Deux jours après avoir témoigné pour So Chasse de la violence des incendies qui frappent la Gironde, Thibault Varenne, président de la Fédération départementale des chasseurs, fait un nouveau point de situation. Le feu s’est stabilisé, mais les sols restent extrêmement secs et la surveillance se poursuit jour et nuit. Dans les massifs brûlés, un constat frappe ceux qui retournent sur le terrain : le silence et l’absence apparente d’animaux. Petite faune, oiseaux, sangliers, chevreuils… il faudra du temps pour mesurer les conséquences réelles de l’incendie. L’expérience de 2022 montre pourtant que la nature peut repartir très vite. Pour les chasseurs, l’après-feu commence déjà : création de points d’eau, observation de la faune, suspension de la chasse sur les secteurs sinistrés et organisation d’une solidarité entre territoires pour accueillir ceux qui ne pourront plus chasser chez eux.
BSL : Nous vous avions interrogé il y a deux jours alors que la situation était encore extrêmement tendue. Où en est-on aujourd’hui ?
TV : Je ne dirais pas que la situation est bonne, mais je ne dirais pas non plus qu’elle est mauvaise. Nous sommes plutôt dans une phase de stabilisation depuis trois jours et c’est évidemment positif. Mais il ne faut surtout pas baisser la garde. J’étais encore sur place toute l’après-midi hier et les sols sont tellement secs que la situation reste extrêmement compliquée. Le matin, à 8 heures, tout peut sembler calme, sans fumée. Puis le soleil monte, le sol se réchauffe et, vers 11 heures, cela peut recommencer à fumer à plusieurs endroits. Le feu continue à couver dans le sol, notamment sous les feuilles de chêne et dans la végétation. Et comme aucune pluie n’est annoncée, il va falloir continuer à surveiller.
BSL : Cette surveillance se poursuit donc jour et nuit ?
TV : Oui, 24 heures sur 24, avec des relais. Les pompiers sont toujours présents et heureusement, parce qu’il reste encore des endroits sensibles. Autour d’eux, il y a également les bénévoles des DFCI, des chasseurs et des habitants. Tout le monde veille. La période la plus calme se situe finalement entre 2 heures du matin et 8 ou 9 heures, lorsque l’humidité remonte. Mais ensuite, avec la chaleur, tout peut repartir. C’est pour cela qu’il faut rester extrêmement vigilant.
BSL : On a vu également de nombreux habitants venir prêter main-forte. Qui sont ces bénévoles ?
TV : Ce sont principalement des habitants du secteur, des habitants des communes concernées ou des gens qui ont un lien avec ces territoires. Et c’est quelque chose de très fort chez nous. En Gironde, nous avons historiquement une chasse populaire et beaucoup de forêts privées restent ouvertes à tous. Les gens vont y chasser, chercher des champignons ou simplement se promener. En contrepartie, il existe une culture ancienne : quand la forêt brûle, tout le monde vient aider. Cela s’était peut-être un peu perdu ces trente dernières années avec l’importance des moyens aériens et terrestres. Mais aujourd’hui, on retrouve cet esprit. Les gens sont attachés à cette forêt parce qu’ils en profitent tous. Hier encore, j’ai vu une quinzaine de membres du club de surf de Lacanau arriver avec des 4×4 pour aider. Il n’y a pas que les chasseurs. Tout le monde se sent concerné et c’est vraiment l’esprit de notre département.
BSL : Maintenant que l’on commence à pouvoir retourner dans certains secteurs, quel constat faites-vous concernant la faune ?
TV : Ce qui est assez désemparant, c’est justement que l’on ne voit presque rien. Vous entrez dans certains secteurs et la forêt semble vide. Il n’y a pas un bruit. Il y a certainement beaucoup de petits animaux qui sont morts dans l’incendie sans que nous retrouvions forcément leurs cadavres. Quelques chevreuils ont été observés, certains probablement davantage victimes des fumées que des flammes. De jeunes chevreuils ont également été retrouvés près de clôtures ou à proximité des habitations, là où le feu a parfois été moins violent. Mais compte tenu de l’immensité des surfaces brûlées et du nombre de personnes présentes actuellement dans les massifs, nous voyons finalement très peu d’animaux. C’est cela qui est particulièrement frappant.
BSL : Quelles espèces vous inquiètent le plus ?
TV : La petite et surtout la toute petite faune. Les grands animaux ont davantage de possibilités pour fuir. Pour les petits mammifères, c’est évidemment beaucoup plus compliqué. Je pense aux écureuils, aux martres, aux fouines, aux hérissons et à beaucoup d’autres espèces. Nous manquons encore de recul pour mesurer ce qui s’est réellement passé. Après les incendies de 2022, lorsque les équipes avaient pu rentrer plus largement dans les massifs, elles avaient retrouvé davantage de cadavres. Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour établir un bilan.
BSL : Avez-vous observé des déplacements importants de grand gibier comme après les incendies de 2022 ?
TV : En 2022, nous avions effectivement observé des déplacements et quelques concentrations de sangliers dans les communes voisines des zones incendiées. Ils s’étaient notamment réfugiés dans les secteurs épargnés ou dans des champs de maïs. Cette fois encore, j’ai vu des sangliers fuir. Mais pour le moment, nous n’observons pas de concentration particulière de chevreuils. Là encore, il faut rester prudent : nous sommes encore dans l’urgence et nous aurons une vision beaucoup plus précise dans les semaines qui viennent.
BSL : Certains animaux que vous observez semblent-ils affectés par ce qu’ils viennent de vivre ?
TV : Oui, et c’est quelque chose qui nous interpelle beaucoup. Un de nos techniciens, qui connaît très bien les oiseaux, m’a notamment signalé une réduction très importante des distances de fuite. On voit par exemple des palombes qui ne décollent qu’à trois mètres. Nous constatons la même chose sur différents oiseaux. C’est un indicateur intéressant parce que cela montre que certains animaux sont probablement épuisés ou fortement perturbés. Au-delà du nombre d’animaux, il va donc falloir regarder leur comportement.
BSL : Que peuvent faire les chasseurs dès maintenant pour aider la faune ?
TV : Nous commençons justement à faire passer des consignes. L’une des priorités est de créer un maximum de petits points d’eau dans les secteurs où elle manque. C’est quelque chose qui avait très bien fonctionné après les incendies de 2022. Nos sols sont très filtrants, donc cela peut nécessiter de mettre une bâche pour conserver l’eau. Mais l’objectif est de multiplier ces petits points d’eau. Les endroits où subsistent des rivières ou de petits cours d’eau vont évidemment jouer un rôle essentiel. L’eau, aujourd’hui, c’est la vie. Nous allons également installer quelques appareils photo pour observer ce qui revient et essayer de comprendre comment la faune réinvestit les territoires.
BSL : L’expérience de 2022 vous rend-elle malgré tout optimiste sur la capacité de la nature à repartir ?
TV : Oui, parce que la nature est parfois surprenante. Après un incendie, la matière organique se décompose rapidement et le sol bénéficie d’un apport qui peut favoriser une reprise extrêmement forte de la végétation dès que la pluie revient. Les secteurs brûlés en 2022 sont aujourd’hui, pour certains, devenus un véritable océan de verdure. La forêt elle-même demande évidemment beaucoup plus de temps pour se reconstituer, mais le sous-étage repart très rapidement. Le lièvre est un exemple assez spectaculaire. Après les incendies de 2022, nous avons retrouvé des densités de lièvres incroyables sur certains secteurs. La dynamique de reproduction peut être extrêmement rapide. Quand vous voyez le paysage juste après le feu, vous avez du mal à imaginer que la vie puisse revenir aussi vite.
BSL : Après les incendies de 2022, combien de temps avait-il fallu avant de pouvoir chasser à nouveau sur les territoires touchés ?
TV : L’année qui a suivi, il n’y a eu ni plan de chasse ni chasse sur les secteurs concernés. Les chasseurs ont pu revenir deux ans après. Mais il faut comprendre que le problème ne concerne pas uniquement la faune. Après un incendie, la forêt doit être exploitée, nettoyée et remise en état. Il y a énormément d’engins forestiers, des arbres à abattre et des pistes qui sont dégradées. Avec l’hiver, l’accessibilité peut devenir extrêmement compliquée. La nature peut reprendre ses droits rapidement alors que le massif, lui, reste difficilement accessible pendant longtemps.
BSL : Peut-on déjà dire qu’il n’y aura pas de chasse cette saison sur les territoires qui viennent de brûler ?
TV : Nous n’avons encore rien décidé. La chasse n’est même pas ouverte et nous sommes toujours dans la gestion de l’incendie. Ce n’est pas le moment de prendre ce genre de décision. Mais évidemment, l’expérience de 2022 nous donne une idée de ce qui peut se passer. Nous allons devoir échanger avec les présidents des sociétés concernées et regarder territoire par territoire quelle est la situation.
BSL : Combien de communes sont finalement concernées ?
TV : Nous sommes aujourd’hui autour de treize communes concernées. Ce n’est pas forcément énorme en nombre de territoires, mais ce sont des territoires extrêmement vastes avec parfois des sociétés de chasse qui regroupent 400 ou 500 chasseurs. Cela veut dire que derrière l’incendie, il y aura aussi une vraie problématique humaine : beaucoup de chasseurs risquent de ne plus pouvoir pratiquer sur leur territoire habituel pendant un certain temps.
BSL : Justement, que vont devenir ces chasseurs si leurs territoires restent fermés ?
TV : C’est là que la solidarité va jouer. En 2022, elle avait été énorme et nous savons déjà qu’elle sera de nouveau au rendez-vous. Pour le moment, ce n’est pas encore l’heure. Mais à partir de la mi-août ou de la fin août, nous allons commencer à travailler sérieusement sur une sorte de banque de territoires. Des sociétés de chasse pourront proposer d’accueillir les chasseurs des communes sinistrées. Certaines envisagent déjà de leur proposer des cartes à tarif réduit, voire au tarif des chasseurs locaux. Nous sommes énormément sollicités et je ne suis pas inquiet sur ce point. La solidarité va se mettre en place.
BSL : Vous avez déjà reçu des propositions ?
TV : Oui. Des chasseurs me disent déjà : « Avec la commune d’à côté, on ne s’entend pas toujours lorsque les chiens débordent, mais cette année ils seront les bienvenus et ils viendront quand ils voudront. » C’est aussi cela, la chasse. On peut avoir des désaccords entre voisins le reste de l’année, mais quand un territoire traverse une catastrophe pareille, tout cela passe au second plan. Aujourd’hui, certains chasseurs ont perdu leur territoire ou vont être privés de chasse pendant un certain temps. Je sais que les autres seront là pour les accueillir.












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