Lunettes thermiques et braconnage : pourquoi l’OFB tire la sonnette d’alarme?

Longtemps cantonnée à des usages très spécifiques, la vision thermique s’est démocratisée en l’espace de quelques années. Plus accessible, plus performante, plus discrète aussi. Depuis juillet 2025, sont autorisés « les appareils monoculaires ou binoculaires thermiques, à l’exclusion des appareils qui peuvent être mis en œuvre sans l’aide des mains dont les monoculaires équipés d’un adaptateur leur permettant d’être fixé sur une lunette de tir. »Sur le terrain, la technologie a profondément changé le rapport à la vision de la faune sauvage la nuit. Mais pour l’Office français de la biodiversité, cette évolution ouvre une zone de danger : celle d’une chasse qui pourrait sortir de son cadre légal et devenir plus difficile à contrôler, mais surtout générer de nouveaux risques. Derrière le débat technique se joue en réalité une question beaucoup plus large, qui touche à l’équilibre même du système cynégétique français. 

Une révolution technologique silencieuse

Le développement des dispositifs thermiques marque une rupture. Là où la nuit constituait autrefois une limite naturelle, la chaleur des corps devient aujourd’hui visible à plusieurs centaines de mètres, parfois davantage. Pour les agents de terrain, le constat est clair : ces outils permettent de repérer instantanément la faune, de suivre ses déplacements et de préparer un tir dans des conditions qui n’ont plus rien à voir avec celles de la chasse traditionnelle. Le problème ne se limite pas à la performance. Il tient surtout à la capacité de ces équipements à rendre toute présence humaine indétectable. Dans certains milieux, notamment en montagne, des expérimentations ont montré qu’un observateur équipé d’un dispositif thermique ne distingue pas un homme immobile dans certaines conditions. Autrement dit, celui qui tire voit l’animal, mais ne voit pas toujours ce qui se trouve derrière. Se pose également la question de la perte de repères et notamment de celle de la ligne d’horizon non visible avec ces dispositifs.

Caméra ou lunette : une frontière juridique et opérationnelle

Dans le débat actuel, une distinction est régulièrement rappelée : celle entre les caméras thermiques et les lunettes thermiques. Les premières sont autorisées pour l’observation. Elles permettent de détecter la présence d’animaux sans être couplées à une arme. Les secondes, non autorisée pour la chasse, en revanche, posent un problème d’une tout autre nature : elles transforment la capacité de tir. Car une fois monté sur une carabine, le dispositif thermique change totalement les conditions de contrôle. Pour les agents de l’OFB, la question devient simple : comment vérifier de nuit, à distance, si un chasseur est en situation légale ou non ?. L’inquiétude exprimée ne concerne pas seulement l’infraction individuelle. Elle porte sur un basculement global. Si ces équipements se généralisent pour le tir, le contrôle de la chasse nocturne deviendrait extrêmement difficile, voire impossible dans certains territoires. Et une activité qui ne peut plus être contrôlée sort mécaniquement du cadre qui la rend aujourd’hui acceptable.

Selon l’OFB, ce scénario aurait des conséquences en chaîne. D’abord pour les chasseurs eux-mêmes, car la perte de maîtrise entraînerait inévitablement un durcissement réglementaire. Ensuite pour les éleveurs, qui verraient disparaître les possibilités de régulation légale. Enfin pour la gestion des espèces, qui repose précisément sur un système déclaré, encadré et suivi. 

Le développement de pratiques clandestines

Sur certains secteurs, des montages illégaux existent déjà. Appâts, repérage à distance, retour de nuit avec un dispositif thermique. Ces pratiques restent marginales, mais elles constituent un signal d’alerte. Car elles ne relèvent plus de l’acte isolé : elles traduisent l’apparition d’une organisation.  Pour l’OFB, le danger est là. Si la régulation bascule du côté clandestin, tout le système de gestion s’effondre : plus de données fiables, plus de prélèvements maîtrisés, plus de transparence.

Le sanglier en toile de fond

La pression du terrain est réelle. Face à l’explosion des populations de sangliers dans certains territoires, la demande d’outils plus efficaces pour intervenir de nuit ne cesse de monter. La vision thermique apparaît alors comme une solution technique à un problème de régulation. Mais pour l’établissement public, la réponse ne peut pas être uniquement technologique. Autoriser un outil sans pouvoir en maîtriser l’usage reviendrait à créer une situation à risque. 

Une question de sécurité

Au-delà du cadre légal, la sécurité constitue un point majeur. Tirer avec une thermique, c’est tirer en voyant une source de chaleur. Ce n’est pas tirer en identifiant formellement son environnement. Or toute la doctrine française de la chasse repose sur cette identification complète : l’animal, son arrière-plan, les angles de tir. La technologie inverse la logique. Elle permet de voir la cible, mais pas toujours ce qui l’entoure. Compte tenu de la densité de l’habitat français, une telle pratique ne serait-elle pas la source d’une augmentation de l’accidentologie ?

Un choix pour l’avenir de la chasse

Le débat sur les thermiques dépasse largement la question d’un équipement. Il pose une alternative : faut-il privilégier l’efficacité immédiate au risque de fragiliser le cadre global, ou maintenir un modèle de chasse contrôlable, déclaré et accepté socialement ? Pour l’OFB, la ligne est claire : le système français repose sur sa capacité à être suivi et contrôlé. Le jour où cette capacité disparaît, c’est l’ensemble de l’édifice qui vacille. La vision thermique n’est donc pas seulement un outil. Elle est devenue un test pour l’avenir de la gestion de la faune sauvage.

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Rédacteur en chef, SoChasse

Une réponse à “Lunettes thermiques et braconnage : pourquoi l’OFB tire la sonnette d’alarme?”

  1. BP

    Quand on est seulement 12 agents OFB à l’échelle d’un département, envoyés en mission souvent par deux, il est certain qu’une nouvelle ouverture vers cette évolution provoque ce genre de réaction à leur niveau ! L’OFB ferait mieux de lutter pour obtenir des moyens que de s’arcbouter sur un point qui finira inéluctablement par une autorisation aux chasseurs. D’autant que toutes les instances disent qu’il y a beaucoup trop d’ongulés sauvages et qu’il faut « un choc de régulation »…
    Pour ma part, les arguments mis en avant sont fallacieux. Pour la montagne, les tirs se font presque toujours en fichant donc sans risque pour ce qu’il y a derrière ! Pour utiliser légalement la visée thermique en plaine par chez moi on voit parfaitement bien les différences entre une silhouette de chevreuil, de sanglier, de cervidés aux distances de tir habituelles ! Alors pourquoi celà ne fonctionnerait-il pas avec une silhouette humaine ? Les gens qui se baladent en plaine nature à minuit, chacun sait que ça courre les plaines au milieu des cultures où les sangliers font leurs ravages !!! …

    Et comment dire qu’un homme immobile n’est pas détectable alors qu’un animal le serait ?! La chaleur animale serait-elle différente : c’est totalement contradictoire et pourtant énoncé dans la même phrase du leur discours !

    L’argument de la sécurité altérée ne tient pas. Il est affirmé que cette technologie permet de voir la cible, mais pas toujours ce qui l’entoure. Là aussi c’est complément faux ! On voit encore mieux avec une thermique lorsqu’une personne (mais qui la nuit ?) se balade dans un chemin légèrement dissimulé !
    Pour ces raisons et par expérience, ces arguments sur la sécurité ne sont pour moi pas du tout valides. C’est de la désinformation !

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