Sur son territoire, Julien Gingembre a opéré un virage net il y a quatre saisons : passer d’une battue classique à une organisation en traque-affût, plus souple, plus fine et plus efficace. Restrictions d’agrainage, pression sur les plans de chasse, difficulté à mobiliser toujours plus de monde… tout cela l’a poussé à repenser le modèle. Dans cet échange, Julien nous détaille les raisons de ce choix, la mise en place concrète sur le terrain, les résultats, l’impact humain et financier, et réponds aux idées reçues, notamment sur la compatibilité avec les chiens.
BSL – Julien, pourquoi as-tu décidé de changer de mode de chasse sur ton territoire?
JG – Le changement remonte à quatre saisons. Nous avons commencé progressivement, sans révolution brutale. La raison principale, c’est la restriction de plus en plus forte de l’agrainage et une pression grandissante du monde agricole et forestier visant à réduire drastiquement les populations.. Avant, l’agrainage permettait de concentrer les animaux, de savoir où ils mangeaient, où ils se tenaient. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Nous ne pouvions plus cantonner les animaux dans des secteurs de taille limitée et faciles à fermer. De plus notre lot a changé, pas en surface, mais en couverts. On est passé de grandes zones sales (épines, régénérations, roselières, ronciers etc…), a des secteurs de moins en moins épais. Les animaux étaient encore là, mais plus là où nous avions l’habitude de les chercher. On tapait de plus en plus régulièrement « à coté ». Louper une battue ça engendre une baisse des prélèvements et de facto une augmentation de la population pour la saison suivante… Continuer à chasser comme avant n’avait plus de sens.
BSL – Qu’est-ce que çela a changé concrètement dans ta manière de chasser le sanglier et le chevreuil ?
JG – Nous avons clairement arrêté de baser notre chasse uniquement sur le sanglier. Le sanglier, c’est un animal qui se prélève relativement facilement : au saut du chemin, sur un tir réflexe. En revanche, sur le chevreuil, on était en échec. La pression de l’ONF sur les résultats, notre incapacité à atteindre le plan de chasse en battue classique… tout ça nous a poussés à optimiser notre système pour être plus efficaces sur le chevreuil. La traque-affût nous a permis de faire exactement ça, tout en devenant encore plus efficace sur le sanglier.

BSL – Il y avait aussi une contrainte humaine derrière ce changement ?
JG – Complètement. Pour fermer certaines parcelles, il fallait 50 à 60 personnes. Réunir autant de monde tous les quinze jours, c’était devenu compliqué, et franchement pénible. Résultat : des trous dans les lignes, des postes mal tenus, des résultats moyens ou mauvais et donc une tension globale malsaine, toute la problématique que connaît n’importe quel gestionnaire de chasse. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus efficaces avec moins de monde. Avant, 50 personnes fermaient 70 hectares. Maintenant, 65 postés chassent 700 hectares. La différence est énorme !

BSL – Comment organises-tu ta traque-affût, concrètement ?
JG – La clé, c’est le travail de préparation. Sans cela, la traque-affût ne fonctionne pas. On ne poste plus les gens sur les chemins, les pistes forestières ou les layons. Ça, c’est terminé. On entre dans les parcelles, on cherche les vrais zones de fuite, pas les passages “habituels” utilisés toute l’année, ceux qui sautent aux yeux au premier chasseur rentrant dans le bois. Ces passages sont souvent inefficaces en battue car ce sont les passages quotidien entre la chambre à coucher et le restaurant. Il faut réfléchir comme un animal, un animal qui chercher à sauver sa peau : chercher le couvert, les petites déclivités, les fossés, les bandes de ronces ou de jeunes bois qui relient deux zones. C’est là qu’ils ralentissent, qu’ils se calent… et c’est là qu’on place les postés.

BSL – Tes postés sont-ils tous sur mirador ?
JG – Pas du tout. Il faut se sortir de la tête que la traque-affût, c’est forcément du mirador. On en a, bien sûr, mais on joue surtout avec la topographie. Un terrain vallonné permet de faire des postes très sûrs sans être surélevé. Ce sont des postes réfléchis, pas des postes standardisés. (Après nous ne chassons pas les grands cervidés, pour cette espèce et suivant la topographique un mirador est un gros plus pour faciliter les tirs fichants.)
BSL – Quelles consignes tu donnes aux postés ?
JG – Elles sont simples et très claires. On tire à 360°, avec une distance maximale de 40 mètres. Si le tir n’est pas sûr, tu t’abstiens. Il faut casser cette idée que “s’il passe la ligne, il faut tirer sinon il est perdu”. En traque-affût, un animal mal présenté, tu le laisses passer. Il servira à un autre posté. On chasse à l’échelle d’une zone, pas d’un poste isolé. La traque-affût c’est un résultat global qu’on cherche, pas la course à l’échalotte entre trois snipers du saut du layon !

BSL – Quelles surfaces peux-tu chasser avec ce système ?
JG – On l’a fait sur 80 hectares comme sur 730 hectares. En forêt domaniale, communale, en périurbain, et même en plaine, dans des boqueteaux d’épines. C’est vraiment le couteau suisse de l’organisation de chasse. Si tu réfléchis bien ton dispositif, à 15 bonhommes sur 150 hectares, tu peux être super efficace et ma fois, si quelques animaux sortent sans être tirés, ils seront de nouveau la le prochain coup !

BSL – Quels résultats as-tu obtenus depuis que tu pratiques la traque-affût chez toi ?
JG – Les résultats sont excellents. On chasse moins, mais on chasse mieux. On est passé de 16 journées de chasse à 8 par saison, sur un territoire légèrement plus grand qu’avant. On prélève un peu moins d’animaux au total, mais on a aussi arrêté d’artificialiser les populations. Et surtout, les journées sont bien plus plaisantes, pour nos partenaires, nos amis et même pour nous. Tout le monde voit du gibier. Quand tu demandes en fin de journée qui n’a rien vu et que personne ne lève la main, c’est que le système fonctionne et que tu as réussi ton organisation. Le stratège de l’histoire c’est toi, tu utilises les postés, les traqueurs et les chiens à ta guise pour optimiser ton résultat final, quand ça fonctionne c’est super gratifiant ! Quand ça ‘’merdouille’’, tu en tires les conclusions et tu fais mieux la fois suivante. Soit tu gagnes, soit tu apprends.

BSL – Est-ce plus contraignant à organiser qu’une battue traditionnelle ?
JG – Oui, en amont. La préparation est plus contraignante, c’est plus de temps, plus de boulot, il faut se creuser la tête. Les postes sont nettoyés, sécurisés, matérialisés. Les accès aussi. Le but, c’est que les gars sachent exactement où aller, sans que le chef de ligne doive placer chaque mec en le prenant par la main. Mais une fois que tout est en place, le jour J, ce n’est pas plus compliqué. Et avec l’expérience, ça devient presque de la mécanique.

BSL – Est-ce selon toi adapté à tous les territoires en France ?
JG – Je ne peux pas parler pour toute la France. Mais sur énormément de territoires, oui. On l’a fait en périurbain, en plaine, en forêt, et je l’ai vu fonctionner dans des massifs semi-montagneux. Peut-être que ça s’adapte moins bien en montagne très marquée ou dans le maquis, mais dans beaucoup d’endroits, avec un peu de réflexion, ça se tente.
BSL – En quoi ce mode de chasse est plus en phase avec notre société actuelle ?
JG – Tu chasses moins, tu déranges moins le gibier et tu déranges moins les autres usagers de la nature. Moins de journées de chasse, c’est plus de journées pour les forestiers, les promeneurs, les gens qui bossent en forêt. Et visuellement, c’est aussi plus acceptable : tu n’as plus une ligne de gilets fluo fermant un chemin tous les 30 mètres.
BSL – Financièrement, le fait de moins chasser pose-t-il problème à tes partenaires ?
JG – Non, pas chez nous. Les partenaires adhèrent au système à l’année, pas de chasse à payante à la journée. On a perdu quelques chasseurs au début, ceux qui avaient l’impression que “chasser moins”, c’était être lésés. Mais on en a récupéré plus qu’on en a perdu. Et puis, tu réduis les frais, tu as des animaux mieux tirés, tu valorises mieux la venaison. Financièrement, c’est même plutôt un bonus.
BSL – Certains disent que la traque-affût n’est pas compatible avec les chiens courants. Que souhaitent-tu leur répondre ?
JG – Je leur réponds qu’ils parlent souvent de ce qu’ils ne connaissent pas. Nous, on chasse avec des chiens, beaucoup de chiens et tous les types de chiens et on adore ça. Pour moi pas de chasse sans chiens, la traque affût n’y coupe pas ! Sur certaines journées, on lâche 40 à 50 chiens ! Et surtout, on chasse à l’échelle d’un massif, d’une unité cynégétique, pas sur 30 hectares fermés ou tu dois systématiquement biper le premier chien qui passe le layon pour pas qu’il ne dérange la parcelle attenante. Les chiens peuvent chasser plus librement, ils ne sont pas bridés comme dans des battues “standard”. Et avec les GPS aujourd’hui, on sait où ils sont, on les récupère, on se rend les chiens entre équipes. Tous les maîtres-chiens qui viennent chez nous repartent contents et surtout, ils reviennent.
BSL – Si tu devais donner un conseil à ceux qui hésitent à se lancer, ce serait quoi ?
JG – Commence petit. Sur un coin du territoire que tu maîtrises bien et que tu affectionnes. Fais le boulot toi-même au départ : ta peinture, ta tronçonneuse, ton coupe-coupe, et tu vas dans le bois réfléchir et créer tes postes. Ensuite, tu proposes à ton équipe de tester. Une ou deux journées bien menées valent tous les discours. Et très souvent, l’essayer, c’est l’adopter.











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