Dégâts du grand gibier : la facture explose, le modèle s’écroule

Sangliers cultures

Comme dans un large part des départements français, ce qui se passe aujourd’hui en Haute-Vienne, comme vient de le rapporter récemment France 3 Nouvelle Aquitaine dans ses colonnes, n’a rien d’un cas isolé. C’est au contraire le symptôme d’un système arrivé en fin de course. Avec 800 000 euros d’indemnisations versés en une seule saison et un déficit historique à la clé, la fédération départementale des chasseurs (FDC 87) tire la sonnette d’alarme. Mais derrière ces chiffres, c’est toute l’architecture de l’indemnisation des dégâts du grand gibier mise en place en 1968 qui démontre son obsolescence.

Un modèle hérité d’une autre époque

Lorsque la loi confie aux chasseurs l’indemnisation des dégâts de grand gibier à la fin des années 60, le contexte est radicalement différent. Les populations de sangliers, de cerfs ou de chevreuils sont alors bien plus faibles, et les montants en jeu restent limités. Plus d’un demi-siècle plus tard, la situation n’a plus rien à voir. Explosion des populations, multiplication des zones non chassées, évolution des pratiques agricoles et forestières : tous les indicateurs sont passés au rouge. Pourtant, le principe reste le même. Les chasseurs continuent d’assumer seuls une charge devenue massive. En Haute-Vienne, le constat est sans appel : 630 dossiers traités en une saison, contre 400 auparavant, et des finances qui plongent. Il ne reste plus que deux exercices de trésorerie avant la rupture.

Une pression qui s’intensifie sur le terrain

La progression des dégâts s’explique par une combinaison de facteurs bien connus. Le réchauffement climatique favorise des ressources alimentaires abondantes, les laies se reproduisent davantage et les taux de survie des marcassins augmentent. Dans le même temps, certaines zones échappent à toute pression de chasse, créant des réservoirs à gibier. Résultat : les prélèvements augmentent, parfois fortement, sans pour autant suffire à contenir les populations. Le sanglier, espèce opportuniste par excellence, s’adapte désormais à toutes les cultures. Et pendant que les dégâts explosent, le nombre de chasseurs diminue. En Haute-Vienne, ils étaient 9 000 en 2010, contre 7 000 aujourd’hui. Moins de cotisants pour financer une facture toujours plus lourde : l’équation devient intenable.

Des agriculteurs eux aussi à bout

Contrairement à certaines idées reçues, le monde agricole ne sort pas gagnant de ce système. Les indemnisations sont encadrées par des barèmes nationaux souvent jugés insuffisants. Dans certains cas, les pertes ne sont même pas prises en charge si elles restent en dessous des seuils fixés. Sur le terrain, la réalité est simple : les cultures sont ravagées et les exploitants doivent absorber une partie des pertes. Beaucoup refusent d’entrer dans une logique de protection systématique des parcelles, comme la pose de clôtures, jugée irréaliste à grande échelle. Cette situation alimente des tensions locales entre agriculteurs et chasseurs, alors même que les deux parties partagent un objectif commun : faire baisser les populations de grand gibier.

Vers un effondrement financier

Au niveau national, le constat est le même. Lors du congrès de la Fédération nationale des chasseurs à Deauville, Willy Schraen a été très clair : le système est à bout de souffle. Avec près de 100 millions d’euros versés chaque année par les fédérations, la facture atteint un niveau que plus personne ne peut absorber durablement. Selon lui, ce modèle conduit les structures cynégétiques droit dans le mur financier. La question posée est désormais politique : pourquoi une seule catégorie de citoyens devrait-elle supporter le coût d’un problème qui relève de l’intérêt général ? Car les dégâts de grand gibier ne concernent pas uniquement les chasseurs. Ils impactent directement l’agriculture, les forêts, la sécurité routière et, plus largement, l’équilibre des territoires.

Repenser un système devenu inadapté

Un fonds national avait bien été mis en place en 2023 pour tenter d’alléger la charge, mais celui-ci est aujourd’hui épuisé. Dans le même temps, les engagements de l’État restent en partie non honorés, avec notamment 10 millions d’euros sur les 80 promis sur 3 ans qui sont restés dans ses poches, ce qui accentue encore les tensions. Face à cette impasse, la Fédération nationale des chasseurs ne se contente plus de demander des ajustements. Elle remet désormais en cause le principe même du dispositif hérité de 1968. Sur le terrain, le message est clair : les chasseurs continueront à réguler, mais ils refusent d’être les seuls à payer. Car si rien ne change, le risque est désormais bien identifié. Ce ne sont pas seulement les fédérations qui pourraient vaciller, mais l’ensemble de l’équilibre agro-sylvo-cynégétique. Et avec lui, une part essentielle de la gestion des territoires ruraux.

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