Parti d’un besoin très concret, celui de mieux organiser des chasses familiales et de sortir du casse-tête des groupes WhatsApp, Stanislas de Chevigné a lancé Mes Chasses, une application pensée pour simplifier la vie des organisateurs. Invitations, cartographie, documents administratifs, suivi des bracelets, sécurité en temps réel, archivage des données : l’outil veut répondre aux nouvelles attentes du terrain sans dénaturer la chasse. Pour So Chasse, son fondateur revient sur la genèse du projet, sa vision du numérique et les évolutions qu’il juge indispensables pour l’avenir du monde cynégétique.
So Chasse : Comment est né le concept de Mes Chasses ?
Stanislas de Chevigné : Tout est parti d’une base très simple. Dans ma famille, on organise des chasses familiales, dans un cadre assez restreint, avec des amis, des proches, des cousins. Ce sont des chasses qui se transmettent de génération en génération. À l’époque de mes grands-parents, c’était beaucoup plus simple. Il y avait moins d’administratif, moins d’organisation au sens où on l’entend aujourd’hui. Quand mes parents ont repris, il y avait déjà un peu plus de contraintes. Et puis, en parallèle, comme on est aussi invités à droite, à gauche, il y avait toujours des groupes WhatsApp qui circulaient partout : un groupe pour une chasse, un autre pour l’année suivante, des gens à réinviter, d’autres à trier. Cela devenait vite illisible. Moi-même, autour de Nantes, j’avais été invité à pas mal de chasses, et à chaque fois il fallait jongler avec des groupes différents. L’idée de départ, c’était donc simplement de centraliser les invitations dans une application.

So Chasse : Et ensuite, le projet a pris plus d’ampleur ?
Stanislas de Chevigné : Oui, très vite. Une fois qu’on avait imaginé cette base autour des invitations, d’autres besoins sont apparus. Des utilisateurs m’ont dit qu’une cartographie serait utile. Puis, à partir de là, on a commencé à centraliser les cartes avec les plans cadastraux. Concrètement, cela permet à quelqu’un, en très peu de temps, de reconstituer son territoire de chasse, de placer ses miradors, de signaler des zones de danger, d’ajouter des éléments utiles à l’organisation. En quelques minutes, il visualise son domaine. Ensuite, on a vu arriver une génération plus jeune, en gros les moins de 40 ans, qui veut des outils simples et ne veut pas perdre du temps avec des tâches administratives lourdes. Là, on a développé toute une partie automatisation des documents, avec des modèles réutilisables d’une chasse à l’autre. L’idée, c’est vraiment de faire gagner du temps et de simplifier l’organisation.
So Chasse : Quand vous parlez d’administratif, vous pensez à quoi exactement ?
Stanislas de Chevigné : À beaucoup de choses. D’abord au suivi du plan de chasse : les bracelets, leur nombre, leur prix, les numéros, qui a prélevé quoi, quand et comment. Certains organisateurs ont des volumes très importants à suivre et ils doivent être rigoureux. Il y a aussi tout ce qui concerne les feuilles de présence, les règlements, les documents liés à l’organisation de la journée. Sur l’application, on peut générer automatiquement les documents en PDF. Même quand la signature électronique n’est pas possible, on peut au moins imprimer, la veille, une feuille de présence déjà préremplie avec le nom, le prénom, le numéro de permis, l’assurance, la validation. C’est déjà un gain de temps considérable.

So Chasse : Justement, pourquoi la signature électronique n’est-elle pas encore utilisée pour les carnets de battue ?
Stanislas de Chevigné : Juridiquement, la question est délicate. Au niveau européen, avec le règlement eIDAS, une signature électronique a la même valeur légale qu’une signature manuscrite. Le texte est clair là-dessus. Mais dans le cadre précis de la chasse et des carnets de battue, il reste des interrogations spécifiques. Aujourd’hui, tant qu’il n’y a pas un cadre très clair, cela bloque. Et c’est dommage, parce que techniquement, on pourrait imaginer plein de solutions : géolocalisation, codes temporaires donnés par l’organisateur, ouverture de la signature seulement au début des consignes et fermeture à la fin. On pourrait parfaitement répondre à l’exigence qui consiste à s’assurer que les participants sont bien présents sur place et qu’ils ont écouté les consignes. Le problème, c’est qu’en cas d’accident, le premier document qu’on ira regarder, c’est le carnet de battue. Donc tant qu’il n’y a pas un texte net sur le sujet, l’organisateur peut se retrouver exposé. En revanche, sur Mes Chasses, tout est déjà prêt techniquement. Le jour où la loi évolue, on pourra basculer très vite.
So Chasse : Comment fonctionne concrètement la gestion des invitations ?
Stanislas de Chevigné : L’idée est de faire simple. On crée un événement, on renseigne une date, un nom, un type de chasse, puis on invite les participants. Même si certaines personnes n’utilisent pas l’application, elles peuvent être intégrées. Si j’ai un chasseur plus âgé qui m’a répondu oralement qu’il serait là, je peux l’ajouter manuellement avec son numéro de permis et sa validation. À l’inverse, je peux aussi partager un lien public avec, par exemple, dix places disponibles. Les dix premiers qui répondent s’inscrivent eux-mêmes. On a aussi développé un scanner de permis et de validation. Quand quelqu’un prend son document en photo, l’application récupère les informations pour constituer une sorte de permis virtuel accessible à l’organisateur au moment de la chasse. Tout cela permet de générer la feuille de présence automatiquement. Au final, en deux minutes, l’organisateur peut avoir invité tout le monde, rempli son tableau et centralisé toutes les infos utiles.
So Chasse : L’application gère également la partie financière ?
Stanislas de Chevigné : Oui. Au moment de l’inscription, on peut demander une participation. Cela peut être une PAF pour la journée, pour le repas, pour les frais vétérinaires des chiens, ou simplement un don dans le cadre d’une chasse familiale. L’organisateur reste libre de choisir le système qu’il veut mettre en place, ou de ne rien mettre du tout. Mais l’idée, c’est que cette dimension-là soit aussi centralisée. Là encore, on fait gagner du temps et on évite les bricolages.
So Chasse : Si vous deviez résumer l’outil, comment le présenteriez-vous ?
Stanislas de Chevigné : Je dirais qu’il y a trois grandes étapes. Avant la chasse, on est sur l’invitation, la préparation des documents administratifs, la gestion du plan de chasse, la gestion du domaine et de la cartographie. Pendant la chasse, on entre dans le positionnement des participants. On peut affecter quelqu’un à un mirador, à un poste au sol, à une traque précise. Une fois les postes attribués, on génère des cartes que l’on peut diffuser. Avec l’application, on peut savoir qui est où, en temps réel, quand le mode live est activé. Et après la chasse, on peut produire des rapports, archiver les événements, positionner sur la carte les animaux vus, ratés, blessés ou prélevés, et conserver toutes ces données pour la suite. Le but, c’est de collecter des informations utiles au domaine pour améliorer les chasses futures et suivre l’évolution du territoire.
So Chasse : En quoi la dimension data peut-elle être utile à un organisateur ?
Stanislas de Chevigné : Elle peut l’être à plusieurs niveaux. Par exemple, après une chasse, on peut positionner sur la carte les passages, les animaux vus, blessés, ratés ou prélevés. À partir de là, on peut faire ressortir des zones de passage, presque comme des cartes de chaleur. Cela permet ensuite de mieux organiser les prochaines battues. Si l’on voit qu’un secteur a généré davantage de passages lors des dernières traques, on peut décider d’y renforcer le dispositif, d’ajouter un poste ou de déplacer un mirador. En ce sens, l’outil peut faire évoluer très concrètement l’organisation technique d’une chasse. Et au-delà de la battue elle-même, cela permet aussi de suivre l’évolution d’un territoire dans le temps.
So Chasse : Vous insistez beaucoup sur l’évolution des territoires. Pourquoi est-ce important ?
Stanislas de Chevigné : Parce que les territoires changent très vite. Je prends souvent l’exemple de la Loire‑Atlantique. Dans les années 1980, on chassait surtout du lapin et du petit gibier. Au début des années 2000, on observait une population de chevreuils déjà nettement plus importante, même si les sangliers restaient encore peu présents. À partir de 2010, puis surtout entre 2015 et 2017, on a vu arriver des populations de sangliers en très grand nombre. Aujourd’hui, on commence à voir des cerfs dans des secteurs où ils n’existaient pratiquement pas auparavant. Cela veut dire que les générations futures ne chasseront pas exactement les mêmes espèces, pas dans les mêmes conditions, ni sur les mêmes territoires. Avec des rapports, des cartes et des données accumulées au fil du temps, on pourra mieux comprendre comment un domaine évolue. Et pour un organisateur, c’est extrêmement intéressant.
So Chasse : Finalement, Mes Chasses, c’est quoi : un outil de data ou un outil de gestion ?
Stanislas de Chevigné : C’est d’abord un outil de gestion. De gestion, d’organisation et de sécurité. La data vient en soutien, mais ce n’est pas une application conçue pour faire remonter des données aux fédérations ou à l’État. Si un jour certains propriétaires ou gestionnaires veulent partager leurs données avec des structures extérieures, pourquoi pas, mais ce n’est pas l’objectif de départ. L’objectif, c’est d’aider un organisateur à gérer son territoire, son domaine, son budget, ses documents, ses rôles, ses invités. On peut même aller jusqu’à gérer des rôles dans le domaine : actionnaire, gestionnaire, propriétaire, cotisant. Il y a aussi une partie budget, presque comme un Tricount intégré, pour répartir des frais entre organisateurs, suivre des factures, ce genre de choses.
So Chasse : Vous avez participé il y a peu à un colloque organisé à Chambord par Ghislain de Simencourt de Terrassur. Vous avez eu l’occasion de rencontrer des responsables de fédérations départementales des chasseurs. Quels ont été leurs retours ?
Stanislas de Chevigné : En effet, j’ai pu beaucoup discuter avec des représentants de fédérations. Ce qui a suscité le plus d’intérêt chez eux, c’est avant tout la sécurité. Sur ce point, ils ont trouvé très pertinente une fonctionnalité que j’ai intégrée : le scanner de danger.
Concrètement, l’application analyse l’environnement immédiat d’un poste et affiche instantanément les risques aux alentours : habitations, bâtiments agricoles, routes, lignes haute tension, voies ferrées ou chemins de randonnée. Pour un chasseur posté dans un secteur qu’il connaît mal, c’est une aide précieuse. S’il a une haie dense derrière lui, l’application lui signale visuellement la présence d’une maison ou d’une route invisible à l’œil nu. C’est un outil de prévention très concret.
Ensuite, ils ont bien sûr retenu la simplification administrative. Ils savent que pour attirer et garder les nouvelles générations, il est indispensable de proposer des outils numériques qui éliminent la lourdeur des documents papier et facilitent la gestion quotidienne.
So Chasse : La cartographie sert aussi à autre chose qu’à placer les postes ?
Stanislas de Chevigné : Oui, bien sûr. On peut par exemple paramétrer des alertes de zone. C’est très utile près des réserves naturelles ou des espaces protégés. J’ai en tête des secteurs de marais, entre Nantes et Saint-Nazaire, où il suffit parfois de franchir un pont pour entrer dans une réserve. Si le chasseur n’a qu’une carte classique, ce n’est pas toujours évident. Avec l’application, lorsqu’on s’approche d’une zone sensible, le téléphone peut envoyer une alerte pour signaler qu’on entre dans un périmètre protégé. C’est très concret et très utile sur le terrain.
So Chasse : Et dans les zones blanches, comment cela se passe-t-il ?
Stanislas de Chevigné : On a prévu le problème. L’application enregistre les données par petits paquets. Quand il n’y a plus de réseau, elle continue de stocker. Dès qu’une connexion revient, elle transfère les informations. Le GPS, lui, reste souvent utilisable, et on peut aussi précharger les cartes. En revanche, évidemment, le partage en direct ne fonctionne pas sans réseau. Là, on est confrontés aux limites normales de n’importe quelle application. Mais tout ce qui peut être anticipé l’a été.
So Chasse : Avez-vous senti une résistance chez certains chasseurs face à un outil connecté ?
Stanislas de Chevigné : Du côté des utilisateurs, non, pas vraiment. Quand je présente l’application, elle n’est pas perçue comme quelque chose de lourd ou de compliqué. Chacun s’en sert à sa manière. Certains n’utilisent que la partie invitations, d’autres surtout la cartographie, d’autres encore la partie live. Les réticences que j’ai pu entendre viennent plutôt d’une autre inquiétude : si la chasse commence à utiliser trop d’outils connectés et de géolocalisation, certains craignent qu’un jour l’État ou les opposants imposent des systèmes de signalement ou de suivi généralisé. Derrière cela, il y a la peur d’être ciblé, ou de laisser entendre qu’une zone de chasse serait par nature dangereuse, ce que beaucoup refusent. Je comprends ces préoccupations. Mais côté utilisateur pur, je n’ai pas vu d’opposition franche. Au contraire, les gens voient surtout l’intérêt pratique.
So Chasse : Les chasseurs ne sont pas tous très à l’aise avec le numérique. L’application a-t-elle été pensée pour eux ?
Stanislas de Chevigné : Oui, complètement. L’objectif est justement de rester simple. Il y a des réponses basiques, des boutons clairs pour accepter ou refuser une invitation, et surtout on n’est pas obligé que tout le monde utilise l’application pour que cela fonctionne. Si un participant ne veut pas se connecter ou ne maîtrise pas l’outil, l’organisateur peut très bien le gérer manuellement dans sa base. Il l’ajoute, le coche comme présent, et cela suffit. Il y a donc une vraie souplesse.
So Chasse : Quelle est justement votre vision de la chasse en France ?
Stanislas de Chevigné : Je pense que la chasse a un vrai défi de transmission. Et pour moi, il faut regarder la réalité en face : les jeunes vivent avec un téléphone à la main, avec les réseaux sociaux, avec les outils numériques. Si on veut leur parler, il faut aller là où ils sont. Je l’ai dit à plusieurs interlocuteurs du monde cynégétique : il faut que les fédérations investissent davantage les réseaux sociaux et s’appuient sur les créateurs de contenu chasse. Aujourd’hui, les jeunes sont exposés pendant des heures à des contenus, souvent anti-chasse. Si on ne propose pas un contre-discours intelligent, moderne, accessible, on ira dans le mur. Mes Chasses, à sa petite échelle, répond aussi à cela : donner aux nouvelles générations des outils qu’elles comprennent et qu’elles utilisent déjà partout ailleurs dans leur quotidien.
So Chasse : Quel est le modèle économique de Mes Chasses ?
Stanislas de Chevigné : Il est assez simple. Pour les petits domaines, sur la base d’une chasse par mois, c’est gratuit. Et en réalité, beaucoup sont même en dessous de ce rythme. Donc un domaine peut utiliser l’application de manière illimitée, avec un nombre illimité de chasseurs, gratuitement. Il y a seulement une commission sur les paiements en ligne, parce qu’il faut couvrir les frais bancaires. Pour les organisateurs un peu plus importants, jusqu’à quatre chasses par mois, on est à 79 euros par an. Et pour les grands domaines ou les chasses commerciales, avec plus de besoins de personnalisation, on est à 249 euros par an. Mes deux cibles principales sont les chasses familiales et les chasses commerciales.
So Chasse : Quelles sont les prochaines évolutions que vous souhaiteriez développer ?
Stanislas de Chevigné : Il y en a deux qui me tiennent à cœur. D’abord, une version plus adaptée aux chasses personnelles. Pas seulement la battue organisée, mais aussi les sorties entre amis, à deux ou trois, ou même seul. L’idée serait de permettre à de petits groupes de se géolocaliser, de suivre leurs quotas, leurs observations, tout en gardant les outils de sécurité comme le scanner de danger. Ensuite, j’aimerais développer une sorte de carnet de bord personnel du chasseur. Moi, je chasse depuis 2007, et je ne me souviens plus précisément du premier chevreuil que j’ai tiré, ni du lieu, ni du contexte. J’aimerais un outil qui permette de garder cette mémoire-là : ce que j’ai vu, ce que j’ai prélevé, où, quand, comment. Quelque chose de très personnel, presque un grand annuaire de vie cynégétique. C’est aussi ça, au fond, le numérique bien utilisé : non pas remplacer la chasse, mais mieux l’organiser, mieux la transmettre et mieux la raconter.












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