Après vingt années de développement au sein du groupe Rivolier, Alexandre Mareuil a changé de mains le 31 décembre 2025. La maison bordelaise, référence de la maroquinerie haut de gamme française liée à l’univers de la chasse, du vin et de l’art de vivre, entre désormais dans une nouvelle phase. Daphné de Roquefeuil revient sur les coulisses de cette reprise familiale menée avec son mari Emilion et sa belle-sœur Elvire, leur attachement à l’héritage Mareuil, leur volonté de moderniser la marque sans la dénaturer, et leurs ambitions en France comme à l’international.

So Chasse : Daphné, comment s’est opérée la reprise d’Alexandre Mareuil ?
Daphné de Roquefeuil : C’est une longue histoire, mais au fond, tout procède d’un attachement très sincère à la marque. Je viens d’une famille de chasseurs, et j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour Alexandre Mareuil, autant pour la qualité de ses produits que pour leur élégance. J’ai grandi en voyant mes cousins porter du Mareuil. C’était une maison qui appartenait déjà à notre univers. Avec mon mari Emilion et ma belle-sœur Elvire, nous nourrissions depuis quelque temps l’envie d’entreprendre ensemble autour d’un projet porteur de sens, ancré dans de véritables racines. Nous partageons tous les trois une sensibilité commune pour le beau, le travail bien mené, le savoir-faire français et le haut de gamme. Lorsque nous avons décidé de franchir le pas, nous avons passé en revue plusieurs maisons de maroquinerie. Alexandre Mareuil figurait clairement dans notre top 3. Et à ce moment-là, toutes les planètes se sont alignées. Sophie-Charlotte Van Robais poursuivait d’autres projets au sein du groupe Rivolier, le contexte s’y prêtait, et les choses se sont finalement concrétisées assez rapidement.
So Chasse : Justement, qu’apportez-vous chacun à cette reprise ?
Daphné de Roquefeuil : Nous réunissons trois profils très complémentaires. Pour ma part, j’ai évolué pendant sept ans chez L’Oréal Paris, dans le marketing, d’abord sur le marché français puis, ensuite, sur le marché européen. J’ai donc développé une vraie sensibilité à la marque, au produit, à son positionnement et à la manière de l’incarner. Mon mari Emilion possède un tempérament d’entrepreneur. Il a fondé plusieurs sociétés et a toujours manifesté une attention particulière aux matériaux nobles, aux techniques artisanales et aux beaux objets. Il y a une dizaine d’années, il avait d’ailleurs lancé avec un ami une marque de maroquinerie pour homme, La Maison Artilion. Il pilotait notamment toute la partie création des produits, design et production. C’est une expérience qu’il avait profondément appréciée et qui ne l’a jamais quitté. De son côté, Elvire a longtemps évolué dans l’univers du luxe. Elle a d’abord exercé comme agent d’artistes pour des photographes spécialisés dans les natures mortes, notamment pour de très grandes maisons comme Chanel, Dior, Shiseido ou Hermès. Puis elle a prolongé son parcours dans l’univers des palaces, sur des fonctions liées à l’événementiel et à la communication. Elle possède ainsi une excellente connaissance d’une clientèle exigeante et de l’ensemble des codes du luxe.

So Chasse : Comment la reprise s’est-elle structurée ?
Daphné de Roquefeuil : Nous avons repris la marque avec ses équipes en place. Aujourd’hui, nous comptons dix salariés. L’atelier se situe à Artigues, près de Bordeaux, et nous exploitons également la boutique parisienne, rue Vignon, dans le 9e arrondissement. Il nous paraissait essentiel de préserver cette continuité humaine et artisanale. Dans l’atelier, nous comptons un coupeur, plusieurs maroquinières-couturières, un chef d’atelier particulièrement dédié à toute la partie mallettes, une personne polyvalente qui intervient à la fois sur les finitions, la teinture des tranches, l’expédition et le contrôle qualité, une assistante, un responsable du site et du suivi des commandes, ainsi que deux personnes à Paris pour animer la boutique.
So Chasse : La fabrication demeure évidemment un point central. Qu’avez-vous souhaité préserver ou faire évoluer ?
Daphné de Roquefeuil : Lorsque l’on confectionne des produits de maroquinerie, le sujet numéro un, c’est le cuir. Il constitue la matière première, donc l’âme du produit. Depuis quelques mois, nous avons arrêté le choix de retravailler exclusivement avec des tanneries françaises. Cela nous a permis de retrouver le cuir historique d’Alexandre Mareuil, et c’est véritablement le plus grand bonheur de nos clients. Aujourd’hui, nous avons retrouvé une matière souple, soyeuse et riche. C’est un aspect que les clients apprécient énormément.
« Notre priorité consiste à nous recentrer sur l’univers de la chasse »
So Chasse : Vous héritez d’une offre déjà large. Allez-vous tout conserver ?
Daphné de Roquefeuil : Il existe effectivement des gammes très diverses aujourd’hui : mallettes, fourreaux, cartouchières, bagages de voyage, sacs à main, cartables, accessoires… La gamme femme, développée ces dernières années, se révèle assez vaste. Mais à court terme, notre priorité s’impose clairement : nous recentrer sur le cœur historique de la maison, c’est-à-dire l’univers de la chasse. Cela suppose de moderniser les collections, de proposer de nouveaux produits, mais toujours au plus près des besoins des chasseurs. Nous souhaitons également développer toute une gamme de cadeaux et d’accessoires autour de l’art de vivre à la française. Nos clients historiques, notamment les armuriers et les revendeurs, se montrent très friands de ces produits.
So Chasse : Quand vous évoquez des accessoires et des idées cadeaux, à quoi songez-vous ?
Daphné de Roquefeuil : À des objets faciles à offrir, utiles, bien conçus, avec une véritable identité. Aujourd’hui, nous proposons déjà des bouteilles isothermes, des mugs, des flasques, des gobelets, des ceintures, des gants, des trépieds… Ce sont des produits qui séduisent beaucoup parce qu’ils ouvrent les portes de l’univers Mareuil à travers des formats plus accessibles. Nous collaborons aussi avec de nombreuses propriétés viticoles, naturellement parce que nous sommes installés dans la région bordelaise. Nous déployons donc toute une gamme autour du vin : porte-bouteilles, dessous de verre, dessous de carafe… Là encore, nous souhaitons enrichir cette offre, parce qu’elle rencontre un très bon accueil, notamment en boutique à la fin de l’année.

So Chasse : Les mallettes demeurent l’un des symboles les plus forts de la maison…
Daphné de Roquefeuil : Oui, pleinement. Historiquement, Mareuil s’incarne dans les mallettes, ainsi que dans toute la bagagerie et les accessoires autour de la chasse. Et le métier de malletier relève d’un savoir-faire qui disparaît peu à peu. Beaucoup d’ateliers, notamment en Italie, ont fermé ces dernières années. Cela nous permet aujourd’hui de capter un certain nombre de demandes sur ce segment. La mallette, chez nous, ne se limite pas à un produit de chasse. Elle exprime un savoir-faire artisanal que nous déclinons aussi pour d’autres univers haut de gamme. Nous concevons par exemple des mallettes pour de grandes propriétés viticoles, pour des marques de caviar, pour des maisons de spiritueux… L’idée reste toujours la même : à produit exceptionnel, écrin exceptionnel.
So Chasse : Comment cela se déroule-t-il concrètement pour un client qui souhaite acquérir une mallette Mareuil ?
Daphné de Roquefeuil : Il existe deux cas de figure. Soit le client sélectionne une mallette “standard” dans notre catalogue, et dans ce cas nous l’orientons selon le type d’arme, la longueur et l’usage recherché. Le client choisit alors la couleur du cuir, du fil et de l’intérieur. Cela peut s’opérer à la boutique, par téléphone, à distance, ou même via notre site. Soit il s’agit d’un projet véritablement sur mesure. Là, nous collaborons beaucoup avec des armuriers qui restaurent de très beaux fusils ou qui conçoivent eux-mêmes des armes. Ils souhaitent alors une mallette parfaitement adaptée, avec les bons compartiments, les bons accessoires, un intérieur spécifique. Dans ce cas, nous co-concevons la mallette avec eux et avec le client.

So Chasse : Le sur-mesure représente quelle part de votre activité ?
Daphné de Roquefeuil : Aujourd’hui, environ 20 %. Et il s’agit souvent de projets très forts, très émotionnels. Le sur-mesure ne consiste pas seulement à choisir une couleur ou à ajouter des initiales. Il s’agit parfois d’imaginer avec le client le produit de ses rêves. Nous avons par exemple tout juste achevé une mallette pour un armurier allemand, destinée à un client qatari. Il nous a demandé d’orner le cuir d’impressions laser, avec des messages particuliers sur la mallette, et à l’intérieur, il avait même fourni une toile avec des inscriptions qu’il fallait intégrer. C’est un travail très long, très exigeant, mais passionnant. Nous accueillons aussi des clients qui viennent avec leurs propres peaux exotiques. Dans ce cas-là, les clients apprécient généralement de venir à l’atelier, d’échanger avec nous, d’examiner ce qu’il est possible d’envisager ou non selon la peau. Nous affectionnons particulièrement ce type de projets exclusifs, 100 % sur mesure.
So Chasse : Alexandre Mareuil demeure une maison positionnée sur le haut de gamme. Souhaitez-vous malgré tout proposer certains produits plus accessibles ?
Daphné de Roquefeuil : Oui, c’est ce que nous commençons doucement à faire. Sur la partie mallette, nous avons développé un nouveau modèle beaucoup plus moderne, plus léger, plus discret également. C’est une pièce que nous affectionnons particulièrement parce qu’elle insuffle un vent de fraîcheur à la marque. Elle contribue à moderniser l’image de Mareuil, à réveiller cette belle endormie. Et surtout, elle demeure plus accessible en prix. Elle s’établit à 800 euros prix public, quand une mallette plus classique se situe plutôt entre 1 200 et 1 500 euros. La même logique prévaut pour les fourreaux. Nous avons développé une nouvelle gamme avec une toile enduite, déperlante, plus moderne, en vert et orange, que nous proposons autour de 400 euros, tandis que nos autres fourreaux se situent plutôt entre 700 et 1 000 euros.

So Chasse : En dehors des mallettes et des fourreaux, quels sont aujourd’hui les produits les plus demandés ?
Daphné de Roquefeuil : Sans hésiter, les trépieds. Ce sont nos best-sellers. Les clients les plébiscitent parce qu’ils sont solides, élégants, et qu’ils se prêtent à la personnalisation. Ce qui amuse, c’est qu’ils ont largement dépassé leur usage initial. À l’origine, ils étaient destinés à la battue. Mais aujourd’hui, beaucoup de gens les installent chez eux. Certains les disposent au bar de leur cuisine, d’autres au coin du feu. Récemment, un client nous en a acquis deux paires pour les placer près de sa cheminée. Ils sont devenus de véritables objets de décoration et de vie.
So Chasse : Quel bilan tirez-vous de votre présence au salon de Mantes ?
Daphné de Roquefeuil : Un bilan très positif. C’était notre première véritable apparition en France en tant que repreneurs de Mareuil, donc c’était un rendez-vous important. Nous avions déjà participé à l’IWA, mais l’atmosphère y était très différente. À Mantes, nous avons noué de très belles rencontres, aussi bien en B2C qu’en B2B. Cela nous a permis d’ouvrir de nouveaux marchés et d’enclencher plusieurs projets. Et puis, surtout, cela nous a beaucoup enrichis. Nous demeurons encore dans une phase de découverte très ouverte, donc tous les retours clients revêtent une grande valeur. Sur les salons, comme lors de mes visites chez les armuriers, les gens expriment très franchement ce qu’ils aiment, ce qu’ils aimeraient voir évoluer, ce que l’on pourrait améliorer. Nous tirons énormément parti de ces retours.
So Chasse : Aujourd’hui, où peut-on retrouver la marque ?
Daphné de Roquefeuil : Nous collaborons avec une bonne trentaine de revendeurs, en plus de notre boutique parisienne. Et oui, nous souhaitons développer ce réseau. Depuis février, j’ai entamé un véritable tour de France pour aller à la rencontre de nos armuriers et de nos clients, mais aussi de nouveaux revendeurs. Et la bonne nouvelle, c’est que nous sommes très bien accueillis. Les gens se réjouissent qu’Alexandre Mareuil vienne les voir. La semaine prochaine, je pars en Belgique. Ensuite, ce seront l’Autriche et l’Allemagne. Nous étoffons progressivement notre maillage terrain.

So Chasse : Cette relance passe aussi par l’image ?
Daphné de Roquefeuil : Oui, bien sûr. Nous sommes en train de repenser tout le site internet. Nous travaillons depuis plusieurs semaines sur un nouveau logo et une nouvelle plateforme de marque. L’objectif est de déployer un nouveau site qui soit pleinement à l’image de ce nouveau souffle que nous souhaitons apporter à Mareuil.
So Chasse : Au-delà de l’Europe, quels marchés vous attirent ?
Daphné de Roquefeuil : Il reste déjà énormément à conquérir en Europe, mais au-delà, les États-Unis représentent évidemment un marché à très fort potentiel au regard du nombre de chasseurs là-bas. Il y a aussi tout le Moyen-Orient, notamment les Émirats et le Qatar, où les clients se montrent très friands de produits français, de maroquinerie française, et plus encore de pièces sur mesure. Il y a quelques années, nous avions d’ailleurs enregistré une commande au Qatar pour une chasse au cours de laquelle l’organisateur souhaitait offrir une mallette à chacun de ses invités. C’est typiquement un marché où nous disposons d’une véritable carte à jouer. Nous collaborons également de plus en plus avec des fabricants d’armes, en France, en Belgique, en Allemagne et ailleurs, afin d’élaborer avec eux des mallettes sur mesure adaptées à leur identité et à leur univers. Cela constitue pour nous un axe de développement important.

So Chasse : Parmi vous trois, qui chasse le plus ?
Daphné de Roquefeuil : Celui qui chasse le plus, c’est Emilion. Il avait d’ailleurs obtenu son permis par l’intermédiaire de So Chasse (le club) il y a maintenant 13 ans. Nous chassons surtout dans le Sud-Ouest. Il fréquente beaucoup la palombière, notamment. Mais au-delà de la pratique elle-même, nous partageons tous les trois un attachement très fort à la nature, au partage, à la convivialité autour de la chasse. Avec Emilion, nous avons aussi trois jeunes enfants, donc en ce moment la pratique réclame un peu plus d’organisation. Mais nous espérons bien pouvoir en profiter davantage bientôt. Ce qui est certain, c’est que nous avons découvert les produits Mareuil à travers la chasse, et pour nous ce sont des objets à la fois robustes, raffinés et pensés comme de véritables compagnons de vie.
So Chasse : On sent chez les clients un attachement très particulier à la marque…
Daphné de Roquefeuil : Oui, énormément. Et c’est très touchant. Les produits Mareuil sont conçus pour durer, évoluer avec leur propriétaire, et se transmettre. Maintenant que je me situe de l’autre côté de la barrière, je mesure à quel point les gens sont attachés à leurs fourreaux, à leurs mallettes, à leurs sacs à bottes. Lors de mes visites chez les armuriers, ils se réjouissent tous de sortir leurs anciennes pièces Mareuil, leurs premiers fourreaux, leurs premières mallettes. Il existe de véritables passionnés de la marque. Récemment, quelqu’un m’a confié qu’il possédait cinq sacs à bottes Alexandre Mareuil, simplement parce qu’il adorait les avoir dans différentes couleurs. Il y a une part d’émotion très forte autour de cette maison, et c’est extrêmement stimulant pour nous.

So Chasse : Comment imaginez-vous Alexandre Mareuil dans dix ans ?
Daphné de Roquefeuil : Notre ambition est de redynamiser Mareuil tout en demeurant totalement fidèles à ses racines, à son âme et à son savoir-faire français d’exception. Si je me projette à dix ans, j’identifie trois grandes priorités. La première, c’est d’ériger Mareuil en marque incontournable en France et à l’international pour la maroquinerie et les accessoires de chasse haut de gamme. La deuxième, c’est de développer notre activité de malletier de luxe au sens large, tous secteurs confondus, comme je l’évoquais avec les vins, les spiritueux, les maisons d’exception. Et enfin, nous aimerions également conquérir une clientèle plus urbaine, plus féminine, avec une gamme de bagages et de maroquinerie susceptible de séduire des amateurs d’authenticité, de beaux objets et d’art de vivre à la française, qu’ils soient chasseurs ou non. Parce qu’au fond, notre conviction demeure simple : Alexandre Mareuil a toute sa place dans le présent, à condition de continuer à exceller dans ce qu’elle a toujours su offrir de mieux, à savoir des objets durables, élégants, fonctionnels et profondément désirables.












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