Alors que l’usage des dispositifs thermiques continue de diviser le monde de la chasse, une phrase a récemment relancé le débat. Du côté de l’OFB, Olivier Thibault a estimé que la thermique pouvait favoriser des actes de braconnage. Une inquiétude relayée aussi par Pierre Lang, président de la Fédération des chasseurs de la Moselle, qui voit dans cette technologie un possible facteur de dérive si son usage n’est pas strictement encadré. Nous avons voulu à travers cette enquête dépasser l’opposition de principe. Car le Bas-Rhin a été l’un des premiers départements de France à autoriser la thermique pour la lutte contre les dégâts agricoles. Dès lors, la question méritait d’être posée à ceux qui vivent le sujet sur le terrain.
Pour comprendre ce que change réellement la thermique, nous avons recueilli trois regards complémentaires : celui de Frédéric Obry, Président de la Fédération départementale des Chasseurs du Bas-Rhin, celui de Pascal Perrotey-Doridant, Directeur du fonds d’indemnisation des dégâts dans le Bas-Rhin, et celui de Julien Gingembre, chasseur, gestionnaire de territoire et utilisateur régulier de ces outils. Trois fonctions, trois sensibilités, mais une même interrogation : la thermique est-elle utile dans le cadre de la préservation des dégâts mais favorise-t-elle par ailleurs réellement le braconnage ?
Frédéric Obry : « En plaine, la thermique est utile ; en forêt, elle pose une vraie question »
Avant d’aborder la gestion concrète des dégâts et la pratique de terrain, So Chasse a d’abord interrogé Frédéric Obry,Président de la Fédération départementale des chasseurs du Bas-Rhin. Son regard est central : dans un département pionnier sur l’usage de la thermique contre les dégâts, il livre une ligne claire sur l’utilité de l’outil et ferme sur ses limites.
BSL : Dans un département comme le Bas-Rhin, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’usage de la thermique ?
Frédéric Obry : Il faut distinguer les usages. Dans les champs, pour prévenir les dégâts, l’utilisation de la thermique est très positive. Là-dessus, il n’y a pas de débat : quand elle est utilisée dans un cadre précis, avec un objectif de protection des cultures, elle produit des résultats. Il faut aussi rappeler un point juridique important : dans les textes actuels, le tir réalisé à l’aide de dispositifs thermiques relève d’un acte de destruction et non d’un acte de chasse. En revanche, son usage en forêt me paraît beaucoup plus contestable. Là, on change complètement de logique. On n’est plus dans la prévention ciblée des dégâts, mais dans une pratique qui peut dériver, poser des questions d’éthique et, oui, faciliter certains actes de braconnage.
BSL : Pourquoi faites-vous une différence aussi nette entre la plaine et le bois ?
Frédéric Obry : Parce que la situation n’est pas la même. Dans les cultures, les sangliers viennent causer des dégâts. L’idée est donc de les prélever là où ils commettent ces dégâts. En forêt, en revanche, les animaux sont chez eux, dans leur milieu. Aller les tirer de nuit dans le bois avec une thermique ne répond pas à la même logique. Pour le sanglier en plaine, on est dans la régulation ciblée. Pour les cervidés ou d’autres espèces en forêt, on touche à une autre dimension, à la fois éthique et cynégétique. On ne reconnaît pas toujours parfaitement les animaux, on intervient dans des conditions très particulières, et ce n’est pas, selon moi, une bonne direction.
BSL : L’OFB et certains responsables cynégétiques estiment que la thermique peut favoriser le braconnage. Partagez-vous cette inquiétude ?
Frédéric Obry : Oui, je pense qu’il peut y avoir un risque accru, surtout si l’on parle d’un usage en forêt. D’abord parce que l’outil est performant, discret et efficace. Pour quelqu’un qui voudrait agir hors cadre, c’est aussi un outil de prélèvement extrêmement discret, bien plus que l’utilisation d’une lampe ou d’un phare, surtout lorsque l’arme est équipée d’un modérateur de son, ce qui est aujourd’hui très souvent le cas. Ensuite parce que le contrôle ne suit pas toujours. On ne va pas se le cacher : en aucun cas l’OFB ne dispose aujourd’hui des moyens nécessaires pour contrôler réellement les personnes la nuit. L’OFB est une bête malade. Il serait plus simple de revenir à ce qui se faisait autrefois, avec des gardes liés aux fédérations. Si l’on veut ouvrir des possibilités techniques nouvelles, il faut en parallèle être capable de surveiller et de sanctionner les abus.
BSL : Vous évoquez aussi une question d’éthique. Qu’entendez-vous par là ?
Frédéric Obry : Il y a des remontées de terrain. Des personnes utilisent des véhicules, observent avec des jumelles thermiques, repèrent, puis vont tirer. Pour un louvetier ou dans certains cas très encadrés liés à la destruction, on peut comprendre une logique d’intervention. Pour un chasseur, ce n’est pas du tout la même chose. Il faut garder une cohérence avec l’esprit de la chasse. Un outil peut être légal dans un cadre précis et devenir moralement discutable s’il est utilisé hors de ce cadre.
BSL : Faut-il alors interdire la thermique ?
Frédéric Obry : Non. Ce serait trop simple et ce ne serait pas juste. Je pense au contraire qu’elle est très utile chez nous et qu’elle pourrait l’être dans d’autres départements, à condition de rester strictement dans les zones agricoles et dans la logique de prévention des dégâts. Le bon usage de la thermique est plus que bénéfique. Mais il faut des limites claires. Le problème n’est pas l’outil en soi, c’est l’endroit où on l’emploie et la finalité qu’on lui donne. La ligne défendue par Frédéric Obry est donc celle d’un usage ciblé, cantonné aux cultures, avec une méfiance assumée envers l’extension de la thermique au bois.
Pascal Perrotey-Doridant: « Le braconnier n’a pas attendu la thermique, mais les dégâts ont, eux, chuté avec elle »
Pour prolonger ce premier regard fédéral, So Chasse a ensuite interrogé Pascal Perrotey-Doridant, directeur du fonds d’indemnisation des dégâts dans le Bas-Rhin.
BSL : Avant de parler de la thermique, pouvez-vous rappeler votre rôle au sein du fonds d’indemnisation ?
Pascal Perrotey-Doridant : Notre rôle est simple : indemniser les dégâts de sangliers subis par les exploitants agricoles. En droit local, dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, il existe un système particulier. Tout locataire de chasse doit s’acquitter d’une contribution de base de 12 % maxi de son bail de chasse. Toute personne qui chasse le sanglier dans le département doit participer financièrement en payant une contribution « droit local » obligatoire. C’est une contribution annuelle, qui permet d’alimenter le fonds. Lorsque ces deux contributions ne suffisent pas pour indemniser les dégâts, les frais, il fait appel à une contribution sectorielle. Le sujet, chez nous, c’est le quotidien : les dégâts, leur coût, et les moyens de les faire baisser.
BSL : Dans ce cadre, quelle place a pris la thermique ?
Pascal Perrotey-Doridant : Oui, clairement, c’est devenu un outil important. D’abord, il y a eu le tir de nuit avec source lumineuse. Puis la thermique est arrivée et elle a apporté quelque chose de plus précis, de plus sécuritaire et de plus efficace. Nous, nous avons toujours défendu une ligne claire : l’usage de ces engins uniquement dans les cultures agricoles. C’est là qu’ils ont du sens. En revanche, tirer des sangliers en forêt alors qu’ils n’y causent pas de dégâts, pour moi, cela n’a pas de logique. C’est même contre-productif. Dire que la thermique est un problème n’en est pas un. L’utilisation de la thermique n’est pas prévue chez nous en forêt, contrairement au Haut-Rhin et à la Moselle. Cela signifie qu’un chasseur en forêt avec une thermique n’a rien à y faire, un point, c’est tout.
BSL : Vous parlez d’efficacité. Avez-vous vu des résultats concrets ?
Pascal Perrotey-Doridant : Oui. Il suffit de regarder l’évolution des dégâts. Quand vous avez une boîte à outils complète, avec clôtures, agrainage linéaire (indispensable pour une bonne prévention des dégâts, chasse ou destruction possible du sanglier toute l’année), possibilité d’intervention ciblée et usage de la thermique dans les cultures, les dégâts chutent. C’est ce que nous constatons. Notre système a fait ses preuves. On continue à prélever beaucoup de sangliers, mais avec une gestion plus cohérente et des dégâts maîtrisés.
BSL : Certains, à l’OFB ou ailleurs, disent pourtant que la thermique peut favoriser le braconnage. Que leur répondez-vous ?
Pascal Perrotey-Doridant : Franchement, je n’y crois pas. Le gars qui voulait braconner avant le faisait déjà. Il tirait au phare, à la lampe, avec d’autres moyens. Le braconnier n’a pas attendu la thermique. Dire que la thermique crée le braconnage, c’est une erreur. Le problème, ce n’est pas l’outil. C’est l’intention de celui qui s’en sert. Depuis que la thermique existe dans notre cadre d’utilisation, je n’ai pas eu d’écho particulier montrant une explosion des cas grâce à cet outil.
BSL : On peut néanmoins objecter qu’une technologie plus performante rend certaines dérives plus faciles…
Pascal Perrotey-Doridant : On peut toujours le dire en théorie. Mais dans les faits, ce que je vois surtout, ce sont des dégâts qui baissent. Je vois aussi des chasseurs qui travaillent mieux, plus proprement, plus sûrement. À un moment, il faut regarder les résultats. Si demain on commence à raconter n’importe quoi sur la thermique, on prend le risque de perdre un outil qui nous permet précisément de mieux réguler les dégâts.
BSL : Certains dénoncent aussi une atteinte à l’éthique de la chasse. Est-ce un sujet pour vous ?
Pascal Perrotey-Doridant : Ceux qui parlent comme ça ne pratiquent pas forcément ce tir-là sur le terrain. Avec une thermique, vous voyez beaucoup mieux votre environnement. Vous voyez les animaux, les déplacements, vous distinguez mieux ce qui se passe. On n’est pas là pour faire n’importe quoi, mais pour intervenir au bon moment. Et surtout, il vaut mieux prélever un animal la nuit, au bon endroit, quand il est en train de causer un dégât, que d’attendre une battue avec des dizaines de sangliers et ensuite ne plus savoir quoi faire de la venaison. C’est le fait de perdre un sanglier pour les battues futures, qui fait que le tir de nuit est décrié par certains, ce sont les mêmes, qui ne font rien la nuit et qui engendrent beaucoup de dégâts.
BSL: En filigrane, vous défendez donc une autre manière de réguler ?
Pascal Perrotey-Doridant : Oui. Le sanglier doit être prélevé là où il pose problème. C’est du bon sens. Quand les animaux comprennent qu’ils prennent une balle en sortant en plaine, ils restent davantage en forêt et les dégâts diminuent. Cela ne veut pas dire qu’on détruit des compagnies entières, ni qu’on vide la nature. Cela veut dire qu’on utilise un outil adapté à un objectif précis. Beaucoup de départements finiront par y venir, parce qu’ils n’auront pas le choix s’ils veulent garder la maîtrise des dégâts. Enfin, il ne faut pas oublier une chose essentielle avec le braconnage, la thermique permet de tout voir, donc y compris le braconnier. Le fait d’autoriser les chasseurs à prélever la nuit en plaine des sangliers crée un sentiment d’insécurité pour les sangliers mais également pour les braconniers qui savent dorénavant qu’il peut y avoir du monde pour les surveiller. Le propos de Pascal Perrotey-Doridant ramène le débat à la réalité agronomique et financière : moins de dégâts, plus de précision, et une logique de régulation ciblée.
Julien Gingembre : « La thermique ne crée pas le braconnier, il change surtout la façon de gérer les dégâts »
Pour compléter ce double regard institutionnel, So Chasse a enfin donné la parole à Julien Gingembre, chasseur, gestionnaire de territoire et utilisateur de thermique depuis plusieurs années.
BSL : En tant que chasseur et gestionnaire de territoire, à quoi sert réellement la thermique dans votre pratique ?
Julien Gingembre : À gérer les dégâts de sangliers sur un territoire moitié forêt, moitié plaine, elle permet de cibler les animaux au moment où ils causent les dégâts dans les cultures. Le principe est simple : intervenir là où le problème se pose, pas ailleurs. La thermique est un outil complémentaire de régulation, pas un remplacement de toutes les autres formes de chasse.
BSL : Certains responsables évoquent une recrudescence du braconnage liée aux dispositifs thermiques. Est-ce une réalité ?
Julien Gingembre : Le braconnage existe, oui. Mais il ne faut pas tout mettre sur le dos de la thermique. Le type qui veut braconner un cerf à deux heures du matin ne se demande pas si le matériel qu’il utilise est autorisé ou non. Il est déjà hors cadre sur toute la ligne. Le braconnier braconnait avant la thermique et il continuera après.
BSL : L’outil peut-il malgré tout rendre certaines dérives plus faciles ?
Julien Gingembre : Techniquement, oui, parce qu’il permet de voir sans émettre de lumière. C’est plus discret qu’un phare ou qu’une lampe. Mais cela ne change pas le fond du problème. Ce qui compte, c’est l’utilisateur. Un outil n’est jamais responsable à la place de celui qui s’en sert.
BSL : Certains craignent que la thermique change profondément l’esprit de la chasse. Que leur répondez-vous ?
Julien Gingembre : La chasse évolue. Aujourd’hui, la problématique sanglier est claire : on n’arrive plus à gérer les populations avec les méthodes classiques. La battue au chien courant est magnifique. L’affût de jour est superbe. La traque-affût aussi. Mais cela ne suffit plus à réduire les populations de sangliers. Le thermique n’est pas là pour remplacer les autres chasses. C’est simplement un outil complémentaire pour réguler les populations.
BSL : Faut-il encadrer davantage son utilisation ?
Julien Gingembre : Oui, sans hésiter. Autoriser un tel outil sans formation serait une erreur. Il faut apprendre à le régler, à lire une image, à utiliser correctement les différents modes et à identifier proprement. Une journée de formation sur le terrain éviterait déjà beaucoup d’erreurs.
Julien Gingembre éclaire un point essentiel : la thermique n’est pas vécue comme un basculement philosophique de la chasse, mais comme une adaptation technique à un problème massif, celui des sangliers et des dégâts agricoles.
Ce que disent vraiment ces trois voix
Au fond, les trois avis se rejoignent sur un point essentiel : la thermique n’a de sens que dans un cadre précis. Pour Frédéric Obry, elle est utile en plaine mais soulève une vraie alerte en forêt, où le risque de dérive et la question éthique deviennent plus sensibles. Pour Pascal Perrotey, elle est d’abord un outil de gestion efficace, dont les résultats se lisent dans la baisse des dégâts. Pour Julien Gingembre, enfin, elle ne crée pas le braconnier, mais doit être mieux encadrée et accompagnée par de la formation. En somme, plus que l’outil lui-même, c’est bien son usage, son périmètre et son contrôle qui cristallisent le débat.











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