Il y a quelques jours, nous publiions sur nos réseaux sociaux des images de brocards prélevés par Julien Gingembre dans le cadre des essais de la longue-vue Zeiss et de la carabine Sauer 505. Rapidement, de nombreux internautes se sont interrogés : comment la chasse du brocard pouvait-elle déjà être ouverte alors que, dans la majorité des départements français, l’ouverture n’intervient que le 1er juin ? Car dans l’Est, et plus précisément dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, les chasseurs peuvent chasser le brocard dès le 15 mai. Une spécificité directement liée au droit local alsacien-mosellan et à l’histoire mouvementée de cette partie du pays. Pour mieux comprendre cette ouverture anticipée et les différences qui distinguent encore aujourd’hui la chasse dans ces territoires, Julien Gingembre a accepté de tout nous expliquer.
Baudouin de Saint Léger (BSL) : Beaucoup de chasseurs parlent encore d’« Alsace-Lorraine ». Est-ce exact lorsqu’on évoque les particularités cynégétiques ?
Juline Gingembre (JG) : Déjà, première chose, ce n’est pas l’Alsace-Lorraine. Parce que la Meurthe-et-Moselle, les Vosges ou la Meuse, départements faisant partie de l’ancienne région Lorraine, ne chassent pas comme nous. Les particularités concernent uniquement trois départements : la Moselle, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. Ce sont eux qui bénéficient du droit local cynégétique. Donc on peut parler d’Alsace-Moselle pour le droit local et non pas d’Alsace-Lorraine.
BSL : D’où vient ce droit local qui rend la chasse alsacienne-mosellane différente du reste de la France ?
JG : Tout vient de la guerre de 1870. Après la défaite française face à l’Empire allemand, l’Alsace-Moselle a été annexée. Mais attention, elle n’est pas devenue un Land allemand classique comme la Bavière ou la Sarre. Elle a obtenu un statut particulier : celui de « territoire d’Empire ».
BSL: Qu’est-ce que cela changeait concrètement ?
JG : Cela voulait dire que l’Alsace-Moselle conservait certaines libertés administratives et juridiques. Il existait un parlement alsacien-mosellan et des lois spécifiques. Les décideurs locaux ont alors créé un mélange de règles françaises, allemandes et locales. Ce « melting-pot » a donné naissance au droit applicable dans ce territoire d’Empire, ni vraiment allemand et pas totalement détaché du droit français.
BSL : Et ce droit local a survécu après le retour à la France en 1918 ?
JG : Oui. Après la Première Guerre mondiale, certaines règles propres à l’Alsace-Moselle ont été supprimées, tandis que d’autres ont été conservées et que plusieurs pans du droit français ont été réintroduits. Entre 1870 et 1918, la situation juridique avait profondément évolué, si bien que la France n’a pas totalement rétabli le système antérieur après la guerre. La priorité était alors à la reconstruction du pays. Le maintien de ce régime spécifique, qui devait au départ être provisoire, s’est finalement inscrit dans la durée jusqu’à devenir un véritable droit local. Aujourd’hui encore, environ 5 % du droit applicable en Alsace-Moselle diffère de celui en vigueur dans le reste de la France, souvent appelé la « France de l’intérieur ».
BSL : Cela concerne aussi la chasse ?
JG : Exactement. Le droit local s’applique à la chasse. Chez nous, il n’y a pas d’ACCA comme dans le reste de la France. Nous fonctionnons avec des lots de chasse communaux, domaniaux ou privés. Les communes mettent tout ou partie du territoire communal en location, avec parfois plusieurs lots sur une même commune. En gros, c’est la commune qui gère le droit de chasse et non les propriétaires des parcelles. Il existe également des réserves privées : lorsqu’un seul propriétaire possède 25 hectares d’un seul tenant, il peut conserver la gestion du droit de chasse en l’exerçant lui-même ou en le déléguant.
BSL: C’est donc cette organisation qui explique l’ouverture plus précoce du brocard ?
JG : Oui. En Alsace-Moselle, le brocard ouvre le 15 mai, alors qu’en France c’est généralement le 1er juin. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en Allemagne l’ouverture intervient encore plus tôt, dès le 1er mai. Cela prouve qu’on ne chasse ni totalement comme les Français, ni totalement comme les Allemands. Nous chassons comme des Alsaciens-Mosellans !
BSL : Certains disent pourtant que la chasse alsacienne est une copie du modèle allemand…
JG : C’est faux. Bien sûr, il y a une influence allemande. On a été annexés et nous sommes frontaliers. Mais notre système reste spécifique. La preuve, c’est cette date du 15 mai pour le brocard : elle n’existe ni en Allemagne ni dans le reste de la France.
BSL : On remarque aussi beaucoup plus de miradors dans ces départements…
JG : Oui, parce que les chasseurs louent des territoires pour plusieurs années. Cela permet d’investir dans des équipements comme les miradors ou des aménagements cynégétiques. Quand un territoire est durablement attribué, on peut penser la gestion sur le long terme et aux équipements qui vont avec.
SC : Cette culture de la chasse à l’approche vient-elle aussi d’Allemagne ?
JG : En partie oui. Beaucoup de termes techniques viennent de l’allemand : « Pirsch », « Anschuss »… Mais cela fait partie de notre histoire. La langue alsacienne-mosellane, le francique, est une langue ancienne qui précède même l’allemand moderne. Tout cela est ancré depuis très longtemps dans notre culture cynégétique.
Cette ouverture anticipée du brocard illustre finalement toute la singularité de l’Alsace-Moselle. Héritier d’une histoire mouvementée entre la France et l’Allemagne, le droit local continue encore aujourd’hui d’influencer concrètement la pratique de la chasse dans ces trois départements. Des traditions, une gestion spécifique des territoires et une culture cynégétique propre ont permis aux chasseurs alsaciens-mosellans de conserver une identité unique dans le paysage français.












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