Alors que le lapin de garenne régresse dans une grande partie de la France, il prolifère dans l’est de l’Hérault, où ses dégâts agricoles se chiffrent en millions d’euros. Face à cette situation, chasseurs et agriculteurs multiplient les interventions. Mais certains envisagent désormais de favoriser les prédateurs naturels, notamment le renard. Une piste qui soulève de sérieuses questions pour les élevages de volailles et le petit gibier.
Une espèce « quasi menacée » qui dévaste les cultures
Le paradoxe est saisissant. Classé « quasi menacé » sur la liste rouge nationale des mammifères, le lapin de garenne connaît un déclin préoccupant dans de nombreuses régions françaises. Pourtant, dans l’est de l’Hérault, les populations ont littéralement explosé au cours de la dernière décennie. Dans la plaine agricole située à l’est de Montpellier, notamment autour de Mudaison, Mauguio et des communes voisines, les garennes se multiplient et les lapins s’attaquent aux cultures, aux vergers et aux infrastructures. Selon Raymond Llorens, référent du dossier à la chambre d’agriculture, entre 2 000 et 3 000 hectares de cultures seraient touchés. Les pertes se chiffreraient à plusieurs millions d’euros, sans possibilité d’indemnisation ni de couverture assurantielle pour les exploitants concernés. À Mudaison, Olivier Grard, pépiniériste et cultivateur, fait partie des agriculteurs particulièrement touchés. Il explique avoir perdu, une année, 30 hectares de blé entièrement consommés par les lapins, représentant plus de 50 000 euros de dommages. Dans ses vergers, il évalue également les pertes subies sur les arbres entre 100 000 et 150 000 euros. Car les lapins ne se contentent pas de consommer les récoltes. Ils rongent également l’écorce des jeunes arbres fruitiers, compromettant leur développement et pouvant provoquer leur mort.
Plus de 1 000 lapins délogés au furet sur une seule exploitation
Face à cette invasion, Olivier Grard a dû prendre les choses en main. Dans ses vergers, il protège désormais systématiquement les jeunes troncs avec des gaines en plastique atteignant 70 centimètres de hauteur. Certains champs de blé ont été clôturés pour empêcher les lapins d’y pénétrer, tout en ménageant des accès aux chasseurs. Mais ces derniers sont devenus moins nombreux dans la commune. L’agriculteur a donc investi dans deux furets qu’il utilise régulièrement pour déloger les lapins de leurs terriers. Le résultat donne une idée de l’ampleur du phénomène : plus de 1 000 lapins ont été furetés sur sa seule propriété l’année dernière. Et malgré ces prélèvements considérables, les populations restent très importantes. L’exploitant, qui avait alerté sur le problème plusieurs années auparavant, ne cache plus son découragement. Il estime désormais que la seule solution pour ses collègues consiste à investir massivement dans la protection des cultures. Un constat particulièrement amer dans un département où les chasseurs participent déjà activement à la régulation de cette espèce.
La préfecture impose le débroussaillage dans 19 communes
Les pouvoirs publics ont fini par mesurer l’ampleur du problème. Depuis plusieurs mois, la préfecture de l’Hérault multiplie les réunions entre agriculteurs, chasseurs, élus locaux et services de l’État afin de coordonner les interventions. Le lapin de garenne est désormais classé espèce susceptible d’occasionner des dégâts (ESOD) dans 19 communes du département, contre 13 lors de la précédente saison. Cette mesure permet de recourir, dans les conditions réglementaires prévues, à différentes méthodes de régulation, notamment le tir, le piégeage et le furetage. Des opérations administratives peuvent également compléter les interventions des chasseurs. Mais une nouvelle étape a été franchie avec un arrêté préfectoral du 13 octobre 2026, qui impose l’entretien des parcelles embroussaillées dans 19 communes. L’objectif est de supprimer les zones de refuge constituées notamment par les ronciers, les friches et les cannes de Provence, où les lapins trouvent abri avant d’aller ravager les cultures voisines. Les propriétaires et les locataires doivent désormais entretenir leurs terrains. En cas de manquement, les maires peuvent, après mise en demeure, faire procéder aux travaux nécessaires. Une décision importante, car le problème ne se limite pas au nombre de lapins prélevés. Il concerne également leur capacité à recoloniser rapidement des secteurs pourtant régulièrement régulés.
La Fédération des chasseurs insiste sur la nécessité d’agir ensemble
Geoffrey Quimbel, directeur de la Fédération départementale des chasseurs de l’Hérault (FDC 34), souligne justement cette difficulté. Il explique que prélever 200 lapins dans un secteur ne sert pas à grand-chose si, à seulement 150 mètres, une zone laissée à l’abandon permet à d’autres animaux de se maintenir et de recoloniser les terrains voisins. L’efficacité de la régulation repose donc sur une mobilisation collective et durable, associant prélèvements, entretien des habitats, destruction des garennes problématiques et protection des cultures. La préfecture observe d’ailleurs que cette stratégie semble avoir porté ses fruits dans l’ouest du département, où une action coordonnée a permis de faire reculer les populations. Mais dans l’est de l’Hérault, le problème a pris une ampleur autrement plus considérable. À cette difficulté s’ajoute la fragmentation du territoire, entre zones urbanisées, infrastructures ferroviaires, propriétés privées et espaces où la chasse est difficile, voire impossible. Autant de refuges qui permettent aux lapins de se reproduire à l’abri des interventions traditionnelles.
Favoriser les renards : une solution qui pourrait créer d’autres problèmes
C’est ici qu’une proposition formulée par Jacques-Olivier Thaler, « écologue » et enseignant-chercheur à l’université de Montpellier, mérite d’être examinée avec attention. Le spécialiste souhaite développer un programme de recherche pour mieux connaître les populations de lapins et mettre en place une gestion durable. Il évoque notamment des aménagements permettant de faciliter la circulation de leurs prédateurs naturels, parmi lesquels les renards, les hiboux et les faucons. Sur le principe, la prédation naturelle participe évidemment à l’équilibre des populations de nombreuses espèces. Mais favoriser délibérément la présence du renard dans des territoires agricoles ne saurait être considéré comme une solution dépourvue de conséquences. Car le renard est un prédateur opportuniste. S’il consomme effectivement des lapins, il s’attaque également aux levrauts, aux faisans, aux perdrix et à leurs couvées. Sans oublier les volailles élevées en plein air. Autrement dit, un renard ne fait pas le tri entre un lapin responsable de dégâts agricoles, un faisandeau ou une poule dans un parcours extérieur. Encourager sa circulation sans évaluer les conséquences sur les autres espèces pourrait donc déplacer une partie du problème plutôt que le résoudre. Pour les éleveurs de volailles, qui doivent déjà protéger leurs animaux contre la prédation, une présence accrue de renards à proximité des bâtiments et des parcours pourrait constituer une difficulté supplémentaire. Quant aux chasseurs qui consacrent du temps et des moyens à la restauration des populations de petit gibier, ils sont parfaitement conscients que la prédation peut peser sur des espèces déjà fragilisées par la transformation des habitats et les pratiques agricoles. Il ne s’agit pas de nier le rôle écologique du renard, notamment dans la consommation des rongeurs. Mais son régime alimentaire très diversifié interdit de considérer qu’en favoriser la présence suffirait à régler le problème des lapins sans répercussions sur le reste de la faune. D’autant qu’aucune donnée locale présentée à ce stade ne permet de déterminer combien de prédateurs supplémentaires seraient nécessaires pour obtenir une réduction durable des populations de lapins. Avant d’envisager cette solution, encore faudrait-il en mesurer les bénéfices réels et les conséquences possibles sur les élevages et le petit gibier.
Les chasseurs restent indispensables à la régulation
« L’écologue » reconnaît lui-même que la chasse et le furetage demeurent nécessaires pour faire face à la situation actuelle. Mais il estime que ces interventions doivent être complétées par des solutions de moyen et long terme. Sur ce dernier point, la nécessité d’une stratégie durable paraît difficilement contestable. Reste à savoir quelles mesures privilégier. Dans l’Hérault, les résultats obtenus dans certains secteurs montrent déjà l’intérêt d’une action associant les chasseurs, les agriculteurs et les propriétaires fonciers. L’entretien des parcelles, la destruction des garennes situées à proximité des cultures, le furetage et les prélèvements coordonnés constituent autant de moyens concrets pour limiter la prolifération. À plus long terme, une meilleure connaissance des populations de lapins permettrait également d’adapter les interventions à la réalité de chaque territoire. Car le véritable paradoxe de cette affaire est bien là : une espèce considérée comme « quasi menacée » à l’échelle nationale peut localement provoquer des dégâts agricoles considérables. Le classement sur une liste rouge ne signifie pas que le lapin bénéficie partout d’une protection réglementaire interdisant sa régulation. Il traduit une tendance générale qui ne doit pas masquer les situations de surabondance locale. Et si les chasseurs ne peuvent évidemment pas tout résoudre à eux seuls, les difficultés rencontrées dans l’Hérault démontrent combien leur rôle reste essentiel. Avant de miser sur une augmentation de la prédation naturelle, encore faut-il s’assurer que le remède envisagé ne risque pas de faire payer à d’autres espèces, et à d’autres agriculteurs, le prix d’une prolifération que l’on cherche précisément à combattre.












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