Une télévision publique peut-elle montrer positivement une activité parfaitement légale sans être accusée d’en faire la promotion ? Oui, sauf s’il s’agit de la chasse ! En effet, en Suisse, Radiotelevisiun Svizra Rumantscha (RTR) se retrouve au cœur d’une polémique pour avoir organisé, comme chaque année dans le canton des Grisons, un concours autour de la chasse. Une association de défense des animaux a déposé une plainte. L’affaire prend une dimension assez particulière lorsqu’on la compare avec Genève, canton où la chasse est interdite depuis 1974 mais où les animaux doivent toujours être régulés… cette fois par des agents de l’État.
Un permis de chasse à gagner sur RTR
Durant la grande chasse grisonne, RTR propose l’opération « La Preda », littéralement « le butin ». Les chasseurs peuvent téléphoner au studio pour annoncer l’animal qu’ils ont prélevé en indiquant notamment l’espèce, le lieu, la date et l’identité du chasseur. Pour l’édition 2026, l’opération était organisée pendant les périodes de chasse des 3 au 13 septembre puis du 21 au 30 septembre. À l’issue de l’opération, un participant doit remporter une patente de chasse pour 2027, offerte avec le soutien de la Banque cantonale des Grisons. RTR organise parallèlement son traditionnel concours photographique « Preda, atmosfera, cumpagnia », consacré au tableau, à l’ambiance, à la camaraderie mais également à la nature et aux paysages. Les chasseurs transmettent leurs images et, à la fin de la saison, un jury sélectionne cinq photographies soumises au vote du public. RTR précise par ailleurs se réserver le droit de ne pas publier les clichés qu’elle estime irrespectueux de la chasse ou de l’animal.
Une association animaliste dépose plainte
Cette présence assumée de la chasse sur l’antenne publique ne plaît pas à l’organisation animaliste et anti-chasse IG Wild beim Wild. L’association considère que RTR ne se contente plus d’informer mais ferait la promotion de la chasse. Elle a annoncé le dépôt, lundi 28 septembre, d’une plainte auprès de l’organe de médiation de la SSR et entend également porter le dossier devant l’Autorité indépendante d’examen des plaintes en matière de radio-télévision. L’organisation reproche notamment au média financé par la redevance de transformer les prélèvements en compétition et de mettre en scène les chasseurs aux côtés des animaux abattus. Un raisonnement qui pose néanmoins une question simple : une télévision publique doit-elle s’abstenir de présenter favorablement une pratique culturelle et légale sous prétexte qu’une partie (minoritaire) de la population y est opposée ? La chasse grisonne n’est ni clandestine ni tolérée à la marge. Elle fait partie du système suisse de gestion de la faune, dont l’organisation relève largement des cantons. Dans ce contexte, montrer des chasseurs, leurs prélèvements, leurs traditions et leurs moments de convivialité relève aussi de la représentation d’une réalité locale.
Les lecteurs de 20 Minutes sont eux-mêmes partagés
Un sondage proposé aux lecteurs à la fin de l’article de l’édition suisse de 20 Minutes qui relate cette situation (avec un certain parti-pris anti-chasse) illustre d’ailleurs combien le sujet est loin de faire l’unanimité. Parmi les répondants, 8 % se déclarent chasseurs, 1 % participent comme rabatteurs et 39 % ne chassent pas mais considèrent cette pratique comme parfaitement acceptable. Au total, 48 % des participants se situent donc du côté des pratiquants ou de l’acceptation de la chasse, contre 45 % qui s’y déclarent totalement opposés et 7 % d’indécis. Ce sondage en ligne ne constitue évidemment pas une enquête représentative de la population suisse. Il montre toutefois que, même parmi les lecteurs ayant choisi d’y répondre, la chasse est loin d’être unanimement rejetée.
À Genève, la chasse interdite depuis 1974
Le débat devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde ce qui se passe à quelques centaines de kilomètres de là. Dans le canton de Genève, la chasse est interdite depuis 1974, à la suite d’une initiative populaire approuvée par les électeurs genevois. L’administration cantonale assume depuis la gestion des espèces qui seraient ailleurs chassables et les éventuels prélèvements nécessaires sont effectués par les gardes de l’environnement. Mais interdire la chasse n’a évidemment pas supprimé la nécessité de maîtriser certaines populations animales. Les sangliers notamment peuvent occasionner des dégâts agricoles importants. Des documents officiels genevois mentionnent depuis longtemps le recours aux tirs nocturnes. Lors d’un débat au Grand Conseil, il était ainsi expliqué que les sangliers étaient tirés de nuit par les gardes, avec fusil à lunette et silencieux. Un bilan officiel consacré à la période 2014-2017 indique également que le canton avait acquis pour ces opérations du matériel comprenant des « viseurs et caméras thermiques ». Sur cette période, la gestion des espèces concernées représentait en moyenne 2 042 heures de travail annuelles pour les gardes de l’environnement, auxquelles s’ajoutaient 294 heures d’assistance administrative et d’encadrement.
Les tirs continuent en 2026
Et cette régulation n’appartient pas au passé. Le 10 juin 2026, le Conseil d’État genevois a annoncé la reconduction des tirs de régulation du sanglier du 1er juillet 2026 au 30 juin 2028. Il a également autorisé une nouvelle campagne concernant les cerfs dans les bois de Versoix et de Collex-Bossy, du 1er novembre 2026 au 31 janvier 2027. Selon le canton, les tirs réalisés durant l’hiver précédent avaient contribué à faire passer la population recensée de cerfs de 132 à 90 animaux. Ces opérations sont effectuées par les gardes de l’environnement. Le canton de Genève revendique lui-même cette organisation et estime que son modèle sans chasse permet une gestion efficace de la faune. Il souligne que les tirs professionnels doivent être réalisés avec du matériel permettant de limiter au maximum le stress et les souffrances des animaux.
Chasse ou régulation, les prélèvements demeurent
La comparaison ne signifie évidemment pas que les modèles des Grisons et de Genève sont identiques. Dans un cas, des chasseurs exercent une activité réglementée qui participe aux prélèvements de faune sauvage. Dans l’autre, cette activité a été supprimée et les interventions nécessaires sont prises en charge directement par l’État. Mais une réalité demeure dans les deux systèmes : lorsque certaines populations doivent être régulées, des animaux sont prélevés. C’est précisément ce qui rend la polémique visant RTR intéressante. Dans les Grisons, un média public montre ouvertement des chasseurs et une tradition locale autour d’une activité autorisée. À Genève, où la chasse a disparu depuis plus d’un demi-siècle, des gardes de l’environnement continuent pourtant à effectuer les prélèvements jugés nécessaires, y compris avec des moyens techniques spécifiquement développés pour ces opérations. Le débat peut donc légitimement porter sur la manière dont un média public traite la chasse. Mais faire comme si supprimer sa représentation ou interdire la chasse supprimait mécaniquement la nécessité de prélever des animaux serait une tout autre affirmation, que l’exemple genevois ne permet pas de soutenir, n’en déplaise à nos détracteurs











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