Alors que les abeilles jouent un rôle central dans la pollinisation et le maintien de la biodiversité végétale, leur disparition progressive inquiète de plus en plus de scientifiques. Or, derrière la santé des pollinisateurs se cache aussi celle des habitats naturels, de la flore sauvage et, indirectement, de toute la petite faune qui en dépend. Spécialiste des espèces animales envahissantes, Romain Lasseur revient sur les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les abeilles, mais aussi sur les solutions concrètes mises en place à travers son activité Izigreen dont le but est d’installer des ruches en entreprise.
So Chasse : Romain, À l’origine, votre expertise porte plutôt sur les espèces envahissantes. Comment en êtes-vous arrivé aux ruches en entreprise ?
Romain Lasseur : À l’origine, nous sommes effectivement un groupe avec une forte expertise sur les espèces animales envahissantes. Petit à petit, des entreprises nous ont sollicités pour les accompagner sur le volet RSE de leurs engagements. La RSE peut vouloir dire beaucoup de choses, mais elle comprend notamment une dimension environnementale. Comme nous avons une grosse expertise sur le frelon asiatique, nous nous sommes assez naturellement intéressés aux ruches, puisque les abeilles sont ses principales proies. Nous nous sommes dit qu’œuvrer pour la biodiversité, ce n’était pas seulement réguler les espèces animales envahissantes, mais aussi favoriser la biodiversité par des actions concrètes. La mise en place de ruches dans les entreprises est alors apparue comme une évidence.

SC : Installer des ruches en entreprise n’est pas nouveau. Qu’est-ce qui différencie votre démarche ?
RL : Ce n’est pas nouveau, en effet. Il n’y a rien de révolutionnaire dans le fait d’installer des ruches. En revanche, comme nous sommes scientifiques, je voulais être capable de mesurer un impact. Pas forcément directement sur la biodiversité, parce que c’est complexe, mais sur un autre aspect : la contribution à la captation du carbone. Nous savons que les abeilles sont favorables à la biodiversité végétale. Elles permettent de maintenir la richesse génétique des végétaux dans les milieux où elles butinent. Nous avons été les premiers, avec l’Institut Français de l’Abeille (ITSAP) à établir un lien entre l’activité de pollinisation des abeilles et le piégeage du carbone par les plantes. Une abeille qui butine permet à une plante de grandir. Or, pour grandir, cette plante réalise la photosynthèse : elle capte du carbone et relâche relargue de l’oxygène.
SC : Concrètement, une ruche peut donc être intégrée dans une démarche RSE ?
RL : Oui, tout à fait. Attention, ce n’est pas du crédit carbone. Installer des ruches ne fait pas baisser le bilan carbone d’une entreprise au sens réglementaire. En revanche, cela relève de la contribution à la captation du carbone et s’intègre très bien dans un bilan extra-financier. Par exemple, nous avons installé quatre ruches dans une entreprise. Notre rapport montre une contribution à la captation d’environ cent tonnes de carbone. Ce n’est pas un crédit carbone, mais c’est une donnée mesurable, qui permet à l’entreprise de valoriser une action environnementale concrète.

SC : Votre offre s’adresse à des entreprises partout en France ?
RL : Oui, partout en France. Nous sommes trois en interne et nous travaillons avec une trentaine d’apiculteurs professionnels locaux. Ils sont rémunérés pour entretenir les ruches sur plusieurs années. C’est aussi une manière de contribuer économiquement à la filière apicole, qui ne va pas très bien. Les apiculteurs ne sont pas salariés chez nous, ce sont des prestataires. Mais cela représente pour eux un revenu complémentaire non négligeable. Et s’il y a un excédent de production de miel, il reste à l’apiculteur. Nous ne récupérons pas le miel supplémentaire au-delà de ce que nous garantissons à l’entreprise (environ 14kg de miel par ruche par an) . C’est logique : si l’apiculteur travaille bien et que les abeilles produisent bien, il doit aussi bénéficier du fruit de son travail.
SC : Est-ce que vous installez des ruches partout, y compris en ville ?
RL : Non, justement. Nous faisons attention à ne pas installer des ruches n’importe où. Notre modèle mathématique permet de réaliser au préalable un audit par satellite (en plus d’une visite sur site) pour évaluer la quantité de nourriture disponible autour du site. Si l’on installe quatre ruches, il ne faut pas créer une compétition avec les pollinisateurs sauvages. Il faut qu’il y ait assez de ressources pour tout le monde. C’est pour cela que nous intervenons plutôt en périphérie, dans des zones d’activité, des milieux agricoles ou des environnements où la biodiversité végétale est suffisante.

SC : On entend souvent dire que les abeilles sont en danger. Est-ce une réalité scientifique ?
RL : Oui, c’est une réalité. Des rapports de l’ANSES montrent que les abeilles sont bien en danger, pour plusieurs raisons. On parle beaucoup des pesticides, et ils jouent bien sûr un rôle. Mais il n’y a pas que cela. Il y a aussi l’amateurisme de certains apiculteurs. Des particuliers installent des ruches dans leur jardin, les suivent plus ou moins bien, puis les colonies s’effondrent. On invoque alors immédiatement les pesticides, alors que le mauvais suivi sanitaire peut aussi être une cause importante. Il y a également la simplification des paysages, la diminution des ressources florales, et bien sûr le frelon asiatique, qui est aujourd’hui une menace majeure.
SC : Le frelon asiatique est donc l’une des grandes causes de mortalité des abeilles ?
RL : Oui. On estime qu’une abeille sur trois disparaît à cause du frelon asiatique en France. Il est arrivé accidentellement en 2004 dans le Sud-Ouest, dans le Lot-et-Garonne, et il couvre aujourd’hui toute la France.
SC : Quel est le rayon d’action d’une ruche ?
RL : Classiquement, dans un environnement riche et diversifié, on parle d’environ deux kilomètres pour des abeilles bien nourries. Pour notre modèle mathématique, nous considérons une zone de trois kilomètres autour des ruches. C’est sur ce périmètre que nous analysons les ressources disponibles.
SC : Quels sont les milieux les plus favorables aux abeilles ?
RL : Les milieux agricoles peuvent être très favorables, notamment avec le colza, le tournesol ou certaines cultures mellifères. Les bordures forestières, les landes, les prairies et les zones avec une forte biodiversité végétale sont aussi intéressantes. Le plus favorable reste un environnement où la diversité végétale est importante. Mais une monoculture de colza ou de tournesol peut aussi permettre aux abeilles de se concentrer sur une ressource abondante. Il ne faut pas juger trop vite un site. Nous avons par exemple des ruches sur le toit d’un supermarché en périphérie de Lyon . À première vue, ce n’est pas un endroit que l’on imagine favorable. Pourtant, il y a un parc avec des châtaigniers à proximité, et ces ruches font partie de celles qui produisent le mieux de notre parc.

SC : Quel est l’impact concret des abeilles sur les milieux naturels ?
RL : Leur rôle principal est le maintien de la diversité végétale. Environ 70 % des plantes à fleurs dépendent de la pollinisation par les insectes. Le vent reste un facteur important de pollinisation, mais la contribution des abeilles et des autres insectes pollinisateurs est majeure. Les abeilles sont un peu la partie émergée de l’iceberg. Si elles vont mal, cela signifie souvent que les autres insectes pollinisateurs vont mal aussi. Ce sont des sentinelles.
SC : Peut-on dire que protéger les abeilles, c’est aussi protéger les habitats et la petite faune ?
RL : Oui, indirectement. Protéger les abeilles, c’est protéger les ressources florales, les habitats et toute une chaîne alimentaire. Les abeilles constituent aussi une biomasse d’insectes et font elles-mêmes partie de cette chaîne alimentaire, notamment pour le frelon asiatique. Leur présence traduit souvent la qualité d’un milieu.
SC : Les pratiques agricoles ont-elles encore une influence forte sur les abeilles ?
RL : Oui, bien sûr. Les pratiques agricoles influencent les abeilles parce qu’elles peuvent simplifier le paysage et réduire la diversité végétale. L’usage de certains produits, notamment insecticides, a aussi un impact. Mais il y a une vraie évolution dans le monde agricole. De plus en plus d’agriculteurs prennent en compte ces enjeux, par exemple en traitant plutôt en fin de journée, lorsque les abeilles sont rentrées à la ruche. Opposer systématiquement abeilles et agriculteurs, ce serait trop simpliste.

SC : Tous les miels se valent-ils ?
RL : Non, ils dépendent énormément des essences butinées. Un miel d’acacia, un miel de sapin ou un miel issu d’un environnement plus diversifié n’auront pas le même goût ni les mêmes caractéristiques. Tout dépend du cortège floristique autour des ruches.
SC : Comment reconnaître un miel issu d’un environnement local et plus maîtrisé ?
RL : Le premier critère, c’est l’origine. Quand on achète un miel industriel très peu cher en grande surface, on ne sait pas toujours précisément d’où il vient, et souvent il ne vient pas de France. L’intérêt de notre démarche, c’est que les entreprises et leurs collaborateurs savent que le miel a été produit localement. C’est du circuit court. Certaines entreprises sont tellement fières de leur miel qu’elles en mettent même une partie en rayon lorsqu’elles sont dans la distribution.
SC : Pour un chef d’entreprise, quel est l’intérêt d’installer des ruches ?
RL : Il y a plusieurs intérêts. D’abord, cela suscite la curiosité des collaborateurs. Les ruches sont visibles, vivantes, concrètes. Les salariés sont souvent fiers que leur entreprise mène ce type d’action en faveur de la biodiversité. Ensuite, il y a le miel, qui est généralement restitué aux collaborateurs dans des pots avec l’étiquette de l’entreprise. C’est un présent valorisant. Il y a aussi l’aspect communication RSE, la marque employeur, l’image auprès des partenaires et des clients. Aujourd’hui, les jeunes générations demandent aux entreprises ce qu’elles font réellement pour l’environnement. Le tri des déchets ou le compostage, c’est très bien, mais cela reste assez passif. Des ruches, c’est visible, vivant, engageant.

SC : Vous fournissez aussi un rapport RSE ?
RL : Oui. C’est un point important de notre offre. Nous fournissons un rapport RSE qui mesure l’impact des ruches sur la contribution à la captation du carbone autour du site. Encore une fois, ce n’est pas du crédit carbone, mais c’est un indicateur extra-financier concret. Nos ruches sont également fabriquées en ESAT, avec du bois français régénéré et des peintures contenant uniquement des pigments naturels. Nous avons essayé d’aligner toute la chaîne de valeur : biodiversité, apiculture locale, inclusion, matériaux responsables et impact mesurable.
SC : Organisez-vous des actions pédagogiques avec les salariés ?
RL : Oui, une animation annuelle est prévue. Cela peut prendre la forme d’une sensibilisation en entreprise, avec une conférence d’environ deux heures animée par l’apiculteur, qui explique la vie des abeilles et le fonctionnement de la ruche. Nous proposons aussi une newsletter trimestrielle, “Le Butineur”, personnalisée avec le logo de l’entreprise. Elle explique ce qui se passe dans la ruche au fil des saisons. Et lorsque quelques collaborateurs sont très intéressés, ils peuvent être équipés et participer à la récolte du miel.
SC : Quel budget faut-il prévoir ?
RL : Nous avons choisi un système mensualisé pour éviter de peser sur la trésorerie des entreprises. Une ruche coûte 120 euros par mois, tout compris. Nous proposons plusieurs formules. Une entreprise peut financer une ruche, qui reste alors sur notre rucher à Villefranche-sur-Saône, tout en récupérant son miel en fin d’année. Elle peut aussi installer quatre ruches sur son site, à 120 euros par mois et par ruche. Enfin, il existe des ruchers partagés : par exemple, sur une zone artisanale, deux entreprises voisines peuvent financer chacune une partie des ruches.
SC : Votre démarche s’adresse donc uniquement aux entreprises ?
RL : Oui, notre offre est vraiment pensée pour les entreprises et les collectivités, partout en France. L’objectif est de leur permettre de mener une action visible, locale, pédagogique et mesurable en faveur de la biodiversité.












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