Bien souvent la gestion d’un territoire de chasse repose sur des classeurs, des SMS, des groupes whatsapp et beaucoup de bonne volonté. Avec Share Heritage, Alexis Rochette propose un outil né d’une expérience familiale très concrète, mais pensé aussi pour les les gabions et les sociétés de chasse. Son idée : apporter de la méthode, de la transparence et de la mémoire collective là où règnent souvent les habitudes, l’oral et parfois quelques tensions.
SC : Alexis, Avant de parler chasse, comment est née l’idée de Share Heritage ?
AR : Share Heritage est une entreprise que j’ai créée l’an dernier, à la suite de mon aventure dans le numérique. L’idée ne vient pas d’un concept théorique, mais d’une expérience très personnelle. J’ai moi-même été confronté à la gestion compliquée d’une maison de famille. Après le décès de mes grands-parents maternels, ma mère s’est retrouvée en indivision avec ses frères et sœurs sur une maison en Bretagne Nord, à laquelle toute la famille était très attachée. Très vite, les difficultés sont apparues. Il y avait bien sûr la question juridique de l’indivision, mais aussi des relations familiales parfois anciennes, des sensibilités différentes et, surtout, un manque criant d’outils pour gérer les choses sereinement. En 2019, ma mère m’a demandé de la représenter, avec ma sœur, dans cette organisation familiale. J’y suis entré concrètement, et j’ai passé près de deux ans à observer, à comprendre les blocages et à chercher des solutions.

SC : Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette gestion familiale ?
AR : J’ai constaté que tout reposait sur des méthodes très artisanales. La gestion budgétaire tenait dans un tableau Excel piloté par une seule personne. Les autres recevaient des informations, mais sans vraie visibilité, sans anticipation et sans gouvernance claire. Pour les plannings, c’était la même chose : quand plusieurs familles veulent venir aux mêmes périodes, en été, à Noël ou lors des ponts du mois de mai, cela devient vite ingérable. Les réunions existaient, les comptes rendus aussi, mais tout cela restait amateur dans le mauvais sens du terme. Quand on vient du monde de l’entreprise, on se rend compte qu’il manque une colonne vertébrale. J’ai cherché des outils existants, comme Trello ou la suite Google, mais ils ne répondaient pas vraiment au besoin. D’abord parce que les générations n’ont pas le même rapport au numérique. Ensuite parce que les groupes WhatsApp, par exemple, mélangent tout : la photo d’un neveu qui vient de naître, une question sur le code du portail, une facture de jardinier, une discussion sur le voisin… C’est sympathique, mais cela ne structure rien.
SC : C’est ce constat qui vous a poussé à créer votre propre plateforme ?
AR : Exactement. Je me suis dit qu’il fallait une plateforme pensée non pas par un syndic ou un expert immobilier, mais par des gens qui vivent réellement ces situations. Share Heritage est née de cette idée : proposer une solution conçue par des familles pour des familles, avec une interface simple, utilisable aussi bien par les parents que par les enfants, et adaptée à tous les usages d’un bien partagé. Au départ, l’histoire vient de la maison de famille. Mais très vite, je me suis rendu compte que cela marchait tout aussi bien pour d’autres univers, notamment celui de la chasse. Car au fond, les besoins sont très proches : il faut gérer un planning, des dépenses, des contacts, des consignes, des réunions, des travaux, des souvenirs et des usages communs autour d’un même lieu.
SC : En quoi Share Heritage peut-il intéresser concrètement les chasseurs ?
AR : Pour un public de chasseurs, qu’il s’agisse d’un président de chasse, d’une association ou d’un groupe d’amis qui gèrent un territoire, on retrouve exactement les mêmes besoins fonctionnels. Il faut savoir quelles dates sont prises dans l’année, organiser les journées d’entretien, prévoir les week-ends pour installer ou réparer des miradors, centraliser les consignes du domaine ou du relais de chasse, suivre les dépenses et les recettes, scanner les tickets, retrouver facilement un document ou un contact.
La plateforme permet aussi de créer des check-lists avant et après les journées de chasse. C’est très utile pour soulager le gestionnaire ou le président, qui porte souvent toute la charge mentale. On peut noter les consignes particulières, les coordonnées des rabatteurs, des postés, des voisins, de l’électricien, du garde ou de toute autre personne utile. En réalité, c’est une application destinée à gérer un bien ou un lieu utilisé à plusieurs, qu’il soit détenu collectivement ou simplement partagé dans son usage.

SC : Vous parlez aussi d’un “mur social interne”. Quel est son intérêt pour une chasse ?
AR : C’est une partie à laquelle je tiens beaucoup. L’idée est de garder le bon côté des groupes WhatsApp, sans en subir le désordre. Ce mur interne permet de poster des photos, de partager des souvenirs, d’identifier les personnes présentes, d’archiver des moments de vie autour du lieu. Dans une maison, ce sera l’album familial. Dans une chasse, ce peut être les photos d’une journée de battue, d’un chantier collectif, d’une préparation de saison ou de jeunes qui découvrent le territoire. Cela crée une mémoire vivante du lieu. Et quand on clique sur une personne, on peut retrouver son évolution, sa présence dans le temps, ses souvenirs liés à cet endroit. C’est à la fois utile et affectif. Dans le monde de la chasse, où la transmission compte énormément, cet aspect a un vrai sens.
SC : Avez-vous déjà des exemples d’utilisation concrets au sein de sociétés de chasse ?
AR : Oui, absolument. Nous avons par exemple des gabionneurs, près de la baie du Mont-Saint-Michel, qui utilisent la plateforme depuis plusieurs mois. Ils y ont intégré les documents réglementaires, les consignes d’utilisation du gabion, les check-lists d’arrivée et de départ, les règles de fermeture, la gestion du gaz, les achats partagés, le planning des nuits et les différents éléments utiles à tous les utilisateurs. L’intérêt est très concret. Quand quelqu’un arrive ou repart, il peut suivre une procédure claire : vérifier le rangement des formes, des blettes, des coffres, s’assurer que tout est fermé correctement, contrôler certains points essentiels liés aux conditions très particulières du secteur. Chacun sait ce qu’il doit faire, sans avoir à appeler un autre membre du groupe à chaque fois.
Nous réfléchissons aussi, pour certains profils comme les gabionnaires, à intégrer une forme d’historique des observations et des tableaux, non pas pour remplacer les carnets papier ou les outils spécialisés, mais pour conserver une mémoire collective de ce qui a été vu, posé ou prélevé au fil des nuits. Et bien sûr, les photos ont toute leur place. Cela crée une vraie dynamique entre les différents membres.
SC : Et pour la chasse au grand gibier ?
AR : Nous avons aussi commencé à déployer la plateforme dans une chasse historique dans l’Oise, sur un domaine privé. Là encore, l’objectif est de soulager les personnes qui portent l’organisation au quotidien, notamment le président. L’outil permet de digitaliser beaucoup de choses, de conserver des souvenirs d’une année sur l’autre, de centraliser les rappels, de suivre le coût des bracelets, l’entretien, les dépenses, les responsabilités de chacun, avec une gestion des droits très fine. C’est particulièrement intéressant pour les sociétés de chasse de grand gibier, parce qu’il y a une vraie dimension administrative et budgétaire. Entre les bracelets, les frais fixes, les repas, l’entretien du territoire, les postes, les équipements, les travaux ou les achats divers, la transparence est un sujet central. La plateforme apporte justement cette visibilité.
SC : Ce que vous dites peut aussi parler à beaucoup de territoires familiaux, notamment quand la génération fondatrice disparaît…
AR: C’est un point essentiel. Quand un grand-père ou un père, qui tenait toute l’organisation, disparaît, il y a souvent un moment de flottement. On ne sait plus où sont les documents, ni comment les choses fonctionnaient. Les factures sont dans un classeur, les règles sont dans sa tête, certaines habitudes n’ont jamais été écrites. Au moment d’une succession ou d’une reprise, cela peut devenir un travail de détective. Le fait de digitaliser progressivement le fonctionnement d’un lieu permet d’éviter cette rupture. On crée une sorte de carnet de bord numérique. Les générations suivantes peuvent entrer progressivement dans l’organisation, proposer des idées, participer à des tâches, retrouver les documents, comprendre les usages. La transmission devient plus douce, plus naturelle, moins angoissante. Dans une famille comme dans une chasse, cela change beaucoup de choses.
SC : Quelles sont, selon vous, les tensions typiques que l’outil peut aider à réduire entre chasseurs ?
AR : On retrouve toujours les mêmes profils dans toute organisation humaine. Il y a celui qui a toujours une idée mais ne veut pas forcément la mettre en œuvre. Il y a les très généreux, ceux qui comptent moins, et à l’inverse ceux qui surveillent de très près les dépenses. Il y a ceux qui sont toujours présents pour les travaux, l’entretien, les préparatifs, et ceux qui viennent surtout le jour de chasse. La plateforme ne changera pas les caractères, évidemment. En revanche, elle peut supprimer beaucoup d’irritants. Quand les dépenses sont tracées, quand les tâches sont visibles, quand les décisions sont partagées, chacun est davantage mis face à sa responsabilité. Cela évite les rancœurs qui s’accumulent pendant des années, comme celui qui paie toujours des achats, celui qui rend toujours service sans qu’on le voie, ou celui qui ne se rend pas compte du coût réel d’un territoire.
Avant même de chasser, un territoire ou un bien partagé coûte de l’argent. Il y a des frais fixes incompressibles. Ensuite viennent les dépenses variables. Si tout cela est visible, expliqué et partagé, on remet les discussions sur des bases plus saines.
SC : Quel est aujourd’hui votre modèle tarifaire ?
AR: Aujourd’hui, il existe une offre découverte simplifiée, qui permet d’entrer dans la plateforme avec un nombre réduit de modules, utile par exemple pour une petite coloc ou pour tester l’outil. Et nous avons surtout une offre complète à 120 euros par an, soit 10 euros par mois, avec un nombre d’utilisateurs illimité. Pour une association de chasse, cela devient très vite dérisoire rapporté au nombre de participants. Si vous avez une dizaine de postés, des rabatteurs, des proches qui rendent service, des voisins, des personnes qui participent à l’entretien, le coût par utilisateur est extrêmement faible. L’idée est justement d’offrir un outil accessible, tout en permettant une vraie traçabilité et une vraie organisation.
SC : Finalement, l’ambition de Share Heritage, c’est de remettre de l’ordre sans casser l’esprit du lieu ?
AR : Oui, c’est exactement cela. L’objectif n’est pas de transformer une maison de famille ou une chasse en entreprise froide. L’objectif est de supprimer les irritants inutiles, de rendre les choses plus simples, plus transparentes, plus fluides, sans perdre la convivialité, ni la mémoire du lieu. On garde l’humain, les souvenirs, la transmission, mais on retire une partie du désordre qui finit souvent par peser sur tout le monde.
Share Heritage
https://www.shareheritage.com/




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