Deux mois après les incendies qui ont ravagé plusieurs dizaines de milliers d’hectares en Gironde, les premières observations sur le terrain révèlent une situation contrastée. Si de nombreux animaux ont souffert des flammes, les repousses de végétation attirent déjà chevreuils, lièvres et sangliers sur les parcelles brûlées. Mais au-delà du retour de la faune, la reconstruction des massifs forestiers et les moyens de prévenir de nouvelles catastrophes soulèvent de nombreuses questions. Pour So Chasse, Thibault Varenne, président de la Fédération départementale des chasseurs de la Gironde, dresse un premier bilan et revient sur les enseignements qu’il souhaite voir tirer de ces incendies.
LS : Deux mois après les incendies qui ont frappé la Gironde, quel premier bilan dressez-vous de la situation dans les massifs forestiers touchés, notamment pour la faune sauvage ?
Thibault Varenne : Le premier constat, c’est que les animaux ont beaucoup souffert. Depuis les incendies, nous effectuons des suivis réguliers sur les zones brûlées, notamment avec des caméras thermiques, à raison d’une sortie hebdomadaire. Ce qui nous a surpris, c’est la rapidité avec laquelle certains animaux sont revenus. Je pense notamment aux lièvres et aux chevreuils, qui profitent déjà des premières repousses. Aujourd’hui, lorsque vous regardez les parcelles incendiées, vous constatez que le sol a considérablement reverdi. La végétation basse qui s’est développée au mois d’août est particulièrement tendre, ce qui attire naturellement les herbivores. Je pense même que des animaux présents à l’extérieur des zones incendiées sont revenus s’y nourrir, notamment sur les bordures. C’est évidemment encourageant, même si cela ne doit pas faire oublier les conséquences dramatiques de ces incendies sur une partie de la faune.
LS : Justement, quelles espèces ont le plus souffert des flammes ? Avez-vous encore observé des animaux blessés plusieurs semaines après les incendies ?
TV : Malheureusement, oui. Nous retrouvons encore des chevreuils qui présentent des brûlures aux pattes. Certains sont extrêmement amaigris et continuent malgré tout à vivre sur ces territoires. Nous avions déjà observé ce phénomène après les incendies de 2022. C’est particulièrement difficile à voir, car certains animaux présentent des blessures très importantes et nous ne pouvons plus faire grand-chose pour eux. Les lièvres ont également beaucoup souffert. Mais il ne faut surtout pas oublier toutes les petites espèces, qui ont probablement payé le tribut le plus lourd. Je pense aux reptiles, aux amphibiens et à tous ces animaux qui n’ont pas pu échapper à la progression des flammes. Le feu a été tellement violent et rapide qu’il est aujourd’hui impossible de mesurer précisément les pertes. Nous ne retrouvons pas nécessairement de traces de tous les animaux morts. Je suis convaincu que les espèces non chassables ont été particulièrement touchées, probablement davantage encore que les espèces chassables.
LS : Malgré ces pertes, vous observez déjà le retour de plusieurs espèces. Peut-on s’attendre à une recolonisation rapide des territoires incendiés ?
TV : Oui, et nous disposons désormais du recul des incendies de 2022 pour comprendre ce qui peut se produire. Lorsqu’un incendie ouvre un milieu forestier et permet à la lumière d’atteindre le sol, une végétation nouvelle se développe rapidement. Cela crée des conditions favorables à de nombreuses espèces. Je pense aux lièvres, aux faisans, aux alouettes et à plusieurs oiseaux qui apprécient les milieux ouverts. Dans les cinq prochaines années, je pense que nous pourrions observer une diversité et une densité d’animaux supérieures à celles que nous connaissions dans les parcelles forestières avant l’incendie. C’est ce que nous avons déjà constaté sur les territoires brûlés en 2022. Les comptages de lièvres y ont été multipliés par dix et nous avons observé une progression comparable du nombre de coqs faisans chanteurs. Les chevreuils ont également recolonisé ces espaces de manière spectaculaire, au point que les forestiers se plaignent désormais des dégâts qu’ils occasionnent sur les jeunes plantations. Le cerf et le sanglier peuvent mettre davantage de temps à réinvestir certains secteurs, mais le retour des animaux est généralement rapide.

LS : La fédération a notamment installé des points d’eau après les incendies. Quelles mesures avez-vous mises en place pour venir en aide aux animaux ?
TV : Nous avons effectivement installé plusieurs points d’eau dans les jours qui ont suivi les incendies. C’était une priorité, car nous savions, grâce à notre expérience de 2022, que les animaux recherchent avant tout de l’eau après un feu. Cette année, nous avons également connu un été particulièrement sec. Même si certains points d’eau naturels subsistaient dans les massifs, il fallait faciliter l’accès de la faune à cette ressource. Depuis, les pluies sont revenues et de nombreuses flaques se sont formées, ce qui améliore considérablement la situation. Nous avons également dispersé de petites quantités de céréales, notamment du blé, pour apporter une aide ponctuelle à certains animaux. En revanche, nous avons évité le maïs afin de ne pas attirer davantage les sangliers. Ces derniers ont d’ailleurs très rapidement recolonisé les zones brûlées. Ce sont des animaux particulièrement opportunistes, qui savent tirer profit de ces changements de milieu. Notre objectif n’a jamais été de nourrir artificiellement l’ensemble de la faune, mais simplement de lui donner un coup de pouce pendant les premières semaines.
LS : Au-delà de ces premières interventions, quelles actions envisagez-vous pour accompagner le retour de la biodiversité sur le long terme ?
TV : Nous allons évidemment poursuivre nos observations et adapter nos interventions, mais je pense que le meilleur moyen d’aider la faune est parfois de laisser la nature faire son travail. Cela peut surprendre, car un incendie représente une catastrophe considérable, mais l’ouverture des milieux peut ensuite favoriser une végétation très diversifiée. Les matières végétales brûlées contribuent au retour de la végétation et la lumière permet au sous-bois de se développer. Dans nos territoires de landes, de forêts et de friches, ces espaces ouverts peuvent devenir particulièrement intéressants pour le petit gibier. C’est d’ailleurs ce que nous observons sur les zones incendiées en 2022, où les densités de certaines espèces sont aujourd’hui supérieures à celles des parcelles restées boisées. Il faut cependant bien comprendre que ces forêts appartiennent majoritairement à des propriétaires privés. Pour eux, la forêt constitue un patrimoine, une activité économique et parfois leur seule source de revenus. Ils vont donc exploiter les bois brûlés, puis replanter. Cela entraînera une nouvelle évolution des milieux. Pendant plusieurs années, les espaces ouverts profiteront à de nombreuses espèces, avant que la forêt ne se reconstitue progressivement.
LS : Les incendies ont également frappé de nombreux propriétaires forestiers. Quelles sont les conséquences économiques et humaines de cette catastrophe ?
TV : Elles sont considérables. La Gironde est un grand département forestier, avec environ 500 000 hectares de forêt. Et je pense sincèrement que nous avons perdu l’un des plus beaux secteurs forestiers du département. Il y avait là des peuplements de pins remarquables, sur des terrains particulièrement favorables, qui permettaient aux propriétaires d’obtenir de très bons rendements. Pour certains, la forêt constituait leur activité principale. Pour d’autres, elle représentait un complément de revenus, un patrimoine familial ou même une forme d’épargne pour la retraite. Certains propriétaires ont tout perdu. Il y en a même qui ont perdu à la fois leur maison et leur forêt. Une maison peut se reconstruire en quelques années, mais une forêt demande plusieurs décennies. C’est cela qui rend la situation particulièrement dramatique. Derrière les hectares brûlés, il y a des familles, des exploitations et des personnes qui ont consacré une grande partie de leur vie à entretenir ces parcelles. Il ne faut surtout pas oublier cette dimension humaine.

LS : Deux mois après les incendies, les chasseurs peuvent-ils de nouveau accéder aux territoires sinistrés ?
TV : Une grande partie des zones touchées reste interdite d’accès pour la chasse. Il faut dire que certaines parcelles étaient tout simplement impraticables après le passage des flammes. La situation commence progressivement à évoluer et nous pouvons désormais pénétrer dans certains secteurs, mais les restrictions restent importantes. Il faut évidemment tenir compte des conditions de sécurité et des travaux forestiers qui doivent être réalisés. Le retour de la chasse sur ces territoires dépendra donc de leur remise en état et des possibilités d’accès.
LS : Vous aviez déjà vécu les incendies de 2022. Quelles leçons tirez-vous de cette nouvelle catastrophe en matière de prévention et de lutte contre les feux ?
TV : Ce qui me préoccupe le plus, c’est que nous avons le sentiment de revivre les mêmes difficultés qu’en 2022. Nous avions pourtant déjà connu des incendies majeurs et nous aurions dû en tirer davantage d’enseignements. À mes yeux, nous devons complètement repenser notre organisation face aux grands feux de forêt. Les moyens aériens sont essentiels pour intervenir rapidement et empêcher un incendie de prendre des proportions incontrôlables. Or, je considère que nous ne disposons pas aujourd’hui de moyens suffisants pour répondre à ces situations. Le renouvellement des appareils demande du temps et nous ne pouvons pas attendre qu’une nouvelle catastrophe survienne pour agir. Il faut également réfléchir à l’organisation de nos massifs forestiers. Après les grands incendies de 1949, un important travail avait été réalisé pour aménager des pistes et des pare-feux. Une partie de ces espaces a progressivement été replantée. Avec des étés de plus en plus secs et des incendies qui peuvent atteindre des dimensions considérables, nous devons nous demander si notre réseau actuel est encore adapté. Cela pose des questions difficiles, notamment sur la largeur des pare-feux, les surfaces à mobiliser et les conséquences pour les propriétaires privés. Mais nous ne pouvons pas éviter ce débat.
LS : Vous insistez également sur la nécessité de mieux associer les agriculteurs et les bénévoles à la lutte contre les incendies. Qu’est-ce qui doit changer concrètement ?
TV : Il faut apprendre à travailler ensemble avant que les incendies ne se déclarent. Aujourd’hui, les agriculteurs disposent de matériels qui peuvent être extrêmement utiles, notamment des tracteurs et des tonnes à eau de grande capacité. Mais nous ne sommes pas suffisamment intégrés aux dispositifs d’intervention. Je vais vous donner un exemple que j’ai personnellement vécu. Pendant les incendies, j’avais à proximité du feu un tracteur équipé d’une réserve de 20 000 litres d’eau. J’ai vu des véhicules de pompiers passer à côté pour aller se ravitailler à une demi-heure de route, alors que nous aurions pu les remplir en quelques minutes. Ce n’était pas une question de mauvaise volonté de leur part. Simplement, ils n’avaient pas reçu les consignes leur permettant de travailler avec nous. Et j’avais déjà vécu exactement la même situation en 2022. Depuis cette époque, les agriculteurs volontaires ont été recensés, ce qui constitue une avancée. Mais nous n’avons pas véritablement organisé d’exercices communs ni défini les modalités pratiques de notre intervention. Cette année encore, plusieurs agriculteurs sont partis aider de leur propre initiative, sans avoir été officiellement mobilisés. Nous devons absolument mettre en place une organisation plus efficace, avec les pompiers, les agriculteurs, les associations de défense des forêts contre l’incendie et les fédérations de chasseurs. Chacun possède des moyens et des compétences qui peuvent être utiles, à condition de savoir les mobiliser.

LS : Craignez-vous que ces incendies finissent par tomber dans l’oubli, comme vous estimez que cela a été le cas après ceux de 2022 ?
TV : C’est précisément ce qui m’inquiète. J’ai le sentiment que, deux mois après les incendies, l’urgence commence déjà à s’éloigner des préoccupations. Pourtant, nous devons profiter de cette période pour travailler sur des solutions concrètes. Je ne voudrais surtout pas que nous connaissions un nouvel incendie majeur dans trois ou quatre ans et que nous constations une nouvelle fois que rien n’a réellement changé. Nous devons réunir tous les acteurs concernés et construire une véritable stratégie collective. Les associations de défense des forêts contre l’incendie ont un rôle essentiel à jouer, tout comme les propriétaires forestiers, les agriculteurs, les chasseurs et les services de secours. Je suis personnellement prêt à apporter mon expérience et à travailler avec les pouvoirs publics. Mais il faut une volonté commune et des décisions. Nous ne pouvons pas nous contenter de dresser un bilan après chaque catastrophe.
LS : Enfin, combien de temps faudra-t-il pour retrouver les paysages forestiers que connaissait la Gironde avant ces incendies ?
TV : Il faudra plusieurs décennies. Certaines parcelles abritaient des pins âgés de 30 à 35 ans. Il faudra déjà deux ou trois ans pour exploiter les bois brûlés, préparer les terrains et engager les replantations. Ensuite, les arbres devront à nouveau pousser pendant plusieurs dizaines d’années. Au total, nous parlons donc d’environ 35 à 40 ans pour retrouver des peuplements comparables à ceux que nous avons perdus. J’espère néanmoins que nous profiterons de cette reconstruction pour réfléchir à la manière dont nous replantons nos forêts. Il faut tenir compte des risques d’incendie, mais aussi des caractéristiques très particulières du massif landais. Nous sommes sur des terrains qui étaient autrefois marécageux et qui peuvent connaître des conditions extrêmement contrastées, avec des périodes très sèches et d’autres où l’eau remonte fortement. Le choix des essences est donc compliqué. Le pin maritime reste particulièrement adapté à cet environnement et il n’est pas évident de lui trouver des alternatives capables de supporter ces conditions. La reconstruction prendra du temps, mais elle doit aussi être l’occasion de réfléchir à l’avenir de notre forêt.












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