Munitions au plomb : Bruxelles recule, la filière chasse obtient du temps

La Commission européenne amorce un net infléchissement de sa position sur la restriction des munitions au plomb. D’abord envisagée comme une interdiction large et rapide, visant indistinctement munitions rayées et lisses, la réforme s’oriente désormais vers un phasage plus progressif. En arrière-plan, les tensions géopolitiques, les contraintes industrielles et la mobilisation coordonnée de la filière chasse ont contribué à faire évoluer les lignes. Yvan Pham, Président du Snafam et également directeur général délégué Cartouches et Négoce chez Nobel Sport, analyse ce basculement.

So Chasse : Yvan Pham, assiste-t-on réellement à un changement de cap de Bruxelles sur le plomb dans les munitions de chasse ?

Yvan Pham : Oui, sans ambiguïté. La position initiale visait une interdiction étendue, englobant à la fois les munitions rayées et lisses. Aujourd’hui,   les munitions métalliques sortent du champ d’application. Ce réajustement n’est pas anodin. Le contexte de guerre impose une réalité industrielle que Bruxelles ne peut plus ignorer. Nous avons fait valoir que les fabricants sont déjà fortement sollicités pour répondre aux besoins militaires. On ne peut pas, dans le même mouvement, exiger une mutation complète des chaînes de production civiles.

Yvan Pham, Président du Syndicat professionnel National de la Filière Armurière

So Chasse : La grenaille de plomb reste-t-elle concernée par le projet ?

YP: Oui, elle demeure dans le périmètre, mais les échéances s’étirent. Initialement fixée à trois ans, la transition s’oriente désormais vers cinq ans. De notre côté, nous plaidons pour sept à huit ans. Transformer une filière ne se décrète pas, cela se construit dans le temps.

So Chasse : Pourquoi ce besoin d’allonger les délais ? Est-ce uniquement une question industrielle ?

YP : C’est à la fois industriel, stratégique et économique. Aujourd’hui, 95 % des billes d’acier proviennent de Chine. Nous avons déjà été confrontés à des restrictions sur le bismuth et le tungstène. Si demain ces tensions s’étendent à l’acier, la chaîne d’approvisionnement s’effondre. Il est impératif de relocaliser une partie de la production, en Europe ou en Turquie, pour restaurer une forme de souveraineté industrielle. Dans le même temps, les substituts au plomb reposent souvent sur des métaux rares, dont les prix se sont envolés. Le passage au sans plomb n’est pas neutre économiquement. Il risque de devenir inaccessible pour une partie des chasseurs.

So Chasse : Au-delà des coûts, quelles sont les conséquences concrètes sur le terrain ?

YP : Elles sont majeures. L’acier est moins dense que le plomb. Il perd plus rapidement sa vitesse et son énergie. Cela se traduit par une efficacité moindre à l’impact. Concrètement, on blesse davantage le gibier sans toujours l’arrêter net. C’est une réalité que les chasseurs constatent régulièrement. Cela soulève une question éthique fondamentale. La chasse repose aussi sur la capacité à prélever proprement. Si l’outil balistique ne suit pas, c’est toute la pratique qui est fragilisée.

So Chasse : Certains pays ont-ils déjà expérimenté ces limites ?

YP : Oui, la Norvège notamment. L’acier y est toujours utilisé dans certains contextes, mais ils ont opéré des ajustements. Les raisons sont multiples. Il y a l’efficacité balistique, bien sûr, mais aussi des contraintes industrielles inattendues. Les billes d’acier restent dans le bois et endommagent les tronçonneuses, ce qui pose un problème majeur pour leur filière forestière.

So Chasse : Comment la Commission européenne accueille-t-elle ces arguments ?

YP : Sa position reste très rigide. La réponse, en substance, est simple : si vous ne voulez pas blesser, ne tirez pas. C’est une approche que je qualifierais de doctrinale, déconnectée des réalités du terrain et des exigences propres à la chasse.

So Chasse : Qu’en est-il des munitions rayées pour le grand gibier ?

YP : Les alternatives sans plomb existent, mais elles ne sont pas adaptées à toutes les pratiques. En France, la chasse en battue domine, avec des animaux en mouvement et souvent sous adrénaline. Cela exige un fort pouvoir d’arrêt. Or, les balles sans plomb se déforment moins à l’impact, elles “champignonnent” moins, ce qui réduit leur efficacité immédiate.

So Chasse : Existe-t-il des points particulièrement sensibles dans le projet ?

YP : Oui, les slugs de type Brenneke. Ils restent, à ce stade, inclus dans le périmètre d’interdiction. Les alternatives sans plomb présentent des comportements balistiques différents, avec davantage de ricochets et une efficacité moindre. Cela soulève des enjeux de sécurité non négligeables. Nous espérons qu’ils seront finalement exclus.

So Chasse : La filière chasse a-t-elle été entendue à Bruxelles ?

Yvan Pham : Oui, en partie, il faut le reconnaître. La Fédération nationale des chasseurs, le CSNA et le SNAFAM avec le nouveau comité Héraclès se sont mobilisés en France, l’AFEMS au niveau européen. Cette mobilisation commence à produire des effets, notamment sur les délais de transition. Rien n’est définitivement acquis, mais le dialogue progresse.

So Chasse : À quoi faut-il s’attendre dans les prochains mois ?

Yvan Pham : Les discussions se poursuivent, avec une étape importante prévue fin avril. Une décision pourrait intervenir au cours de l’été ou à la rentrée. À ce stade, rien n’est figé, mais une chose est certaine : la trajectoire initiale s’assouplit au profit d’une transition plus graduelle.N’oubliez pas qu’au départ il parlait de 18 mois pour les balles de chasse!

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Rédacteur en chef, SoChasse

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