Responsable d’une société de chasse implantée entre le Bas-Rhin et la Moselle, Julien Gingembre gère aujourd’hui près de 3 000 hectares de territoires. Lors du colloque consacré à l’économie de la chasse à l’Assemblée nationale, mardi 29 septembre, il a détaillé les moyens humains et financiers mobilisés tout au long de l’année, mais aussi les nombreuses retombées de cette activité sur l’économie locale.
Une société de chasse qui mobilise tout un territoire
La société de chasse dirigée par Julien Gingembre repose sur une organisation qui dépasse largement les seuls jours de chasse. Implantée sur des territoires situés dans le Bas-Rhin et en Moselle, elle regroupe aujourd’hui 25 membres, dont 15 chasseurs partenaires qui paient un droit de chasse annuel et 10 membres bienfaiteurs qui constituent l’équipe technique bénévole. Ces derniers consacrent une partie importante de leur temps à l’entretien et à l’aménagement du territoire, avec au minimum une personne présente chaque jour pour effectuer différentes tâches : nettoyage d’une chambre froide, contrôle des clôtures, entretien des installations ou encore travaux sur les miradors. En dehors de la période de chasse, Julien Gingembre estime qu’environ quatre personnes de cette équipe viennent chaque samedi travailler sur le territoire. À cela s’ajoutent les rabatteurs, leurs chiens, les personnes qui travaillent autour de la venaison, la cuisine ou encore l’entretien du chalet. « C’est compliqué à quantifier, j’ai essayé de faire le tour, je suis arrivé à plus d’une cinquantaine de personnes », explique-t-il. Pendant la saison, entre 10 et 14 journées de chasse collectives sont organisées, avec des groupes qui peuvent réunir entre 35 et 90 personnes. Une organisation qui donne déjà une première idée de l’activité générée autour d’un territoire de chasse, bien au-delà du seul nombre de détenteurs d’un droit de chasse.
110 000 euros dépensés chaque année
Cette organisation a évidemment un coût. Julien Gingembre estime à environ 110 000 euros par an les dépenses de sa société de chasse. Une somme qui couvre notamment la location des territoires, pour environ 50 000 euros annuels, mais aussi l’indemnisation des dégâts de sangliers, qui représente selon les années entre 5 000 et 15 000 euros. L’aménagement du territoire constitue également un poste important, avec environ 8 000 euros consacrés chaque année à la fabrication et à l’entretien des miradors. S’ajoutent encore les dépenses liées aux chiens, à hauteur d’environ 4 000 euros, ainsi que l’électricité, qui représente environ 2 500 euros par an. L’agrainage constitue lui aussi une dépense importante et en progression avec la hausse du prix du maïs. Et cette addition ne comprend même pas tous les frais supportés directement par les personnes qui fréquentent le territoire, notamment le carburant et l’entretien des véhicules. « Dans tout ça, vous avez bien compris qu’on est beaucoup sur le territoire, on se déplace avec des véhicules. Là-dedans, je ne compte pas le gazole plus l’entretien des véhicules, parce que tout ça, c’est à la charge du monde qui va se rendre sur le territoire », précise Julien Gingembre. Une dépense importante donc, mais qui correspond également à une stratégie de gestion du territoire et de prévention des dégâts agricoles.
Prévenir les dégâts demande aussi des moyens
La question des dégâts de sangliers occupe une place centrale dans le fonctionnement de la société. Julien Gingembre explique que l’organisation s’est considérablement professionnalisée au fil des années afin de limiter les dégâts et de mieux maîtriser les populations. La société utilise notamment des équipements de vision et de repérage thermique, des drones et plus de 120 miradors d’affût. Elle travaille également avec les agriculteurs en amont des semis afin de connaître l’assolement et d’anticiper les secteurs les plus sensibles. Des clôtures électriques ou fixes sont ensuite installées autour de certaines parcelles. Leur entretien représente un travail considérable. « Une clôture électrique, on change de batterie deux fois par semaine, et on fait tout à pied une fois par semaine », détaille-t-il. À cette prévention s’ajoutent la surveillance quotidienne, les interventions lorsqu’un dégât apparaît et, lorsque cela est nécessaire, les prélèvements destinés à réduire les populations de sangliers. « On fait tout ce qu’on peut pour être efficaces pendant la période hivernale de battue, c’est là où on réduit fortement les populations », explique Julien Gingembre, qui insiste sur le fait que l’ensemble de cette stratégie est financé par les chasseurs eux-mêmes.

La venaison au cœur du modèle économique
Pour financer ces 110 000 euros de dépenses annuelles, les parts de chasse représentent environ 60 000 euros. La société compte également sur la vente de venaison, qui lui procure en moyenne autour de 30 000 euros par an. Une activité particulièrement développée en Alsace-Moselle, où Julien Gingembre explique avoir noué des relations avec des grossistes français et allemands, mais aussi avec des supermarchés et des restaurateurs locaux. La société dispose pour cela de moyens importants pour le stockage des carcasses. « C’est ça qui nous sauve, la venaison, sans ça, on ne pourrait pas continuer », résume-t-il. Mais cette recette est aujourd’hui fragilisée par l’effondrement du prix du gibier. Julien Gingembre explique avoir dû se tourner davantage vers l’Allemagne face à la baisse des cours en France. Selon son témoignage, le prix de reprise a connu une chute spectaculaire, passant de plusieurs euros au kilo à quelques dizaines de centimes. « Notre modèle économique, il s’est effondré en un an et demi avec la chute de ce prix de la venaison », affirme-t-il. Une situation qui oblige aujourd’hui la société à réfléchir à d’autres solutions, notamment en augmentant le nombre de partenaires ou en réduisant la surface de territoire louée. Mais là encore, le modèle atteint ses limites : le droit de chasse annuel se situe entre 3 500 et 4 000 euros et devient difficile à supporter pour certains chasseurs, notamment les plus jeunes. « Il y a de plus en plus de jeunes qui refusent de mettre autant d’argent », constate-t-il.
Quand un week-end de chasse fait travailler tout un territoire
Pour Julien Gingembre, l’économie de la chasse ne peut toutefois pas être résumée aux seuls comptes de la société. Une grande partie des dépenses générées par l’activité apparaît ailleurs : dans les restaurants, les hôtels, les boulangeries, les boucheries, les traiteurs, mais aussi chez les vétérinaires, les garagistes, les armuriers ou les fournisseurs d’équipements. Pour illustrer cette réalité, il a pris l’exemple d’un chasseur qui vient chez lui depuis une quinzaine d’années et qui possède deux chiens dédiés à la chasse. Ce chasseur a notamment acheté un véhicule spécialement adapté au transport de ses chiens, supporte leurs frais vétérinaires et d’équipement et effectue régulièrement plusieurs centaines de kilomètres pour venir chasser. Son week-end commence dès le vendredi soir avec un repas au restaurant et une nuit à l’hôtel ou dans un gîte. Le lendemain, le petit déjeuner fait travailler la boulangerie locale, puis le casse-croûte, le boucher et le traiteur prennent le relais. À cela s’ajoutent l’achat d’une arme, de munitions et de différents équipements. « Enfin bref, ça fait tourner beaucoup de choses. Et surtout, nous, à ce niveau-là, on fait beaucoup tourner l’économie locale », insiste Julien Gingembre. Dans une région comme l’Alsace-Moselle, il estime que cette clientèle prend une importance particulière pendant l’hiver. « En Alsace-Moselle, l’hiver, à part des marchés de Noël, les hôtels voient quasiment que les chasseurs », affirme-t-il. Selon lui, les échanges avec les professionnels locaux sont sans ambiguïté : « Tous les hôteliers et tous les restaurateurs avec qui on travaille pour livrer du gibier nous disent clairement que l’hiver, sans nous, il ne va pas se passer grand-chose. »
Une économie de la chasse qui dépasse largement les comptes des sociétés
Cette activité locale repose également sur la capacité à valoriser le gibier prélevé. Or, là encore, Julien Gingembre pointe plusieurs difficultés. Certains restaurateurs sont notamment réticents à acheter du chevreuil ou du sanglier encore dans leur peau, ce qui oblige parfois les équipes de chasse à assurer elles-mêmes le transport de la venaison et à la dépouiller directement au restaurant, dans le respect des règles applicables. Les frais d’analyse viennent également peser sur la valeur de la venaison. « Un sanglier de 40 kilos vendu à 40 centimes du kilo, je dois encore mettre 10 euros de frais de trichine dans la réalité du terrain », explique-t-il. Pour lui, une meilleure valorisation de la viande passerait notamment par la possibilité de proposer davantage de produits directement adaptés aux attentes des restaurateurs. Malgré ces difficultés, la consommation locale reste importante. Julien Gingembre souligne notamment qu’à certaines périodes de l’année, notamment autour de Noël, les familles achètent directement des morceaux de chevreuil ou de sanglier. « Je peux vendre une quantité astronomique du gigot de chevreuil, du gigot de sanglier à des familles », raconte-t-il. Son intervention à l’Assemblée nationale aura ainsi permis de mettre en lumière une réalité souvent difficile à mesurer : derrière une société de chasse et ses 110 000 euros de dépenses annuelles se trouve tout un écosystème économique. Des chasseurs aux agriculteurs, des équipes techniques aux restaurateurs, des hôtels aux commerces locaux, la chasse fait circuler de l’argent et mobilise de nombreux acteurs. Mais le témoignage de Julien Gingembre montre aussi que cet équilibre reste fragile : lorsque le prix de la venaison s’effondre et que les coûts de fonctionnement augmentent, c’est tout le modèle économique de la société de chasse qui peut être remis en question.











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