Comment la chasse a forgé le génie militaire du général Leclerc?

Héros de la France libre, libérateur de Paris et de Strasbourg, le général Philippe Leclerc de Hauteclocque était aussi un passionné de chasse. Bien plus qu’un simple loisir, cette passion, cultivée dès son enfance dans les campagnes picardes, aurait profondément influencé sa personnalité et sa manière de commander. Sens de l’observation, connaissance du terrain, anticipation, endurance et rapidité de décision : plusieurs historiens et témoins ont établi un lien entre les qualités du chasseur et celles du chef militaire. Retour sur une facette méconnue de l’un des plus grands soldats français du XXe siècle.

« J’ai deux passions dans la vie : la chasse et la guerre »

On connaît le général Leclerc pour son rôle décisif dans la libération de la France, pour sa célèbre 2e division blindée et pour son serment de Koufra, prononcé en 1941, lorsqu’il promet de ne déposer les armes que lorsque le drapeau français flottera de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. On connaît beaucoup moins sa passion dévorante pour la chasse, qui l’accompagna pourtant tout au long de sa vie. Dans une biographie publiée en 1948, un an après sa disparition, Edmond Delage rapporte cette déclaration particulièrement révélatrice : « Il faut avoir, disait-il un jour, des passions dans la vie. J’en ai deux : la chasse et la guerre. » Cette phrase résume une partie de la personnalité de Philippe de Hauteclocque. Pour cet officier né en 1902 dans une famille de propriétaires terriens de la Somme, la chasse n’était pas une distraction parmi d’autres. Elle occupait une place essentielle dans son existence, au point que plusieurs de ses biographes y ont vu l’une des origines de ses qualités de chef. Car Leclerc n’était pas seulement un militaire qui aimait chasser. Il était d’abord un homme de terrain, formé dès son plus jeune âge à observer, à comprendre les déplacements des animaux, à anticiper leurs réactions et à prendre des décisions dans des situations où rien ne se déroule jamais exactement comme prévu.

Une enfance picarde rythmée par la chasse

Philippe de Hauteclocque naît le 22 novembre 1902 à Belloy-Saint-Léonard, dans la Somme. Il grandit dans un environnement rural où la chasse fait partie intégrante de la vie familiale. Son père, Adrien de Hauteclocque, est lui-même un chasseur passionné qui transmet très tôt à son fils le goût de la nature, des longues marches et de la chasse à courre. Le jeune Philippe se familiarise d’abord avec cet univers en attendant le retour des chasseurs, en observant les chiens et le gibier rapporté. Puis viennent les premières sorties, les journées passées à accompagner les adultes et les longues heures à parcourir les bois et les plaines. Selon les éléments rapportés par ses biographes, il possède sa première carabine à 12 ans. À 16 ans, il obtient son permis de chasser et dispose de son premier fusil. Il accompagne également des équipages à cheval et apprend à sonner de la trompe. Une anecdote rapportée par Edmond Delage montre la précocité de cette passion : à seulement 14 ans, Philippe chasse déjà le sanglier avec sa sœur, âgée de 12 ans. La chasse devient rapidement son activité favorite. Il préfère les sorties en forêt, les longues journées dehors et la compagnie des chiens aux mondanités et aux réceptions. Cette préférence pour la vie au grand air ne le quittera jamais, même lorsqu’il accédera aux plus hautes responsabilités militaires.

Le sens de l’observation, première qualité du chasseur

À la chasse, Philippe de Hauteclocque apprend à lire ce qui se passe en forêt. Il observe les traces, repère les coulées, interprète les indices laissés par les animaux et cherche à comprendre leurs habitudes. Cette connaissance acquise au fil des années, est l’un des éléments les plus intéressants pour comprendre sa personnalité. Un bon chasseur ne se contente pas de regarder ce qui se trouve devant lui. Il doit comprendre ce qu’il ne voit pas encore. Il lui faut imaginer où se trouve le gibier, anticiper son déplacement, tenir compte du vent, du relief et des obstacles naturels. Cette aptitude à analyser rapidement une situation complexe se retrouvera dans la manière dont Leclerc conduira ses opérations militaires. Le rapprochement est particulièrement frappant lorsqu’on s’intéresse aux campagnes de la 2e DB. Leclerc se distingue par son sens du mouvement, sa capacité à exploiter les possibilités offertes par le terrain et son aptitude à prendre rapidement des initiatives. Bien entendu, son talent militaire résulte aussi de sa formation à Saint-Cyr, de son expérience des opérations et de ses qualités personnelles. Mais plusieurs auteurs considèrent que sa familiarité précoce avec la chasse a contribué à développer cette intelligence pratique du terrain.

La chasse à courre, une véritable école de stratégie ?

C’est probablement l’aspect le plus étonnant de cette histoire. Dans son numéro de mars 2024, Caravane, la revue de la Division Leclerc, revient sur les qualités tactiques du général et évoque explicitement l’influence de sa pratique de la chasse et de la vènerie. Le texte souligne notamment son aptitude à privilégier le mouvement, les contournements et les manœuvres de débordement plutôt que l’affrontement frontal. Or, pour qui connaît la chasse à courre, le parallèle est saisissant. Un veneur doit  comprendre la direction prise par l’animal, anticiper ses changements de trajectoire et choisir rapidement le meilleur itinéraire pour suivre la chasse et prendre les devants. Il doit également coordonner les hommes, les chevaux et les chiens, tout en s’adaptant à des circonstances qui évoluent constamment. La réussite repose autant sur l’expérience et l’observation que sur la rapidité de décision. Ces qualités rappellent certaines caractéristiques du commandement de Leclerc. À la tête de ses unités, il privilégie souvent l’initiative, la vitesse et la recherche du point faible de l’adversaire. Il sait que la surprise et le mouvement peuvent parfois obtenir davantage de résultats qu’un affrontement direct. Le parallèle ne signifie évidemment pas que la conduite d’une chasse et celle d’une bataille seraient identiques. Mais il permet de comprendre comment une pratique régulière de la chasse à courre a pu contribuer à façonner certains réflexes intellectuels et comportementaux du futur général.

Ce « flair guerrier » que les historiens rapprochent de la chasse

Une expression employée dans un témoignage consacré à Leclerc résume particulièrement bien cette relation entre ses deux passions : « Il tenait son flair guerrier de son expérience cynégétique. » Le mot « flair » est ici essentiel. Chez un chasseur expérimenté, le flair n’a rien de mystérieux. Il est le résultat de centaines d’heures passées à observer, de situations vécues, d’erreurs commises et d’expériences accumulées. Il permet parfois de prendre la bonne décision sans avoir besoin de procéder à une longue analyse consciente. Leclerc possédait justement cette aptitude à comprendre rapidement une situation et à agir avec détermination. Au cours de sa carrière militaire, il démontre à plusieurs reprises sa capacité à prendre des initiatives audacieuses. Lors des opérations menées au Maroc, avant la Seconde Guerre mondiale, il fait déjà preuve d’une grande intelligence tactique, notamment dans l’utilisation du terrain et des manœuvres latérales. Pendant la guerre, cette capacité à décider vite devient l’une de ses marques de fabrique. Dans les immensités africaines comme sur les routes de France, il doit composer avec des distances considérables, des difficultés logistiques, des terrains inconnus et des situations changeantes. Son aptitude à improviser sans perdre de vue son objectif contribue largement à sa réputation. Peut-on affirmer que cette qualité lui vient directement de la chasse ? Ce serait excessif. Mais les témoignages qui établissent ce rapprochement sont suffisamment nombreux et significatifs pour que cette dimension de sa personnalité mérite d’être prise au sérieux.

L’endurance physique et mentale forgée au grand air

La chasse a également joué un rôle dans la résistance physique de Leclerc. Ses biographes décrivent un homme habitué depuis l’enfance aux longues journées dehors, à la marche, aux intempéries et à l’effort. La chasse lui a appris à supporter la fatigue et l’inconfort, mais aussi à maintenir son attention pendant de longues heures. Ces qualités prendront toute leur importance pendant la Seconde Guerre mondiale. De l’Afrique équatoriale au désert libyen, puis de la Normandie à l’Alsace, Leclerc mène des opérations particulièrement éprouvantes. Ses hommes découvrent un chef exigeant, capable de supporter lui-même des conditions difficiles et d’imposer un rythme soutenu à ses unités. Cette endurance n’est évidemment pas uniquement le fruit de sa pratique cynégétique. Mais son enfance rurale et ses années passées à parcourir les campagnes ont certainement contribué à développer cette résistance. La chasse lui a aussi appris une qualité parfois moins associée à son tempérament : la patience. Car celui qui sait décider rapidement doit également savoir attendre. À l’affût, à l’approche comme dans une manœuvre militaire, agir trop tôt peut compromettre toute l’opération. Il faut reconnaître le moment favorable et savoir le saisir.

Un chef qui préférait le terrain aux salons

Une autre caractéristique de Leclerc mérite d’être soulignée : son goût très prononcé pour la vie concrète, loin des mondanités. Ses biographes insistent sur sa préférence pour les activités de plein air. Il se sent davantage à son aise sur le terrain qu’au milieu des cérémonies et des réceptions officielles. Ce trait de caractère se retrouve dans sa manière de commander. Leclerc n’est pas un chef qui se satisfait des rapports et des cartes d’état-major. Il cherche à comprendre les réalités opérationnelles et conserve un contact étroit avec ses hommes. Là encore, le rapprochement avec la chasse est intéressant. Sur le terrain, le chasseur apprend rapidement que la théorie ne suffit pas. Il faut confronter ses connaissances à la réalité, observer directement et accepter que les circonstances imposent parfois de modifier ses plans. Cette intelligence pratique, cette volonté de voir par soi-même et cette capacité d’adaptation sont autant de qualités que l’on retrouve chez Leclerc.

La chasse, une passion également familiale

Derrière le chef militaire se cachait aussi un père de famille pour lequel la chasse représentait un moment de transmission. Dans un témoignage publié par Le Point en août 2024, sa fille Bénédicte de Francqueville évoque notamment le souvenir d’une journée de chasse avec son père. Elle raconte avoir joué le rôle de porte-carnier, s’occupant des cartouches et du chien. Une scène simple, éloignée des images de guerre, qui révèle une autre facette du personnage. Pour Leclerc, la chasse n’était donc pas seulement une affaire d’exploit individuel ou de performance. Elle faisait également partie de ces traditions familiales qui permettent de transmettre des habitudes, des connaissances et une certaine relation à la nature. On retrouve dans cette anecdote le jeune Philippe qui, quelques décennies plus tôt, accompagnait lui-même les chasseurs de sa famille dans les campagnes picardes.

La passion s’était transmise d’une génération à l’autre.

Une passion qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie

Malgré les responsabilités considérables qui furent les siennes, Leclerc conserva son attachement à la chasse et à la vie au grand air. Ses biographes évoquent le bonheur qu’il éprouvait à retrouver la campagne, un fusil à la main, loin des obligations militaires et des contraintes officielles. La chasse représentait pour lui un espace de liberté, une manière de renouer avec ses origines et de retrouver un environnement familier. Le 28 novembre 1947, Philippe Leclerc de Hauteclocque meurt à 45 ans dans un accident d’avion en Algérie. Celui qui avait conduit ses hommes de l’Afrique à Strasbourg, participé à la libération de Paris et incarné l’une des plus grandes épopées militaires françaises disparaît prématurément. Élevé à titre posthume à la dignité de maréchal de France en 1952, il demeure aujourd’hui l’une des figures majeures de notre histoire militaire. Et derrière l’uniforme, les décorations et les victoires, il y avait aussi ce jeune garçon de Picardie qui aimait parcourir les bois, suivre les chiens et observer les animaux.

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Baudouin est journaliste spécialisé dans le monde de la chasse depuis plus de quinze ans et rédacteur en chef de So Chasse. Titulaire d'une carte de presse, il a publié plus de 5 000 articles et réalisé plus de 1 500 reportages vidéo consacrés à la chasse, à la faune sauvage, aux chiens, aux armes, à la réglementation et aux territoires. Il a notamment interviewé plusieurs candidats à l’élection présidentielle en 2017 et 2022 sur leur vision de la chasse et de la ruralité. Ses reportages l’ont également conduit en Italie, en Espagne, en Écosse, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Suède, en Nouvelle-Zélande, en Nouvelle-Calédonie, au Bénin et au Mozambique. Chasseur depuis son plus jeune âge, il pratique aussi bien l’approche, l’affût, la battue que la chasse du petit gibier avec son springer. À travers So Chasse, il défend un journalisme de terrain fondé sur l’expérience, la vérification des faits et la rencontre avec les acteurs du monde cynégétique.

2 réponses à « Comment la chasse a forgé le génie militaire du général Leclerc? »

  1. Benedicte Leclerc de Hauteclocque

    Excellent

  2. Gbft

    Conciliez passion devoir et persévérance une leçon de vie que la France d’aujourd’hui regarde comme un film du passé « Ama et fac quod vis ».

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