récupéré ses chiens et accompli sa mission doit pouvoir considérer sa journée comme terminée. C’est une marque de respect. Il faut aussi que les postés viennent voir ce qui se passe à l’intérieur des parcelles. Comprendre l’effort, la préparation, le travail de l’année. La traque n’est pas un rang inférieur. C’est l’âme en mouvement de la battue.

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Rédacteur en chef, SoChasse

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