Les 3, 4 et 5 mars prochains, le tribunal correctionnel de Soissons accueillera le procès très attendu de l’affaire Pilarski, du nom de cette jeune femme décédée le 16 novembre 2019 en forêt de Retz après avoir été mortellement mordue par un chien. Son compagnon, Christophe Ellul, propriétaire de l’animal Curtis, comparaîtra pour homicide involontaire aggravé, un délit passible de dix ans d’emprisonnement. À l’approche de cette audience hors norme, Maître Guillaume Demarcq revient sur les enjeux judiciaires, médiatiques et symboliques d’un dossier qui a profondément marqué le monde de la chasse.
BSL : Dans quel état d’esprit abordez-vous ce procès, six ans après les faits et après des mois de polémique visant la chasse ?
GD : A la fois avec soulagement, professionalisme et détermination. Soulagement, puisqu’Elisa PILARSKI est décédée depuis plus de six ans et il est temps pour tout le monde que justice passe enfin, notamment ses parents pour lesquels cette audience sera une étape importante. Professionnalisme, car c’est un dossier très fouillé, qu’en dépit de toutes les investigations qui l’accablent, Christophe ELLUL persiste à contester sa responsabilité, et une fois encore parce que c’est la moindre des choses que l’on doit, au regard des souffrances endurées par cette jeune femme. Détermination enfin, parce qu’au delà de la vénerie que je représenterai, c’est tout le monde de la chasse qui a été accusé à tort, et sali pendant des mois. Souvenons nous, à l’époque, du déferlement de haine que nous subissions, nous chasseurs, notamment sur les réseaux sociaux… C’était d’ailleurs un paradoxe particulièrement désagréable: la chasse ne pouvait pas se défendre, faute d’accès au dossier judiciaire, et cet accès lui était interdit, faute pour la juge d’instruction de pouvoir retenir des charges contre nous. Ce n’est que lorsque Christophe ELLUL, toute honte bue, nous a médiatiquement désigné à la vindicte populaire, que l’équipage a bénéficié du statut de témoin assisté et qu’accédant au dossier judiciaire, j’ai constaté le gouffre entre ce que l’on racontait et la réalité des choses. Aujourd’hui, il va devoir assumer judiciairement et répondre de ses propos.
BSL : Concrètement, comment va se dérouler cette audience correctionnelle et pourquoi sa durée est-elle exceptionnelle ?
GD : Judiciairement, l’audience va se tenir comme n’importe quel dossier correctionnel: des débats contradictoires, à l’issue desquels les parties civiles plaideront, puis le procureur de la République prendra ses réquisitions à l’encontre de Christophe ELLUL, et enfin son conseil développera ses arguments en défense de son client. La durée de l’audience est simplement plus longue que pour d’autres dossiers d’homicide involontaire, car je pense qu’eu égard à la folie médiatique, le parquet général a voulu, dans un souci pédagogique que tous les éléments soient présentés en audience publique, et que d’autre part, le conseil de Christophe ELLUL avait indiqué qu’il voulait lui même faire citer des témoins.
BSL : Au-delà du verdict, qu’attendez-vous de ce procès pour la manifestation de la vérité et pour la chasse à courre ?
GD : Évidemment que la responsabilité pénale de Christophe ELLUL soit reconnue. Mais au-delà, que tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont cru devoir donner un avis sur ce dossier sans même l’avoir ouvert prennent connaissance, objectivement, de ce qu’il contient, et dès lors cessent d’instrumentaliser ce drame pour servir une cause partisane de façon indécente. La justice a d’ores et déjà dit que l’équipage de chasse à courre n’était pas responsable de ce décès, puisqu’il n’a à aucun moment mis en examen et que l’information judiciaire n’a retenu de charges que contre Christophe ELLUL, aujourd’hui, ce procès a pour objet de mettre les mots sur la réalité objective: Christophe ELLUL est coupable, et seul coupable, de cet homicide involontaire. Nous allons nous y employer.
BSL : Pensez-vous que Christophe Ellul puisse reconnaître la responsabilité de son chien et la sienne devant le tribunal ?
GD : J’en serai très surpris. Il a entraîné trop de monde, et surtout j’allais dire de «quasi-institutionnels» dans ses mensonges pour faire volte-face aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir la conférence de presse grotesque qu’il avait organisée, à l’époque, lorsque les expertises avaient été rendues publiques. Je pense personnellement qu’il préférera se faire condamner, en adoptant une posture victimaire qui ajoutera de l’eau au moulin des derniers complotistes qui croient encore à ses élucubrations. Je fais d’ailleurs personnellement une différence les quelques illuminés qui croient encore ce qu’il dit, et la masse, plus nombreuse, de ces « quasi-institutionnels », qui savent pertinemment ce qu’il en est de la vérité du dossier mais qui se sont servi du cercueil de cette jeune femme comme d’un marche-pied pour alimenter leur combat animaliste.
BSL : La médiatisation a t’elle pesé sur le temps judiciaire ou sur le travail de l’instruction ?
GD : Je ne pense pas. Les juges d’instruction ont mené leurs investigations comme dans n’importe quelle information judiciaire, a fortiori dans une juridiction comme Soissons : juridiction de petite taille, cabinets d’instruction surchargés, juges d’instruction non déchargés de service général, délais d’expertise quasiment jamais respectés… mais j’allais dire comme malheureusement la quasi-totalité des dossiers d’information judiciaire en France actuellement… Quand des délais de réalisation des expertises avaient fuité dans la presse, tous les professionnels savaient que ces délais étaient illusoires, qu’ils ne pouvaient pas être respectés. Là encore, les complotistes s’en sont saisis, sur l’air du « on nous cache des choses… » De la même façon, la polémique artificielle relative aux services d’enquête n’avait aucun sens : si les premières constatations avaient été faites par les militaires de la brigade territoriale de gendarmerie, c’est simplement parce que les faits avaient eu lieu en zone gendarmerie, la section de recherches d’AMIENS avait été très rapidement engagée en raison de la complexité de l’enquête, et il n’y avait aucun lien hiérarchique avec commandant de groupement départemental de gendarmerie de l’Aisne qui a finalement «pris un vol bleu» par la DGGN. De surcroît, le dossier a été transmis dès les premiers jours à la police judiciaire de Creil. C’était donc, là encore, un non-sujet.
BSL : quelles ont été, concrètement, les conséquences pour les équipages et les veneurs mis en cause médiatiquement ?
Tout d’abord, il y a eu des conséquences humaines extrêmement importantes. Je veux vraiment rendre hommage aux membres du Rallye La Passion, et tout particulièrement à son maître d’équipage, Sébastien Van den Berghe, qui a subi, avec toute sa famille, un véritable déferlement de haine alors même qu’il était totalement étranger à ce drame. Conscient de son innocence, il est pourtant resté d’une grande dignité, faisant preuve d’un profond respect à la fois pour la douleur des parents d’Élisa et pour le fonctionnement normal de l’autorité judiciaire. Au-delà de cette épreuve personnelle, il faut aussi mesurer les conséquences très concrètes pour les équipages. Comme vous le savez, la quasi-totalité des équipages français est constituée sous forme associative, avec des budgets particulièrement serrés. Les boutons cotisent pour faire vivre la meute ; or, lorsque celle-ci est judiciairement maintenue au chenil, il faut continuer à la nourrir et à la soigner, alors même que l’on ne chasse plus. Et une meute de chiens courants, c’est comme une équipe de sportifs de haut niveau : elle a besoin d’entretenir en permanence sa condition physique et ses qualités techniques.
Mais l’impact ne s’est pas limité à cet équipage. Dans toute la France, de nombreux veneurs et de multiples équipages ont dû faire face à des regards en coin, parfois même à des insultes lors de leurs sorties. Le retentissement médiatique de cette affaire a ainsi installé, à l’époque, un climat profondément délétère autour de la vénerie.
BSL : Cette affaire relance la question des chiens dits dangereux : la législation actuelle vous paraît-elle suffisante pour prévenir ce type de drame et encadrer la responsabilité des propriétaires ?
Avant d’envisager de modifier la législation, encore faudrait-il appliquer pleinement celle qui existe déjà. Nous croisons tous, régulièrement, des chiens qui devraient légalement être muselés dans l’espace public et qui ne le sont pas. Il arrive même qu’ils ne soient pas tenus en laisse. Cela pose clairement la question de l’effectivité des règles actuelles et, à mon sens, de la nécessité de donner des directives plus fermes sur ce point.
Mais au-delà de l’aspect strictement réglementaire, ce dossier soulève une question plus fondamentale dès lors que l’on prend un peu de hauteur : celle du rapport que notre société entretient avec le chien. Un chien est, par nature, un animal qui peut se révéler dangereux. Il doit donc être sociabilisé et éduqué. Il faut également rappeler que toutes les races sont le fruit de longues années de sélection menées par les éleveurs et les clubs de race afin de fixer non seulement des caractéristiques physiques, mais aussi des traits comportementaux précis, en particulier pour les chiens dressés au mordant. On ne peut donc pas faire n’importe quoi avec un chien, quelle que soit sa taille ou sa race : sa détention implique des responsabilités réelles.
BSL : Dans cette affaire, certains médias et influenceurs ont semblé rendre une forme de justice avant l’heure en entraînant l’opinion publique. En quoi cette « justice médiatique » peut-elle être dangereuse pour une enquête judiciaire et pour ceux qui sont mis en cause à tort ?
La justice ne peut pas, et ne doit pas, devenir médiatique. Ce sont deux logiques profondément différentes, qui obéissent à des temporalités radicalement opposées. Là où la justice a besoin de temps, de sérénité et d’impartialité, la sphère médiatique fonctionne dans l’urgence, voire dans l’instantanéité. Cette accélération permanente empêche toute prise de recul et toute réflexion, au profit de l’émotion. De nombreux dossiers ont ainsi été perturbés par leur médiatisation, parfois de manière irrémédiable pour les investigations en cours. Et pour les personnes mises en cause à tort, les conséquences peuvent être dévastatrices : certaines ne s’en remettent malheureusement jamais.
Il y a en outre un déséquilibre profond dans le traitement de l’information. La mise en examen fait la une des journaux, tandis que le non-lieu, lorsqu’il intervient quatre ou cinq ans plus tard, n’a droit, au mieux, qu’à un entrefilet dans les pages intérieures. Dans cette affaire, une étape supplémentaire a même été franchie. Il ne s’agissait plus seulement d’une couverture par des journalistes professionnels : chacun, ou presque, s’est mis à commenter, à juger, à donner son avis sur tout et n’importe quoi. On avait quitté le terrain de l’information pour basculer dans une forme de « Café du commerce » numérique 3.0.












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