Samedi, lors de l’assemblée générale de la Fédération Départementale des Chasseurs de Gironde, le président du Conseil départementalJean-Luc Gleyze saluait publiquement « une fédération qui assume l’héritage, mais qui le modernise », évoquant des actions concrètes en matière de sécurité, de formation et de gestion des milieux naturels. Dans la foulée, une éducatrice spécialisée dans le monde équin, Valérie Baliros, lui répondait avec virulence sur les réseaux sociaux : « 25 % des féminicides sont le fruit d’un fusil de chasse […] un quart des féminicides nationaux sont faits par des chasseurs ». Une affirmation déjà évoquée il y a trois ans par Sandrine Rousseau. Mais que disent réellement les chiffres ?
Une prise de parole politique suivie d’une accusation directe
Tout commence par un message institutionnel. À l’issue de l’assemblée générale, Jean-Luc Gleyze, conseiller départemental du canton Sud-Gironde et président du Conseil départemental de la Gironde, met en avant « le travail d’une équipe engagée et experte », rappelant que la fédération agit sur des sujets techniques, juridiques et environnementaux. Il souligne également une démarche patrimoniale forte : la candidature de la chasse à la palombe aux pantes au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. La réaction ne se fait pas attendre. Dans un message publié publiquement, Valérie Baliros spécialisée dans le monde du cheval en Gironde critique ce soutien politique et écrit : « J’ai d’autres chiffres les concernant : 25 % des féminicides sont le fruit d’un fusil de chasse […] un quart des féminicides nationaux sont faits par des chasseurs ». La formulation est sans ambiguïté. Elle ne se contente pas d’évoquer une arme. Elle désigne explicitement une catégorie de population comme responsable d’une part significative des féminicides en France.
Ce type d’affirmation n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une rhétorique déjà utilisée dans le débat politique. En 2023, Sandrine Rousseau, engagée sur les questions de violences faites aux femmes, affirmait qu’« une femme sur trois tuée dans un féminicide l’est avec une arme de chasse ». Une donnée globale est interprétée comme une preuve directe de la responsabilité des chasseurs. Pourtant, cette lecture ne correspond pas aux données officielles.
Les chiffres précis des féminicides en France
Les statistiques les plus récentes permettent de poser un cadre clair et incontestable. En 2024, 149 personnes ont été tuées dans le cadre de violences au sein du couple en France. Parmi elles, 107 femmes ont été victimes d’un féminicide et 31 hommes ont également été tués par leur conjointe ou ex-conjointe, dont 4 dans des couples homosexuels. Dans cet ensemble, 31 % des victimes ont été tuées par une arme à feu. Cela représente environ 30 décès. Si l’on se concentre uniquement sur les femmes, cela correspond à une trentaine de féminicides impliquant une arme à feu. Mais ce point est fondamental : les statistiques officielles parlent d’« armes à feu », sans distinction. Elles ne précisent ni le type exact d’arme, ni le statut de son détenteur. Elles incluent indifféremment les pistolets, les carabines, les fusils, mais aussi les armes illégales ou issues de trafics. Autrement dit, rien dans ces données ne permet d’affirmer qu’il s’agit de fusils de chasse, ni que les auteurs sont des chasseurs.
12,7 millions d’armes en circulation, moins d’un million de chasseurs
Pour comprendre l’ampleur du contresens, il faut replacer ces chiffres dans leur contexte global. Selon le programme Small Arms Survey, la France compte 12 700 000 armes à feu portatives. Parmi elles, environ 4,5 millions sont déclarées et plus de 8,2 millions ne le sont pas. Face à cette réalité, le nombre de chasseurs en France est inférieur à un million. Tous sont aujourd’hui enregistrés via le Système d’Information sur les Armes. Le rapport de proportion est donc sans équivoque. Les chasseurs représentent une minorité parmi les détenteurs d’armes, dans un pays où celles-ci sont massivement présentes, y compris en dehors de toute pratique cynégétique.
22 millions de détenteurs d’armes en France
Cette réalité est confirmée par d’autres données. En 2008, Yves Gollety, alors président de la chambre syndicale des armuriers, indiquait dans un entretien au journal Le Monde que 32 % des Français détenaient une arme à feu. Avec une population estimée à 69,1 millions d’habitants au 1er janvier 2026, cela représente environ 22 millions de personnes. En retirant les chasseurs, cela signifie que plus de 21 millions de Français non chasseurs possèdent ou ont possédé une arme. Ce chiffre change radicalement la lecture du problème. Il démontre que la détention d’armes est un phénomène de société bien plus large que la chasse.
Des centaines de milliers d’armes hors du cadre légal
L’État lui-même reconnaît l’ampleur de la circulation d’armes hors du cadre réglementaire. En 2022, une opération nationale d’abandon d’armes a permis aux forces de l’ordre de récupérer près de 150 000 armes détenues par des particuliers, souvent héritées de parents ou de grands-parents. Le 5 mars 2026, dans un article du Figaro, le journaliste Jean-Marc Leclerc relayait les estimations de la Cour des comptes : entre 6 et 8 millions d’armes circuleraient encore librement chez des particuliers. Ces données confirment que la grande majorité des armes en circulation ne relève pas du cadre strict dans lequel évoluent les chasseurs. C’est ici que se situe le cœur du problème. Le raisonnement avancé par Valérie Baliros repose sur une confusion fondamentale entre l’objet et son utilisateur. Un fusil de chasse n’est pas nécessairement détenu par un chasseur. Il peut être : hérité, conservé sans déclaration, détenu illégalement ou utilisé en dehors de toute pratique cynégétique Assimiler automatiquement une arme à son usage légitime revient donc à produire une conclusion sans base démontrable.
Des chasseurs parmi les détenteurs les plus contrôlés
Paradoxalement, les chasseurs font partie des détenteurs d’armes les plus encadrés en Europe. Leurs armes sont déclarées, enregistrées, et leur pratique est soumise à des règles strictes. Surtout, toute personne condamnée pour des faits de violence est inscrite au fichier FINIADA. Cette inscription entraîne l’interdiction de détenir une arme et la confiscation immédiate de celles déjà possédées. Ce niveau de contrôle contraste fortement avec la réalité des millions d’armes non déclarées ou illégales, qui échappent en grande partie à toute traçabilité.
Une accusation qui ne tient pas face aux chiffres
Si l’on reprend l’ensemble des données, la démonstration est claire. Sur 107 féminicides en 2024, 30 ont été commis avec une arme à feu. Ces 30 cas ne permettent pas d’identifier le type d’arme ni le statut de son détenteur. Face à cela, il existe près de 13 millions d’armes en circulation, dont plus de 8 millions non déclarées, et environ 22 millions de détenteurs potentiels. Dans ce contexte, affirmer que « 25 % des féminicides sont commis par des chasseurs » revient à attribuer sans preuve ces crimes à une minorité identifiable, en ignorant l’ensemble des autres détenteurs d’armes.












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