À quelques jours de l’ouverture de la chasse, la tension monte à Saint-Pierre-et-Miquelon. Un arrêté ministériel vient de retirer le Courlis hudsonien et le Petit Chevalier de la liste des espèces chassables pour les classer parmi les oiseaux protégés. Une décision que la Fédération des chasseurs de l’archipel juge imposée sans véritable concertation et qui remet en cause les quotas adoptés localement quelques semaines auparavant.
Deux espèces retirées de la liste des gibiers
L’arrêté ministériel du 12 août 2026, publié au Journal officiel le 23 août et entré en vigueur le lendemain, modifie les listes d’oiseaux protégés dans plusieurs territoires ultramarins. Pour Saint-Pierre-et-Miquelon, deux espèces sont directement concernées : le Courlis hudsonien, Numenius hudsonicus, et le Petit Chevalier, Tringa flavipes. Tous deux sont désormais ajoutés à la liste des espèces protégées dans l’archipel. Dans le même temps, le texte supprime de la liste des espèces dont la chasse est autorisée le « Courlis corlieu », Numenius phaeopus, ainsi que le Petit Chevalier à pattes jaunes. La conséquence juridique est donc claire : en l’état actuel de la réglementation nationale, ces deux limicoles ne peuvent plus être chassés à Saint-Pierre-et-Miquelon. Une décision qui fait bondir la Fédération des chasseurs locale.
« C’est inacceptable »
Interrogé par France Info, Daniel Koelsch, président de la Fédération des chasseurs de Saint-Pierre-et-Miquelon, ne cache pas sa colère. Il reproche notamment au ministère d’avoir pris une décision nationale sans tenir suffisamment compte de la situation particulière de l’archipel, alors même que chasseurs, collectivité et services de l’État travaillent régulièrement ensemble sur la gestion des espèces. « Il est hors de question de se voir imposer des décisions arbitraires par le ministère, sans concertation. C’est inacceptable », dénonce-t-il. Daniel Koelsch rappelle également le poids particulièrement important de la chasse dans ce petit territoire français d’Amérique du Nord. Selon lui, les adhérents de la Fédération représentent environ 10 % de la population de l’archipel. Derrière le classement de deux oiseaux se pose donc une question beaucoup plus large : celle de la place laissée aux décisions prises localement dans un territoire situé à plusieurs milliers de kilomètres de Paris.
Des quotas avaient pourtant été décidés localement
C’est l’un des points qui nourrit particulièrement l’incompréhension des chasseurs. En juin dernier, la Commission territoriale de la chasse et de la faune sauvage avait travaillé sur la saison 2026-2027 en présence des représentants des chasseurs, de la Collectivité et des services de l’État. Des modalités de prélèvement et des quotas avaient été retenus. Le ministère lui-même reconnaissait d’ailleurs, lors de la consultation publique organisée en juillet, que la chasse du Courlis hudsonien et du Petit Chevalier faisait jusque-là l’objet de quotas restreints à Saint-Pierre-et-Miquelon. Pour le courlis, les contributions à cette consultation font notamment état d’un quota journalier ramené à cinq oiseaux. Les services de l’État à Saint-Pierre-et-Miquelon avaient parallèlement soumis du 8 au 29 juillet à consultation publique les projets d’arrêtés réglementant la chasse des oiseaux migrateurs pour la saison à venir. Quelques semaines plus tard, l’arrêté ministériel change donc totalement la donne en retirant les espèces concernées de la chasse. « Les quotas pour la saison 2026 et 2027 ont été publiés, donc on reste sur ce qui a été décidé collégialement et localement », affirme Daniel Koelsch. Une position de défiance qui illustre l’ampleur du conflit, même si l’arrêté ministériel actuellement en vigueur s’impose juridiquement tant qu’il n’a pas été retiré, modifié ou suspendu par une juridiction.
L’étrange affaire du Courlis corlieu
La controverse comporte également un volet particulièrement technique concernant le courlis. Depuis des décennies, les textes applicables à Saint-Pierre-et-Miquelon mentionnaient comme espèce chassable le Courlis corlieu sous son nom scientifique Numenius phaeopus. Or la taxonomie ornithologique a récemment évolué. Les populations américaines, autrefois considérées comme une sous-espèce du Courlis corlieu, sont désormais reconnues par plusieurs grandes références ornithologiques comme une espèce distincte : le Courlis hudsonien, Numenius hudsonicus. Les populations de l’Ancien Monde conservent, elles, le nom Numenius phaeopus. Cette séparation s’appuie notamment sur des différences génétiques importantes entre les populations américaines et eurasiennes. Le ministère avait d’ailleurs expressément expliqué cette évolution lors de sa consultation publique : l’ancienne liste française des espèces chassables n’avait tout simplement pas encore été mise à jour pour tenir compte de cette évolution scientifique. Sur ce point précis, l’argument de la Fédération selon lequel le « Courlis corlieu » présent localement demeurerait chassable paraît donc juridiquement fragile : l’arrêté du 12 août retire explicitement Numenius phaeopus de la liste des gibiers et protège parallèlement Numenius hudsonicus.
Une protection décidée au niveau international
Le ministère ne justifie pas uniquement son choix par cette évolution de nomenclature. Le Courlis hudsonien, le Petit Chevalier et la Barge hudsonienne ont été inscrits en mars dernier à l’Annexe I de la Convention sur la conservation des espèces migratrices, à laquelle la France est partie. Cette inscription concerne les espèces migratrices considérées comme menacées et appelle les États à leur accorder une protection stricte. C’est sur cette base que le gouvernement a engagé la modification des listes françaises dans les territoires ultramarins. Les opposants à l’interdiction ont toutefois défendu une autre approche lors de la consultation publique : conserver ces oiseaux parmi les espèces chassables tout en appliquant une gestion adaptative, avec quotas réduits ou moratoires ponctuels lorsque leur état de conservation l’exige. Ils soulignent également que les prélèvements réalisés à Saint-Pierre-et-Miquelon sont faibles et que les situations locales ne reflètent pas nécessairement les tendances observées à l’échelle de l’ensemble de la voie migratoire.
Quand Paris efface une gestion construite localement
C’est probablement là que réside le véritable fond du conflit. La nécessité de préserver les espèces migratrices dont les populations connaissent des difficultés peut difficilement être contestée. Mais les chasseurs de Saint-Pierre-et-Miquelon rappellent qu’une protection efficace ne passe pas nécessairement par une interdiction définitive décidée à Paris. Quotas, limitation des prélèvements, suivi des populations et gestion adaptative permettent justement de faire évoluer la chasse selon la réalité biologique observée sur le terrain. Or, dans ce dossier, une Commission territoriale avait travaillé, des quotas avaient été définis et les services locaux de l’État avaient participé au processus. Quelques semaines plus tard, une décision ministérielle nationale vient rendre ces discussions en grande partie caduques. Pour les chasseurs de l’archipel, c’est cette méthode autant que l’interdiction elle-même qui est aujourd’hui « inacceptable ». Et à Saint-Pierre-et-Miquelon, où la chasse occupe une place sans commune mesure avec celle qu’elle peut avoir dans l’Hexagone, le bras de fer entre gestion locale et décision ministérielle ne fait peut-être que commencer.












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