À l’occasion du congrès national de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), organisé ce week-end à Marseille, et alors qu’Allain Bougrain-Dubourg célèbre quarante années à la tête de l’association, So Chasse en a profité pour échanger avec Bertrand Alliot. Ancien administrateur de la LPO pendant quinze ans, ingénieur-maître en gestion de l’environnement, docteur en science politique et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’écologie, il livre un regard critique sur l’évolution de l’organisation. Tout en saluant l’engagement et le travail considérable des bénévoles sur le terrain, il estime que la LPO s’est progressivement éloignée de sa mission historique de protection des oiseaux pour élargir son champ d’action à la biodiversité dans son ensemble et aux questions de bien-être animal. Une évolution qu’il considère parfois comme source d’incohérences et de tensions avec certains acteurs du monde rural.
BSL : Bertrand Alliot, vous avez siégé quinze ans au conseil d’administration de la LPO. Comment êtes-vous arrivé dans cette association ?
BA : Je suis arrivé à la LPO à la fin des années 1980. J’étais très jeune à l’époque et surtout passionné d’ornithologie. C’est par les oiseaux que je suis entré dans l’association. J’ai été élu la première fois en 1998, l’année où le Fonds d’Intervention pour les Rapaces a fusionné avec la LPO. J’y suis resté quinze ans et j’ai notamment suivi des dossiers liés à l’agriculture et à la jeunesse.
BSL : Vous avez donc connu plusieurs générations de dirigeants et vu évoluer l’association de l’intérieur. La considérez-vous toujours comme une association naturaliste ?
BA : Oui, incontestablement. Il faut être honnête : le socle naturaliste de la LPO existe toujours et il est même probablement plus fort qu’avant. Le nombre de journées passées sur le terrain a explosé avec la démocratisation de l’observation de la nature. Aujourd’hui, la LPO fédère une immense communauté d’ornithologues et de naturalistes. Sur ce point, son rôle est majeur.
BSL : Pourtant, lorsqu’on regarde les combats actuels de la LPO, ils semblent parfois s’éloigner de la simple protection des oiseaux.
BA : Cette évolution date principalement de 2012, lors du centenaire de l’association. Une décision a été prise pour élargir son objet social à l’ensemble de la biodiversité, c’est-à-dire à toute la faune et à la flore, sans changer le nom de l’association. Personnellement, j’étais opposé à cette évolution.
BSL : Pourquoi ?
BA : D’abord parce que les oiseaux occupent une place particulière dans l’intérêt du public. Ce n’est pas un hasard si les associations ornithologiques sont beaucoup plus importantes que les autres structures naturalistes. Ensuite, parce qu’il y a une incohérence entre le nom de l’association et son champ d’action. Si l’on voulait défendre toute la biodiversité, il aurait fallu aller jusqu’au bout et changer de nom. Enfin, cela nous éloignait de nombreux conflits. Lorsque l’on s’occupe uniquement des oiseaux, on n’a pas à se positionner sur des sujets très clivants comme le loup ou l’ours. Cela permettait de conserver des relations plus apaisées avec les acteurs du monde rural.
BSL : Vous évoquez aussi l’arrivée de la notion de bien-être animal dans les statuts de la LPO.
BA : Oui. Pour moi, c’est une autre rupture importante. La LPO n’a jamais été une association de protection animale au sens où peuvent l’être d’autres structures comme la Fondation Brigitte Bardot. Historiquement, son objectif était la conservation des espèces et des habitats. L’introduction du bien-être animal a créé une confusion. La gestion de la nature implique parfois des régulations d’espèces. La LPO elle-même pratique ce type d’actions dans certaines réserves naturelles. On ne peut donc pas défendre une vision strictement centrée sur le bien-être animal tout en menant des opérations de gestion écologique. Cela crée des contradictions.

BSL : Pensez-vous que cette évolution a contribué à détériorer les relations avec les chasseurs ?
BA : En partie, oui. L’introduction du bien-être animal a mécaniquement placé la LPO dans une position plus conflictuelle vis-à-vis du monde de la chasse. Pourtant, sur le terrain, les relations sont souvent beaucoup plus nuancées que ce que l’on imagine. Durant toutes mes années à la LPO, j’ai connu de nombreuses collaborations locales entre naturalistes et fédérations de chasseurs. Les tensions viennent davantage des orientations nationales que du terrain.
BSL : Vous attribuez une partie de cette évolution à la personnalité d’Allain Bougrain-Dubourg ?
BA : Lorsqu’une même personnalité reste quarante ans à la tête d’une organisation, elle finit forcément par l’influencer profondément. La LPO d’aujourd’hui porte en partie la vision de son président. Je pense notamment à cette sensibilité très marquée autour du bien-être animal, qui n’était pas historiquement au cœur du projet de l’association.
BSL : Certains observateurs estiment que cette orientation permet aussi d’attirer davantage de dons et de legs.
BA : C’est évident. Il existe effectivement des passerelles entre les donateurs sensibles à la protection animale et ceux qui soutiennent la LPO. D’un point de vue économique, c’est très malin. Mais cela ne règle pas la question de la cohérence de l’association et de son positionnement historique.
BSL : La LPO comprend-elle encore suffisamment les réalités du terrain, notamment celles des chasseurs et des agriculteurs ?
BA : J’ai le sentiment que les grandes ONG environnementales ont tendance à se radicaliser. Le droit de l’environnement s’est énormément développé depuis cinquante ans. Beaucoup des combats historiques ont été gagnés. Dans ce contexte, certaines associations cherchent de nouveaux sujets de mobilisation et deviennent parfois plus militantes. Cela peut les éloigner des réalités vécues par les agriculteurs, les forestiers ou les chasseurs.
BSL : Le monde de la chasse revendique pourtant depuis longtemps une contribution à la préservation des habitats et de certaines espèces.
BA : Je pense que beaucoup de naturalistes reconnaissent cette réalité. Sur le terrain, les chasseurs sont souvent considérés comme des partenaires potentiels. Mais l’introduction du bien-être animal a compliqué les choses. Elle a installé une forme de méfiance qui n’existait pas auparavant.
BSL : Si vous dirigiez demain la LPO, quelles seraient vos priorités ?
BA : Je reviendrais à davantage de cohérence. J’abandonnerais la référence au bien-être animal pour revenir à une logique de conservation de la nature. J’aimerais aussi que l’on parle davantage de certaines questions qui sont parfois évacuées du débat, comme la prédation. Les populations de prédateurs ont fortement progressé grâce aux politiques de protection de la nature. Cela a forcément des conséquences sur certaines espèces d’oiseaux, notamment celles qui nichent au sol. Cette question est largement étudiée dans les pays anglo-saxons, mais elle reste souvent taboue en France.
BSL : Vous estimez donc que certaines causes du déclin des oiseaux sont insuffisamment étudiées ?
BA : Oui. On met souvent en avant les pesticides, l’agriculture ou la chasse. Ces facteurs existent évidemment, mais ils ne sont pas les seuls. Les phénomènes de prédation ou les pressions exercées sur les voies migratoires et les zones d’hivernage sont parfois sous-estimés. Ces causes sont connues et souvent étudiées, mais elles sont invisibilisées. J’aimerais une approche plus globale et plus objective de ces problématiques.
BSL : Malgré ces critiques, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la LPO ?
BA : Il faut rappeler une chose essentielle : la LPO reste une formidable association de terrain. Elle s’appuie sur des milliers de bénévoles qui réalisent un travail considérable d’observation, de suivi scientifique et de collecte de données. On peut être en désaccord avec certaines orientations stratégiques sans nier cette réalité. La force de la LPO demeure cet incroyable réseau de naturalistes et d’ornithologues présents partout en France. C’est un atout précieux pour la connaissance et la protection de la nature.
Qui est Bertrand Alliot ?
Ingénieur-maître en gestion de l’environnement et docteur en science politique, Bertrand Alliot a siégé pendant quinze ans au conseil d’administration de la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Ancien militant associatif engagé dans la protection de la nature, il est aujourd’hui porte-parole de l’association Action Écologie et chroniqueur pour le magazine Transitions & Énergies. Il est l’auteur de deux livres : Une histoire naturelle de l’homme : l’écologie serait-elle une diversion ? (éditions l’Artilleur) et Comprendre l’incroyable écologie (éditions Salvator). Il défend désormais une vision non catastrophiste de l’écologie et une approche moins idéologique des questions environnementales.











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