L’autorisation récente de la chasse en battue du chamois, de l’isard et du mouflon soulève de nombreuses questions. Cette évolution réglementaire répond-elle à un véritable besoin de gestion des populations ? Remet-elle en cause l’éthique et les traditions de la chasse de montagne ? Quels seront ses effets sur le terrain ? Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons souhaité recueillir le regard de Patrick Zabé, écrivain reconnu, fin connaisseur de la chasse de montagne et auteur de Les Secrets d’un chasseur de montagne, qui a accepté de répondre à nos questions.
SC : Patrick, beaucoup de chasseurs ont eu l’impression que cet arrêté créait une pratique totalement nouvelle. Est-ce vraiment le cas ?
PZ : Non. La chasse en battue du chamois existait déjà dans certains départements. Elle s’est notamment pratiquée dans les Vosges. En revanche, en Alsace, elle était interdite pour des raisons à la fois historiques et éthiques. Dans les Vosges, le contexte est particulier. Les populations de chamois ont fortement diminué ces dernières années. D’après Jean-Pierre Briot, responsable de la commission montagne de la Fédération départementale des chasseurs des Vosges, la présence d’une meute de loups et de plusieurs lynx dans les Vosges du Sud a largement contribué à cette baisse. À une époque, les chamois étaient extrêmement nombreux sur les crêtes vosgiennes. Les chasseurs hésitaient même à tirer au milieu des touristes et préféraient attendre les animaux en lisière des forêts. Malgré cela, les plans de chasse fixés par l’ONF n’étaient jamais réalisés. Dans le Haut-Rhin, par exemple, on demandait parfois près de 700 prélèvements, voire 1000 alors que seulement 400 étaient effectivement réalisés.

SC : Vous avez vous-même connu cette chasse en battue ?
PZ : Oui. J’ai eu cette chance, ou plutôt cette expérience unique, de participer à ce qui reste probablement l’une des dernières véritables battues au chamois organisées dans les Alpes-Maritimes, au début des années 1990. J’en parle d’ailleurs dans mon livre Les Secrets d’un chasseur de montagne. À l’époque, le plan de chasse n’était encore qu’à ses débuts et une société de chasse avait décidé, avant qu’il ne s’impose définitivement, d’organiser une dernière battue « à l’ancienne », comme cela se pratiquait autrefois. Pour moi, c’était l’occasion de vivre une page d’histoire de la chasse de montagne. Cette pratique est très ancienne. Dès la fin du XIXᵉ siècle, le marquis Trédicini de Saint Séverin distinguait déjà dans son ouvrage la chasse du chamois avec de grands chiens courants de la simple traque. Les grands veneurs de l’époque entretenaient de véritables équipages spécialisés sur le chamois. Cette tradition existait également dans les Pyrénées et a marqué toute une époque de la chasse française. Le matin de cette battue, l’ambiance était très particulière. Toutes les équipes du village s’étaient retrouvées sur la place avant de monter vers les postes. Les anciens, qui avaient connu cette chasse dans leur jeunesse, étaient venus malgré leur âge pour revivre une dernière fois cette tradition. Beaucoup n’avaient plus tiré un chamois depuis des années, les difficultés physiques de la montagne les ayant éloignés de cette chasse. Les traqueurs tenaient en laisse leurs griffons nivernais et leurs grands chiens courants avant de les découpler. Très vite, les aboiements ont résonné dans toute la montagne. Les chiens poussaient les animaux vers les crêtes où les chasseurs étaient postés. L’ambiance rappelait davantage une battue au sanglier qu’une chasse traditionnelle du chamois. Au cours de cette journée, j’ai prélevé deux animaux. Le premier, un vieux bouc, à environ 150 mètres. Le second, beaucoup plus loin, à près de 450 mètres, dans une pente très raide. Sur le moment, tout le monde m’a félicité pour ce tir exceptionnel. Pourtant, avec le recul, c’est surtout un profond malaise qui m’est resté. En voyant les chamois fuir devant les chiens et les cris des rabatteurs, j’ai eu le sentiment que l’on perdait tout ce qui fait la noblesse de cette chasse. Dans mon livre, j’écris d’ailleurs que cette journée restera une aventure inoubliable, mais aussi que la battue relègue au second plan les qualités du chasseur. Le chamois prend presque toujours le chemin le plus direct pour fuir, sans véritable ruse. On n’est plus dans cette quête où le chasseur doit observer, approcher, comprendre le terrain et mériter sa rencontre avec l’animal. À la fin de la journée, sept chamois figuraient au tableau. Je me souviens avoir écrit que je craignais presque d’assister à une « Saint-Barthélemy des chamois ». C’est d’ailleurs cette expérience qui a renforcé ma conviction : la chasse en battue peut être une page de l’histoire cynégétique française, mais elle ne représente pas, selon moi, l’avenir de la chasse de montagne.

SC : Pourquoi cette modification légale suscite-t-elle aujourd’hui autant d’opposition ?
PZ : Parce que le chamois n’est pas un grand gibier comme les autres. La chasse du chamois à l’approche est une chasse sportive. Elle demande de la condition physique, de l’observation, de la patience et une excellente connaissance du terrain. Elle laisse aussi une véritable chance à l’animal. En battue, on change complètement de philosophie. On nivelle les difficultés. N’importe quel chasseur peut tirer un chamois lorsqu’il passe devant un poste. On ne retrouve plus cette confrontation entre le chasseur et la montagne. C’est cette différence qui dérange beaucoup de chasseurs de montagne.
SC : Pourtant, certains estiment que cette évolution permettra simplement de mieux réaliser les plans de chasse.
PZ : C’est effectivement l’argument avancé. Mais il faut regarder les raisons profondes. Si les plans de chasse sont parfois difficiles à réaliser, ce n’est pas uniquement parce que la méthode de chasse serait mauvaise. Dans certaines régions, les chasseurs consacrent désormais énormément de temps au sanglier ou au cerf. Le chamois passe souvent au second plan. En Alsace par exemple, la pression de chasse, la présence du loup, le dérangement touristique et même certaines activités de loisirs aériens modifient profondément le comportement des animaux. Les chamois quittent les crêtes et colonisent désormais des secteurs boisés ou de moyenne montagne où ils étaient auparavant beaucoup plus rares.

SC : Pensez-vous que beaucoup de départements appliqueront réellement cette possibilité ?
PZ : Non, je ne le pense pas. Les départements très attachés à la culture de la chasse de montagne continueront probablement à privilégier l’approche. Les Vosges constituent un cas particulier parce que le milieu est beaucoup plus forestier. Mais dans beaucoup de massifs alpins, je doute que les fédérations souhaitent modifier leurs pratiques. Chaque fédération devra désormais faire ses propres choix.
SC : Au fond, êtes-vous opposé à cet arrêté ?
PZ : Oui. À mes yeux, le problème n’est pas le chamois. Le véritable problème concerne aujourd’hui la gestion globale des grands ongulés. Nous exerçons une pression de chasse très importante sur le cerf, parfois jusque tard dans l’hiver. Les animaux vivent sous stress permanent, restent davantage dans les massifs forestiers et provoquent davantage de dégâts. Je pense qu’il faudrait revoir entièrement notre manière de gérer ces espèces plutôt que de modifier la chasse du chamois.

SC :Existe-t-il d’autres modèles de gestion du grand gibier qui fonctionnent selon vous?
PZ : Oui, bien sûr. En Autriche, par exemple, les cerfs sont regroupés l’hiver dans de grands secteurs où ils sont nourris afin de limiter les dégâts forestiers. Au printemps, ils retrouvent leur liberté. J’ai également étudié des exemples en Autriche où les forestiers ont réussi à faire cohabiter durablement la sylviculture, le cerf et le grand tétras grâce à une gestion adaptée des habitats. Chez nous, nous avons encore beaucoup de progrès à faire sur cette approche globale.
SC : Finalement, que révèle selon vous cet arrêté ?
PZ : Il révèle surtout une évolution de notre rapport à la chasse. La chasse de montagne a toujours été une chasse de spécialistes. Elle exige une excellente condition physique, un équipement adapté, beaucoup d’observation et une véritable humilité face à l’animal. Je comprends que certains souhaitent davantage d’efficacité, mais il ne faudrait pas perdre ce qui fait l’essence même de cette chasse. Et puis je vais vous résumer cela par une phrase qui fera sourire beaucoup de montagnards : « Tous les montagnards préfèrent qu’on leur prenne leur femme plutôt que leur chamois. » Cela montre simplement à quel point cet animal fait partie de leur patrimoine et de leur identité.

SC : Plus largement, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la chasse française ?
PZ : Le premier chantier reste la formation. On apprend encore trop souvent aux chasseurs à tirer avant de leur apprendre à observer. Or, chasser n’est pas forcément tuer. Avant de prélever un animal, il faut parfaitement connaître son espèce, son comportement et son environnement. Des associations comme l’ANCGG ou la Fondation François Sommer font un travail remarquable, mais il reste encore beaucoup à faire pour transmettre un véritable esprit de la chasse. Aujourd’hui, certains recherchent avant tout le trophée. À mes yeux, l’éthique, la connaissance de la nature et le respect du gibier doivent toujours passer avant le résultat. C’est cette philosophie qui permettra de préserver durablement la chasse de montagne.














Laisser un commentaire