Comment l’ASPAS peut-elle encore être reconnue d’utilité publique ?

Un statut prestigieux à l’épreuve du réel

Il est des statuts qui imposent une exigence. Celui de reconnaissance d’utilité publique en fait partie. Accordé par l’État, il distingue des structures censées agir dans l’intérêt général, au-delà des clivages, au service de la collectivité dans ce qu’elle a de plus large et de plus fédérateur. Depuis 1985, l’ASPAS bénéficie de ce label. Une reconnaissance forte, qui ouvre droit à des avantages fiscaux et à une légitimité institutionnelle certaine. Mais quarante ans plus tard, la question mérite d’être posée sans détour : l’ASPAS est-elle encore fidèle à l’esprit de cette reconnaissance, ou s’en est-elle éloignée au point d’en interroger la cohérence ?

Quand l’intérêt général se confond avec une ligne militante

À première vue, la cause défendue par l’ASPAS semble incontestable. Protéger les animaux sauvages, défendre la biodiversité, préserver les milieux naturels : qui pourrait s’y opposer ? Pourtant, derrière ces intentions, se dessine une ligne beaucoup plus tranchée. Car l’ASPAS ne se contente pas de protéger. Elle combat. Elle conteste. Elle attaque. Et bien souvent, elle cible une activité pourtant parfaitement légale, encadrée et reconnue : la chasse. C’est là qu’il y a débat. Car une association d’utilité publique n’est pas censée défendre une vision particulière contre une autre. Elle est censée servir un équilibre. Or, dans les faits, l’ASPAS s’inscrit dans une opposition constante à la chasse, comme si celle-ci n’avait aucune légitimité, comme si elle ne participait pas, elle aussi, à l’intérêt général.

Le droit comme arme, le terrain comme angle mort

L’ASPAS a fait du recours juridique sa principale stratégie. Depuis des années, elle multiplie les procédures contre des arrêtés préfectoraux, des décisions ministérielles, des pratiques encadrées par la loi. Le droit est devenu son levier d’action privilégié. Une arme redoutable, souvent efficace, mais qui pose une question essentielle : peut-on réduire la gestion de la faune sauvage à une bataille judiciaire permanente ? L’exemple du sanglier est, à cet égard, éclairant. Face à une explosion des populations sur l’ensemble du territoire, face à des dégâts agricoles qui se chiffrent en dizaines de millions d’euros chaque année, l’État, les agriculteurs et les chasseurs ont trouvé un terrain d’entente. Le décret de décembre 2023 prolonge ainsi la possibilité de chasser le sanglier jusqu’au mois de mai, dans des conditions strictes, encadrées, limitées à la protection des cultures. Une mesure pragmatique, née du terrain, pensée pour répondre à une réalité que nul ne conteste : la prolifération incontrôlée de l’espèce. Et pourtant, l’ASPAS a choisi de saisir le Conseil d’État pour en demander l’annulation. Non pas pour en améliorer les conditions, non pas pour en discuter les modalités, mais pour s’y opposer frontalement. Ce choix interroge. Car pendant que certains débattent dans les prétoires, d’autres, sur le terrain, doivent gérer l’urgence. Pendant que les recours s’accumulent, les dégâts, eux, continuent.

Une incohérence au sommet de l’État

Mais il y a plus troublant encore. Une contradiction profonde, presque silencieuse, qui traverse l’action publique. D’un côté, l’État reconnaît la nécessité de réguler les populations de grand gibier. Il valide des dispositifs comme l’extension de la chasse du sanglier au printemps pour protéger les semis. Il participe, directement ou indirectement, à l’indemnisation des dégâts agricoles causés par ces mêmes animaux. Des financements publics sont mobilisés, des équilibres économiques sont en jeu, des agriculteurs dépendent de cette régulation. De l’autre, ce même État reconnaît d’utilité publique une association qui consacre une part importante de son action à contester ces décisions. Une association qui attaque les arrêtés permettant précisément de limiter les dégâts que l’État contribue ensuite à indemniser. Le paradoxe est saisissant. L’État soutient financièrement les conséquences d’un déséquilibre, tout en permettant à une structure reconnue par lui d’entraver les outils censés corriger ce déséquilibre. Autrement dit, il organise lui-même une forme de contradiction interne : financer d’un côté, contester de l’autre. Cette situation pose une question de cohérence. Peut-on, durablement, encourager une régulation nécessaire tout en légitimant les actions qui cherchent à la bloquer ?

Une autre réalité : celle des chasseurs

Face à cette approche, le monde de la chasse offre un certain contraste. Structurés autour de la Fédération nationale des chasseurs, les chasseurs ne plaident pas, ils agissent. Ils comptent, ils régulent, ils entretiennent, ils indemnisent. Ils sont présents dans les territoires, au contact direct des réalités agricoles, écologiques et humaines. La gestion des populations de grand gibier n’est pas une théorie. C’est une nécessité. Une responsabilité. Une charge aussi, financière et humaine, que les chasseurs assument largement. Chaque année, ce sont des sommes considérables qui sont mobilisées pour indemniser les agriculteurs. Des heures innombrables consacrées à l’observation, à l’entretien des milieux, à la régulation. Il ne s’agit pas ici d’idéaliser. La chasse, comme toute activité humaine, n’est pas exempte de critiques. Mais elle repose sur une logique de gestion. Une logique d’équilibre. Une logique de terrain. Autant d’éléments qui semblent absents de l’approche de l’ASPAS.

2024 : le basculement politique assumé

Comme si cela ne suffisait pas, l’année 2024 marque un tournant clair et assumé. Dans un communiqué public, l’ASPAS ne se contente plus de défendre la nature. Elle entre explicitement dans le champ politique. Elle écrit ainsi : « Depuis plus de 40 ans, l’ASPAS se bat sans relâche pour faire reconnaître les droits des animaux sauvages et défendre l’expression de la nature dans toute sa diversité, toutes ses spécificités. Fière de son indépendance financière et politique, qui lui garantit une totale liberté d’action et de ton, l’ASPAS ne peut aujourd’hui rester silencieuse face à la troublante montée en puissance des idées d’extrême droite en France. » Elle précise rejoindre « de nombreuses associations de protection de la nature telles que la LPO, la FNE, Greenpeace et d’autres » pour « faire barrage à l’extrême droite ». Elle affirme également que ce courant constitue « un danger pour la société civile » mais aussi « une grave menace pour l’ensemble de la biodiversité », dénonçant ses positions politiques et ses votes. Et l’appel devient explicite : « Les 30 juin et le 7 juillet 2024, votons pour l’avenir, votons pour la nature ! » Il ne s’agit plus ici d’une prise de position indirecte ou d’un plaidoyer environnemental. Il s’agit d’un appel clair à orienter le vote des citoyens dans un contexte électoral précis. Ce positionnement marque une rupture. Car la reconnaissance d’utilité publique repose sur une idée fondatrice : agir dans l’intérêt général, sans s’inscrire dans une logique partisane. Peut-on, dès lors, appeler à voter contre un courant politique tout en conservant ce statut ? Peut-on revendiquer une indépendance tout en prenant part au débat électoral avec une telle clarté ? La question n’est plus théorique. Elle est désormais posée.

L’État face à ses responsabilités

À ce stade, le débat ne peut plus être esquivé. Il ne s’agit plus simplement d’une opposition entre visions de la nature, ni même d’un désaccord entre chasseurs et défenseurs des animaux sauvages. Il s’agit d’une question de cohérence de l’action publique. L’État peut-il, dans un même mouvement, reconnaître comme nécessaire la régulation des espèces, contribuer financièrement aux conséquences de leur prolifération, et maintenir le statut d’utilité publique à une association qui s’emploie à contester ces mêmes mécanismes ? Peut-il encourager une politique de gestion sur le terrain, tout en légitimant des actions qui en entravent la mise en œuvre ? Peut-il enfin continuer à accorder un statut aussi exigeant à une structure qui, désormais, s’exprime ouvertement dans le champ politique et appelle à orienter le vote des citoyens ?

Il appartient aujourd’hui aux pouvoirs publics, aux parlementaires, aux ministres concernés, d’apporter une réponse claire. Non pas sur le fond des convictions, qui appartiennent à chacun, mais sur la cohérence des règles qu’ils fixent eux-mêmes. Car à défaut de clarification, c’est la notion même d’utilité publique qui risque de perdre son sens. Et avec elle, la confiance dans un système censé distinguer ce qui rassemble de ce qui divise. La question est posée. Elle appelle désormais une réponse politique.

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Rédacteur en chef, SoChasse

3 réponses à “Comment l’ASPAS peut-elle encore être reconnue d’utilité publique ?”

  1. GERARD GOAZIOU

    Un peu plus de quatre cent ans avant Jésus Christ, un grec du nom de Xénophon a écrit un livre dont le titre est : « L’Art de la Chasse ».
    Dans ce livre, on peut voir que la chasse était déjà critiquée par des gens que l’on appelait les « sophistes ».
    Depuis, il n’y a pas eu beaucoup de changement. Les ennemis de la chasse s’appellent les « verts » mais aussi les « écologistes » ce qui est manifestement une usurpation pour la plupart de ces individus qui ne connaissent rien à la NATURE !

  2. Navarro Thierry

    Bonjour
    Ils vivent de subventions sur la crédulité des gens.
    Le gaspillage de l argent public.

  3. MAREC

    Super pour l’article, mais alors, qui fait quoi ou qui devrait faire quoi ?

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