L’acier blesse-t-il plus que le plomb à la chasse ? La réponse de Patrick Maricaille

Alors que le débat sur la fin du plomb dans les munitions de chasse s’intensifie en Europe, la question de l’efficacité de l’acier continue de diviser les chasseurs. Ancien responsable munitions chez Décathlon, puis directeur de Tunet pendant sept ans, Patrick Maricaille a repris la marque Jocker, distribuée en France par Rivolier. Pour lui, le débat sur l’acier est trop souvent mal posé : ce n’est pas seulement le matériau qui compte, mais la qualité de fabrication, le traitement des billes, la vitesse, la bourre utilisée et surtout l’adaptation du chasseur à une munition différente du plomb.

So Chasse : Patrick Maricaille, l’idée que l’acier blesse plus que le plomb est très répandue chez les chasseurs. Est-ce une réalité ?

PM : Non, ce n’est pas une réalité aussi simple. L’acier peut être tout aussi efficace que le plomb, à condition d’utiliser de bonnes cartouches et d’adapter sa façon de tirer. Le vrai problème, c’est qu’on met tout dans le même sac : il y a cartouche acier et cartouche acier. Aujourd’hui, la différence essentielle se joue sur deux points : la qualité de fabrication et la manière de tirer. Une cartouche plomb de 36 grammes, à 35 mètres, produit une gerbe large, tolérante. À l’inverse, une cartouche acier de 28 gr (même nombre de billes que dans une 36 gr plomb) donne une gerbe plus serrée. Résultat : avec le plomb, certaines prises se font avec les billes périphériques, celles qui sont en bord de gerbe. Avec l’acier, ces billes-là ne sont plus suffisamment meurtrières. Cela change tout. L’acier ne pardonne pas les approximations. Un chasseur qui place correctement son tir, dans le cœur de gerbe, aura des résultats comparables. Mais dès que le tir est moins précis, la différence se voit immédiatement. Ce n’est donc pas l’acier qui blesse davantage, c’est surtout une question d’exigence technique et d’adaptation.

So Chasse : Cela signifie-t-il qu’un chasseur ne doit pas tirer l’acier comme il tire le plomb ?

PM : Exactement. Un bon tireur aura des résultats comparables avec du plomb ou de l’acier, parce que l’oiseau sera dans le cœur de gerbe. Mais l’acier ne permet pas les mêmes approximations. Il faut aussi comprendre qu’une cartouche acier demande une vraie maîtrise technique. La poudre, la bourre, la vitesse, le type d’acier, le traitement des billes : tout compte. Aujourd’hui, il est assez facile de fabriquer une cartouche plomb correcte. En acier, c’est beaucoup plus difficile de faire une très bonne cartouche.

So Chasse : Selon vous, qu’est-ce qui différencie une bonne cartouche acier d’une mauvaise ?

PM : D’abord la vitesse. Une cartouche acier ou substitut qui sort à moins de 405 ou 410 mètres par seconde à 2,50 mètres risque de blesser davantage. Ensuite, il y a la qualité des billes. Chez Jocker, nous refusons de charger des cartouches acier avec des billes non traitées. Une bille d’acier non traitée s’oxyde très vite. Le chasseur ne tire pas toujours toutes les cartouches qu’il transporte. Il les met dans sa voiture, dans un hangar, il les ressort par temps froid. Avec les variations de température, il y a de la condensation sur les billes. Sur de l’acier non traité, cela provoque de l’oxydation. Au bout de quelques sorties, les billes peuvent s’agglomérer. On ne tire alors plus une gerbe régulière, mais quelque chose qui se comporte presque comme un projectile compact et irrégulier. C’est mauvais pour l’efficacité et cela peut poser un problème de sécurité.

So Chasse : Quels traitements permettent d’éviter cette oxydation ?

PM : Il existe plusieurs solutions : le zingage, le nickelage ou l’étamage. Le zingage est le traitement le moins cher. Le nickelage coûte plus cher. L’étamage, qui consiste à recouvrir la bille d’étain, est encore plus coûteux. Pour donner un ordre d’idée, une bille d’acier non traitée coûte environ 1500 euros la tonne. Une bille zinguée se situe plutôt autour de 1800 à 1900 euros. Une bille nickelée peut monter à 2400 euros. Une bille étamée atteint environ 3300 euros la tonne. Chez Jocker, nous avons choisi l’étain sur certaines gammes parce que c’est un métal alimentaire. Quand on fabrique une cartouche haut de gamme avec une bourre biodégradable, il faut aller au bout de la démarche.

So Chasse : Vous estimez donc que l’acier non traité devrait être interdit ?

PM : Oui. Pour moi, on devrait interdire l’utilisation de billes d’acier non traitées dans les cartouches de chasse. C’est une question de régularité, de sécurité, de conservation et même de qualité de venaison.Quand une bille non traitée reste dans un gibier mis au congélateur, l’oxydation peut continuer et provoquer des taches brunes. Le froid ne bloque pas forcément ce phénomène. C’est aussi pour cela que le traitement des billes est important.

So Chasse : Le prix reste pourtant l’un des principaux reproches faits aux cartouches alternatives.

PM : Je le comprends. On nous a souvent dit : Jocker, c’est bien, c’est écologique, ça fonctionne, mais c’est cher. C’est vrai que nos choix techniques ont un coût. Mais nous allons aussi montrer que nous savons fabriquer des cartouches acier plus accessibles, avec des billes zinguées et des bourres moins coûteuses. Nous travaillons sur des packs de 100 cartouches, utilisables dans tous les fusils et tous les chokes, autour de 55 euros les 100 cartouches. On ne reniera pas sur la qualité, mais on adaptera certains choix techniques pour proposer une cartouche plus compétitive.

So Chasse : Les chasseurs doivent-ils changer de fusil pour tirer de l’acier ?

PM : Pas forcément. C’est l’un des grands malentendus hérités du passage à l’acier en 2006. À l’époque, nous avons été mauvais, et je m’inclus dedans. Beaucoup de cartouches acier mises sur le marché étaient mauvaises. Les poudres n’étaient pas toujours adaptées, les bourres non plus, et les chasseurs n’ont pas été correctement informés. On leur a dit qu’il fallait augmenter fortement la taille des billes, ouvrir tous les chokes, changer de fusil. Une partie de ce discours était fausse ou exagérée. Moi, je chasse depuis plusieurs années avec de vieux Robust, en calibre 12 et en calibre 16, non éprouvés billes d’acier, avec des cartouches adaptées.

So Chasse : Quelle cartouche acier recommanderiez-vous à un chasseur de canards habitué au plomb ?

PM : Beaucoup de chasseurs tiraient du 36 grammes plomb en bourre jupe à la passée. Pour retrouver une logique équivalente en acier, il faut souvent passer sur du 28 ou 29 grammes, pas forcément sur des charges très lourdes. Les Hollandais, qui ont beaucoup d’expérience avec l’acier, tirent majoritairement des 28 grammes en numéros 3, 4, 5 ou 6. Ils utilisent assez peu les 32 grammes haute performance. Cela montre bien qu’il faut raisonner autrement.

So Chasse : Quelles sont aujourd’hui les cartouches les plus utilisées dans votre gamme ?

PM : Chez nous, les cartouches les plus utilisées sont les “Alternatives”. Ce sont des substituts au plomb à base de zinc, de bismuth, d’étain et d’aluminium. La densité est proche de celle de l’acier, mais la dureté se rapproche davantage d’un plomb nickelé ou extra-durci. L’intérêt, c’est qu’on peut les charger comme du plomb, avec des bourres grasses ou des bourres à jupes. Le surcoût existe, mais il n’est pas exhorbitant. Une boîte qui coûterait environ 25 euros en bonne cartouche plomb peut passer autour de 29,90 euros en alternative.

So Chasse : Et sur les chevrotines ou les balles sans plomb ?

PM : Nous vendons beaucoup de chevrotines en substitut. Certaines passent dans tous les fusils et tous les chokes, d’autres seulement dans des fusils éprouvés billes d’acier. Nous avons travaillé avec du bismuth, mais son prix a énormément augmenté. Nous nous sommes donc orientés vers d’autres solutions, notamment des billes à base de zinc, qui s’écrasent davantage que l’acier et donnent des résultats intéressants. Sur les balles, nous avons commencé à travailler, mais c’est plus complexe. La grenaille est déjà un sujet technique, mais la balle demande encore d’autres développements.

So Chasse : Certains alertent aussi sur la dépendance asiatique pour les billes d’acier. Partagez-vous ce constat ?

PM : Oui, mais je pense surtout qu’il aurait fallu investir plus tôt. Les grands groupes qui gèrent une grande partie du marché auraient dû se mettre depuis longtemps à produire de la bille d’acier en Europe. Aujourd’hui, certaines usines chinoises sont capables de sortir plusieurs containers par jour, soit des dizaines de tonnes de billes d’acier. La dépendance existe parce que personne n’a vraiment voulu investir au bon moment. Si j’avais eu les moyens il y a quatre ou cinq ans, je l’aurais fait.

So Chasse : Vous insistez aussi sur l’impact environnemental du plomb, notamment chez les oiseaux d’eau.

PM : Oui. Le saturnisme chez les oiseaux d’eau est un phénomène connu. Quand une sarcelle avale une bille de plomb en croyant ingérer une graine, elle peut mourir quelques semaines plus tard. Ce n’est pas une invention récente. Aux États-Unis et au Canada, le passage à l’acier pour le gibier d’eau a été accompagné d’études importantes. Les populations de canards se sont reconstituées avec le temps, tout en maintenant la chasse. Il a fallu des années pour que les anciennes billes de plomb présentes dans les zones de gagnage s’enfouissent dans les couches profondes.

So Chasse : Comprenez-vous que certains chasseurs voient dans l’interdiction du plomb une attaque contre la chasse ?

PM : Je comprends leur inquiétude, mais il faut distinguer les sujets. Je suis fabricant de cartouches. Que les chasseurs tirent du plomb, de l’acier, du cuivre, du bismuth ou des alternatives, mon métier reste de fabriquer des munitions. En revanche, le plomb mal utilisé est un poison. Sur les zones humides, la question est réelle. Ce que je trouve plus discutable, c’est d’imposer les mêmes solutions partout. Tirer des perdreaux en Beauce avec de l’acier, pour moi, c’est une hérésie. Il faut raisonner par usage, par milieu, par gibier et par type de chasse.

So Chasse : Patrick, pour conclure, que diriez-vous aujourd’hui à un chasseur sceptique face aux munitions sans plomb ?

PM : Je lui dirais d’essayer sérieusement. Pas avec une vieille boîte de 2006, pas avec une cartouche bas de gamme, mais avec une bonne cartouche moderne. Il faut cibler, regarder la gerbe, tester sur le terrain et adapter son tir. Cela fait cinq ou six ans que je ne tire plus une cartouche de plomb, et j’ai les mêmes résultats qu’avant. Je ne suis pas un tireur exceptionnel, mais je prélève correctement. Le problème, c’est que beaucoup de gens critiquent l’acier sans en avoir tiré récemment, ou en se souvenant des mauvaises cartouches du début. Aujourd’hui, les produits n’ont plus rien à voir. L’acier peut fonctionner, les substituts aussi. Mais il faut des cartouches bien conçues, des chasseurs informés et une vraie pédagogie. C’est là que la filière doit faire son travail.

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Rédacteur en chef, SoChasse

2 réponses à “L’acier blesse-t-il plus que le plomb à la chasse ? La réponse de Patrick Maricaille”

  1. FORT

    Toujours d’excellents articles, instructifs et tellement informatifs.
    Merci à l’équipe de So Chasse.

  2. Gilles Marfil

    Le problème de l’acier est également qu’il fait de vilaines blessures, souvent ensanglantées.

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