Sur Crescent Island, au Kenya, ce qui ressemblait autrefois à un petit paradis pour les animaux sauvages est en train de virer au casse-tête écologique. Isolés depuis 2020 par la montée des eaux du lac Naivasha, plus de 1 600 grands animaux vivent désormais sur un territoire dont ils ne peuvent pratiquement plus sortir. Résultat : végétation épuisée, surpâturage, alimentation artificielle et premiers signaux sanitaires inquiétants. Une situation qui rappelle une évidence souvent oubliée : lorsqu’une population de grands animaux n’est plus suffisamment régulée et ne peut plus se disperser, ce sont les animaux eux-mêmes qui finissent par payer l’addition.
Une île devenue trop petite pour ses animaux
Crescent Island se trouve sur le lac Naivasha, dans la vallée du Grand Rift, à environ 80 kilomètres au nord-ouest de Nairobi. Pendant des années, ce territoire en forme de croissant était alternativement une presqu’île ou une véritable île selon le niveau des eaux. Les animaux pouvaient alors gagner ou quitter librement la terre ferme. Mais en avril 2020, la montée du lac a submergé durablement le passage. Zèbres, impalas, gnous, girafes et différentes espèces de gazelles se sont retrouvés concentrés sur une surface limitée. Certains animaux sont capables de traverser à la nage, mais pour la majorité d’entre eux, les possibilités de dispersion sont devenues extrêmement réduites. Les chercheurs qui ont étudié Crescent Island estiment aujourd’hui que le territoire a probablement atteint, voire dépassé, sa capacité d’accueil écologique.
Le garde-manger finit par disparaître
Sur le terrain, le résultat est spectaculaire. Là où la rive voisine reste verdoyante, Crescent Island présente désormais un aspect beaucoup plus sec et dénudé. Les herbivores broutent en permanence une végétation qui n’a plus suffisamment de temps pour se reconstituer. Le surpâturage entraîne progressivement une disparition du couvert végétal, une dégradation du sol et une diminution de la diversité des plantes disponibles. Autrement dit, à force d’être trop nombreux sur un territoire devenu trop petit, les animaux détruisent peu à peu les ressources dont dépend leur propre survie. Les gestionnaires doivent désormais distribuer plusieurs fois par semaine des végétaux aux animaux, notamment des résidus de maïs et des déchets issus des exploitations florales voisines. Un espace présenté comme entièrement naturel dépend donc aujourd’hui directement de l’intervention humaine pour éviter que certains de ses pensionnaires ne manquent de nourriture.
Quand l’absence de régulation finit par pénaliser les animaux
C’est précisément là que l’exemple de Crescent Island devient intéressant pour nous. La nature n’est pas un système dans lequel il suffirait de supprimer toute intervention humaine pour qu’un équilibre parfait apparaisse spontanément. Dans un espace contraint, les populations animales peuvent progresser plus rapidement que les ressources disponibles. Lorsque les possibilités de déplacement disparaissent et que les effectifs ne sont plus suffisamment maîtrisés, la compétition alimentaire augmente, la végétation se raréfie et les animaux peuvent finalement entrer eux-mêmes en difficulté. Les chercheurs ont ainsi constaté une diminution apparente du nombre de gazelles de Thomson observées sur l’île. L’autopsie d’un animal mort a également révélé une importante affection pulmonaire. Les données disponibles ne permettent pas encore d’établir précisément les causes de cette baisse, mais les scientifiques évoquent notamment le stress nutritionnel, la compétition entre espèces et les maladies.
En France, les chasseurs prélèvent plus d’un million et demi d’ongulés
La comparaison avec la France doit évidemment être faite avec prudence : Crescent Island est un territoire insulaire très particulier. Mais le principe écologique reste valable : une population animale doit demeurer compatible avec les ressources et la capacité d’accueil de son milieu. Chez nous, cette mission repose largement sur la chasse. Lors de la seule saison 2024-2025, les chasseurs français ont prélevé près de 1,56 million d’ongulés sauvages. Parmi eux figuraient 881 372 sangliers, 569 183 chevreuils et plus de 90 000 cerfs. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du travail de régulation réalisé chaque année. Et malgré ces prélèvements considérables, les populations de sangliers restent extrêmement importantes dans de nombreuses régions, au point de provoquer chaque année des dégâts agricoles, des collisions routières ou ferroviaires et des interventions administratives supplémentaires en toujours plus grand nombre.
Remplacer les chasseurs par les loups ?
Face à cela, certains défenseurs des grands prédateurs avancent régulièrement l’idée qu’une présence beaucoup plus importante du loup permettrait de restaurer une régulation entièrement naturelle. C’est précisément l’un des arguments que conteste depuis longtemps Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs. Pour lui, imaginer que les loups pourraient remplacer les chasseurs dans la régulation des populations de grands animaux revient à ignorer à la fois l’ampleur des prélèvements actuellement réalisés et la réalité des territoires ruraux français. Pour remplacer ne serait-ce qu’une partie des centaines de milliers de sangliers, chevreuils et cervidés prélevés chaque année par les chasseurs, il faudrait accepter sur le territoire une pression de prédation et donc une population de grands prédateurs sans commune mesure avec celle que connaît actuellement la France.
Des conséquences qui ne concerneraient pas seulement les troupeaux
Une telle évolution ne poserait pas seulement la question de la prédation sur les élevages. Elle modifierait profondément la manière dont les hommes utilisent et habitent les espaces ruraux. Le loup demeure un animal sauvage et un grand prédateur. Les attaques sur l’homme restent heureusement rares, mais elles ne sont ni imaginaires ni impossibles. Des cas ont été documentés dans plusieurs pays et les spécialistes eux-mêmes considèrent qu’un loup ayant perdu sa méfiance envers l’homme doit faire l’objet d’une intervention rapide. Augmenter considérablement les densités de loups afin de leur confier une part majeure de la régulation du grand gibier multiplierait mécaniquement les situations de proximité entre prédateurs, habitants, promeneurs, enfants, chiens et activités de plein air. Présenter cette perspective comme une simple solution écologique sans contrepartie serait donc particulièrement réducteur. À cela s’ajouteraient évidemment les conséquences sur l’élevage extensif. Dans de nombreuses zones rurales, maintenir davantage de grands prédateurs nécessiterait d’accepter une pression excessive sur les troupeaux, qui rendrait finalement l’élevage de plein air impossible et toute sortie en nature, pour ses usagers, dangereuse.
Même les chercheurs écartent la solution miracle
L’étude consacrée à Crescent Island est d’ailleurs beaucoup plus prudente que pourraient le laisser penser certaines lectures rapides. Les chercheurs évoquent certes le rôle joué par l’absence de grands prédateurs dans la pression exercée par les herbivores, mais ils ne proposent nullement de simplement introduire quelques hyènes pour régler le problème. Une telle opération poserait elle-même des questions de sécurité, d’isolement génétique et de gestion à long terme. Les auteurs privilégient surtout des mesures très humaines : comptage précis des populations, surveillance sanitaire, restauration des habitats, gestion de la végétation, limitation de certaines pressions touristiques et interventions adaptées aux capacités réelles du territoire. En clair, même dans ce petit écosystème africain, laisser simplement « la nature faire » n’est plus une solution.
Gérer la faune, c’est aussi la protéger
Crescent Island fournit finalement une démonstration intéressante d’un principe que les chasseurs connaissent depuis longtemps. Protéger les animaux ne consiste pas seulement à empêcher qu’ils soient tués. Cela signifie aussi maintenir des effectifs compatibles avec ce que leur environnement peut réellement supporter. Lorsque cette gestion disparaît, la sanction peut être brutale : nourriture insuffisante, habitats dégradés, concurrence accrue, maladies et finalement diminution des populations que l’on pensait protéger. En France, la chasse constitue aujourd’hui l’un des principaux outils permettant de maintenir cet équilibre pour les grands ongulés. Imaginer qu’il suffirait de supprimer les chasseurs et de confier cette mission à des populations massives de loups ou d’autres grands prédateurs revient à déplacer le problème bien davantage qu’à le résoudre. Crescent Island rappelle ainsi une vérité simple : dans des territoires profondément transformés et occupés par l’homme, la gestion de la faune sauvage n’est pas l’ennemie de la nature. Elle est devenue l’une des conditions de son équilibre.











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