Et si la Coupe de France sur sanglier ne se gagnait pas seulement au talent, mais à une certaine idée de l’exigence ? À 40 ans, Willy Berdeil vient de décrocher la finale, avec une double performance en individuel. Derrière le résultat, il y a un parcours, une obsession du détail, une fidélité au chien courant et ce petit signe, trouvé le premier jour, qui a fini par ressembler à une promesse.
SC : Willy, d’où vous vient cette passion de la chasse et du chien courant ?
WB : Je suis né en 1986, dans un petit village d’environ 300 habitants. À l’époque, il y avait un comité des fêtes, mais pas de club de sport, pas de ballon, pas d’encadrement. La nature, elle, était partout. Mon père est viticulteur, mon grand-père chassait, et la chasse était leur loisir principal. Très tôt, j’ai été attiré par l’extérieur : j’accompagnais mon père à la vigne, j’étais tout le temps dehors. Chez nous, on ne chassait pas le sanglier. Mon grand-père était un passionné de petit gibier, surtout de plume. J’ai grandi avec les grives, les palombes, la migration au poste. Pendant des semaines, on y allait presque tous les jours. Et en dehors, j’étais un gamin de rivière : la pêche du matin au soir, parfois sans même rentrer le midi.
Puis il y a eu un déclic. Dans le village, certains chassaient le lapin avec des petits bassets. Le simple fait de les entendre travailler me prenait au ventre. Et, dans le même temps, l’équipe sanglier avait une ferveur incroyable. Dans les années 1990-2000, c’était presque un monde à part, avec une intensité qui pouvait même créer des tensions. Moi, gamin, j’étais fasciné. Je ne chassais pas encore, mais je passais mon temps à suivre ce qui se faisait. Leur rendez-vous, c’était une cave viticole au milieu du village. Quand ils ramenaient un animal à midi, j’accourais. Le soir, je traînais au dépouillement, j’observais, j’écoutais. J’étais un peu la mascotte. Et quand j’ai commencé à chasser, vers 12-14 ans, je savais déjà que j’avais mis un pied dans quelque chose qui allait m’engloutir.

SC : Qu’est-ce qui vous a poussé à abandonner le poste pour le contact direct de la meute ?
WB : Au début, j’ai connu le poste, comme beaucoup : des anciens m’emmenaient. Mais je sentais que je n’étais pas au bon endroit. Quand on est loin et qu’on entend la menée au loin, on comprend vite qu’il y a deux manières de vivre la chasse : de l’attendre, ou d’aller la chercher. Moi, j’ai eu besoin d’être au plus près. Un piqueur de la commune m’a ouvert la porte. Ensuite, c’est devenu une évidence : accompagner les chiens, apprendre, marcher, suivre. Pendant plusieurs années, j’ai été derrière les piqueurs quasiment tout le temps. À cette époque, il n’y avait pas le confort d’aujourd’hui. On cherchait les chiens tard, très tard. Il m’est arrivé de rentrer à 23 heures alors que j’avais école le lendemain. La nuit, il y avait les trompes, l’ambiance, l’effort. C’est là que j’ai appris ce que signifie “vivre pour une meute”.

SC : Vous souvenez-vous de votre premier chien ?
WB : Très bien. C’est un ami, Michel Sicard, qui m’a offert mon premier chien pour mon anniversaire : un anglo-français tricolore. Michel avait un lien particulier avec la Coupe de France : il avait participé à l’organisation d’une édition au début des années 2000. À partir de là, j’ai commencé avec des anglos. J’en ai eu plusieurs. Et puis est arrivé l’événement qui a tout changé.
SC : Vous parlez souvent de 2002 comme d’un tournant. Pourquoi ?
WB : Parce que cette année-là, la Coupe de France sur sanglier est arrivée chez moi, dans mon village. J’avais 16 ans. Quand on est adolescent et qu’on voit débarquer une Coupe de France “à la maison”, avec l’agitation, l’organisation, les concurrents, les 4×4, les chiens, la foule… on ne regarde plus les gens de la même façon.
Je les suivais tous. À cet âge-là, je les percevais comme des stars. Et ce sont les porcelaines de Raymond Frontin qui ont gagné. Je revois encore le podium, le trophée, la photo finale avec la meute. Ce jour-là, c’est devenu instantané : j’ai voulu des porcelaines. J’ai laissé les anglos derrière moi. Je sais que le porcelaine est plutôt associé au lièvre à l’origine, mais ce que j’avais vu, c’était une vérité de terrain : une meute capable d’écrire une histoire sur sanglier. À 16 ans, ça marque à vie.
SC : Vingt ans de travail, et cette Coupe de France, c’est votre première qualification. Qu’est-ce qui la rend si particulière ?
WB : Elle est particulière parce que cela fait vingt ans que je mène des porcelaines, vingt ans que je fais des brevets, et je n’avais jamais réussi à me qualifier. Cette fois, le système de sélection avait changé : on ne sélectionne plus un propriétaire, on sélectionne des chiens. Et sur les dernières saisons, mes résultats, en exposition comme au travail, m’ont placé devant. Là, c’était limpide : les chiens ont été retenus, et c’est comme ça que j’ai pu être au départ.

SC : La finale se déroulait en forêt de la Braconne, en Charente. Comment décririez-vous ce territoire ?
WB : C’est une forêt domaniale pensée pour la chasse, et aussi pour la vènerie. Le bois y est exploité, mais l’ensemble du massif est structuré : beaucoup de chemins, beaucoup de petites routes, une visibilité importante. Pour une Coupe de France, c’est un vrai atout : on voit, on juge, on suit précisément. Côté organisation et arbitrage, c’était solide. Les juges étaient investis, présents, et sur le terrain, c’était irréprochable. En revanche, la météo a rendu les choses difficiles : pluie, vent, froid.
SC : Tout semblait s’aligner contre vous : dernier jour, mauvais temps… Qu’avez-vous ressenti au tirage ?
WB : Quand j’ai vu le tirage, je me suis dit que tous les voyants étaient au rouge. Je passe le dimanche, et je tombe sur la troisième position, celle où l’on prend généralement un territoire déjà bien travaillé. Avec la météo du dernier jour, je n’avais aucune raison d’être serein. Et pourtant, il y a eu ce détail, presque anecdotique, qui m’a frappé.
SC : Vous faites référence à ce fameux fer à cheval…
WB : Oui. Le jeudi, à mon arrivée dans la forêt, je descends du véhicule, je fais un pas dans les feuilles… et je sens quelque chose sous la semelle. Je me baisse : un fer à cheval. Je le ramasse, je le montre au gars du coin. Il me dit : “Tu n’imagines pas comme c’est bon signe.” Sur le moment, on sourit. Et puis le dimanche, au tirage, quand je pioche le dernier jour, je repense à ce fer à cheval en me disant que ce sont des histoires. Sauf qu’au final… l’histoire a tenu.
SC : Le résultat dépasse le collectif : premier et deuxième en individuel. Vous vous y attendiez ?
WB : Non. On savait que nos chiens étaient réguliers, qu’ils avaient fait une saison solide. Mais avec une pluie continue, avec déjà plusieurs chasses très convenables avant nous, on se disait que ce serait très compliqué d’aller chercher aussi haut. Et pourtant, il s’est passé quelque chose qu’on n’aurait même pas osé espérer.
SC : Le niveau était relevé ? Qu’est-ce qui fait la différence à ce stade ?
WB : Oui, il y avait du niveau, avec plusieurs très belles chasses. Une Coupe de France, c’est une vitrine : on vient voir le meilleur de chaque race. Quand une meute décroche sur un autre gibier, cela interroge, parce qu’à ce niveau-là, on attend une crédibilité totale. La vraie difficulté, surtout, c’est l’exigence de sélection quand on travaille en race pure. En race, il faut respecter le standard, éviter les défauts, tout en poursuivant des critères de chasse très élevés. C’est plus long, plus rigoureux, plus coûteux. Et il faut trier davantage.

SC : En dehors du porcelaine, quelles races vous semblent les plus “naturellement” taillées pour le sanglier ?
WB : Pour moi, le griffon nivernais et le grand griffon vendéen sont deux références : ce sont des chiens construits pour le sanglier, et ça se voit. Leur engagement, leur manière d’entrer dans le travail, c’est incontestable. Dans mon équipe, on chasse avec une meute d’anglos et une meute de griffons. Cette saison, on est à 142 sangliers depuis le début.
SC : Après un tel titre, avez-vous encore des ambitions en concours ?
WB : Cette victoire, je la vis comme un accomplissement. Les coûts ont explosé, les contraintes se sont accumulées. Continuer à tenir une meute à ce niveau, c’est devenu très difficile. Je m’étais dit : si je me qualifie, j’y vais à fond. Et si je gagne, ce sera mon jubilé. Je n’arrête pas de chasser, au contraire. Mais les brevets et les grandes échéances, je les regarde autrement. Tout ce qui entoure le chien LOF, avec pedigree, avec une rigueur d’élevage, c’est un volume de sacrifices énorme. Cette victoire met un point final à cette course-là.
SC : Jusqu’où poussez-vous l’exigence dans la conduite de votre meute ?
WB : Je ne laisse rien passer. Un chien peut être excellent, magnifique en beauté, issu des meilleurs croisements… s’il ne correspond pas à l’esprit de meute, s’il va trop vite ou trop lentement, s’il désorganise, je ne le garde pas. Il part, vendu ou donné.
Ce n’est pas de la dureté gratuite : c’est la condition d’une meute homogène. Un chien qui part au renard ou qui a un vice de voie n’a rien à faire avec nous.
SC : Êtes-vous aussi exigeant en dehors de la chasse ?
WB : Non. Au travail, en famille, dans les vignes, je suis plus souple. Cette rigueur extrême, je la réserve au chien courant, et même à la chasse en général. Quand on chasse mal, quand on passe à côté, je le vis mal. Il m’arrive de revenir le lendemain sur le terrain pour comprendre, pour lire, pour deviner. On me dit parfois : “Ce n’est pas grave, ça arrive de ne pas lever.” Je l’entends, mais au fond, je ne l’accepte pas. Comme dans le sport : on peut perdre, oui. Mais si ça ne fait rien, alors on n’est pas fait pour gagner.
« Si tu n’es pas malheureux quand tu perds, tu n’es pas un gagnant »
WB résume ainsi son moteur : une exigence qui ne se négocie pas, une meute construite au millimètre, et une manière de vivre la chasse au plus près du chien courant. À la Braconne, sous la pluie, ses porcelaines n’ont pas seulement gagné : ils ont rappelé qu’au sommet, tout se joue sur la régularité… et sur la rigueur.










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