Depuis quelques jours, la France s’attendrit devant la fable de Noël d’Intermarché. Le scénario est digne d’un Pixar discount. On y découvre un loup triste, seul, malheureux, rejeté par tous. Pourquoi. Parce qu’il mange de la viande. Crime absolu en 2024. Alors, comme tout bon héros de dessin animé repenti, il décide de devenir végétarien pour se faire des amis. Et hop, deux carottes plus tard, le voilà réhabilité par la société. Bravo l’artiste.
Pendant que la France “like”, “commente” et “partage”, les rayons boucherie du pays peuvent trembler. Peut-être qu’Intermarché prépare déjà son futur corner engagé : « La Carotte du Loup – 100 % végétal, 0 % réalité ». Un espace où les bêtes ne meurent jamais, où les prédateurs font du yoga, et où les paysans n’existent pas, sauf pour faire joli dans les spots pub.
Sauf que dans le monde réel, celui que les urbains évitent soigneusement de regarder, les loups ne mangent pas des légumes. Ils n’attendent pas la validation de leurs voisins en tenant dans leurs pattes une botte de carottes bio. Ils tuent. Ils déchirent. Ils laissent derrière eux des troupeaux éventrés, souvent avec une partie des animaux encore vivants. Rien de personnel, rien de moral, rien de mal : c’est leur nature.
Mais dans les médias, visiblement, la nature n’existe plus. Elle a été remplacée par son double numérique, aseptisé, instagrammable, inoffensif. Le Figaro, Le Monde, BFM, Sud Ouest… tout le monde s’émeut devant le loup d’Intermarché.
Personne ne se demande comment ce même animal, dans le monde non animé, pourra expliquer ses 12 000 attaques sur les troupeaux en 2024. Peut-être qu’il deviendra végétarien aussi, qui sait. Un petit effort. Un peu de volonté. Une thérapie douce. Un coach en transition alimentaire.
Pendant ce temps, l’autre actualité, celle qui ne fait pas pleurer sur Instagram se joue à Bordes-sur-Arize. Là-bas, les forces de l’ordre tentent de pénétrer dans une exploitation pour abattre 200 vaches à cause d’un cas de dermatose nodulaire.
Deux cents vaches. Pas un dessin animé. Pas un filtre rose. Pas de musique de Noël. Seulement des agriculteurs qui s’interposent pour sauver des animaux vivants que l’État souhaite éliminer par précaution sanitaire.
La scène est d’autant plus absurde que, dans le même pays, la même semaine, les réseaux sociaux se sont enflammés pour un autre épisode : un chasseur abattant en bord de route un sanglier blessé pour abréger ses souffrances. Une intervention nécessaire et pourtant présentée comme un acte barbare par ceux qui préféreraient sans doute laisser l’animal agoniser au nom d’une idée très personnelle de la “protection animale”.
On protège, oui, mais dans son prisme. On défend les animaux tant qu’ils ne sentent pas trop le réel. Pas trop la douleur. Pas trop le sang. Le loup végétarien passe. Le sanglier blessé tué choque. Les vaches abattues se voient à peine. Et les éleveurs, eux, peuvent toujours aller expliquer à Intermarché que leur métier ne s’apprend pas dans une salle de réunion avec un storyboard Disney.
Ce qui frappe, dans cette France de décembre, c’est cette fracture culturelle devenue gouffre. D’un côté, ceux qui vivent loin du froid, du bétail, des saisons, des carcasses, de la mort, ce mot qu’on n’emploie plus, qu’on remplace par des images douces. De l’autre, ceux qui vivent avec les bêtes, qui soignent, qui abattent, qui protègent, qui assument la vie telle qu’elle est, et non telle que les pubs veulent la réinventer.
Le loup d’Intermarché ne veut plus manger de viande. La société non plus, mais seulement dans les pubs. Dans la vraie vie, il faudra bien que quelqu’un continue. Les éleveurs, les chasseurs, les pêcheurs, ceux qui travaillent encore avec la nature et non avec sa version en peluche.
Et au fond, peut-être que ce loup végétarien est le symbole parfait de 2025 : un pays qui refuse désormais tout ce qui ne cadre pas avec son imaginaire confortable. On gomme la prédation. On gomme la souffrance. On gomme la mort. On demande au réel de devenir mignon. Et si le réel refuse. On pleure.
Pendant que les loups animés croquent des carottes, les loups réels croquent des moutons. Pendant que les influenceurs applaudissent, des éleveurs montent la garde devant leurs bêtes. Pendant que la fiction s’étend, le monde rural encaisse.
À la fin, que retirer de tout cela? Qu’en France, on pardonne tout au loup numérique, rien au chasseur, et pas grand-chose aux éleveurs. Que la compassion fonctionne mieux avec un filtre Disney qu’avec une stabulation en crise. Et surtout que, pour beaucoup, la nature n’existe plus que quand elle est mignonne. Le reste, le vivant, le vrai, est devenu un bruit de fond qu’on coupe quand il dérange.












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