Une étude du Muséum national d’Histoire naturelle consacrée à l’évaluation écologique et économique de la régulation des vertébrés autochtones en France a récemment fait grand bruit, reprise en boucle par de nombreux médias. Son message, martelé sans nuance : renards, corneilles, geais des chênes… tuer les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts serait inefficace, coûteux et inutile. Mais derrière cette conclusion choc, que valent réellement les données ? Dans une vidéo argumentée, Bertrand Alliot, ingénieur-maître en gestion de l’environnement de la chaîne L’écologie à l’endroit, s’est penché sur cette publication et sur son traitement médiatique. Son analyse ne consiste pas à balayer l’étude d’un revers de main, mais à poser une question simple, essentielle : peut-on tirer des conclusions aussi catégoriques à partir de données aussi fragiles ?
Ce que dit l’étude qui a fait grand bruit
Le message relayé par de nombreux médias est limpide : la « guerre contre les nuisibles » ne réduirait ni les dégâts, ni les populations concernées, et coûterait en plus plus cher que les dommages eux-mêmes. Présentée ainsi, l’affaire semble entendue. Soutenir la régulation serait donc une absurdité économique autant qu’une erreur écologique. C’est précisément cette lecture rapide que Bertrand Alliot conteste. Non pas parce qu’il refuserait toute étude critique sur la régulation, mais parce qu’il estime que les conclusions avancées dépassent largement ce que les données permettent réellement d’affirmer.
Une étude signée par des chercheurs reconnus, mais pas au-dessus de la critique
Bertrand Alliot prend soin de le rappeler : le premier auteur de l’étude, Frédéric Jiguet, est un ornithologue reconnu, compétent et respecté. Il ne s’agit donc pas ici de disqualifier des chercheurs par facilité. Mais le sérieux d’un auteur ne suffit pas à rendre irréprochable une démonstration. L’analyse de Bertrand Alliot repose justement sur ce point : on peut reconnaître la qualité d’un spécialiste tout en interrogeant la solidité d’un raisonnement, surtout lorsque ce raisonnement alimente ensuite un discours médiatique très affirmatif sur la chasse, la régulation et la gestion des espèces.
Le vrai point faible, selon Bertrand Alliot : la qualité des données
C’est le cœur de sa critique. L’étude croise trois types d’informations : le nombre d’animaux détruits, les dégâts déclarés et le coût estimé de la régulation. Sur le papier, l’approche paraît cohérente. En pratique, Bertrand Alliot souligne que la base même du travail est bancale, en particulier pour ce qui concerne les dégâts. Les déclarations proviennent du terrain, sans formulaire véritablement standardisé, sans contrôle systématique et sans validation homogène. Les auteurs de l’étude reconnaissent eux-mêmes qu’il n’existe aucune obligation de déclarer les dégâts, que c’est le déclarant qui estime le coût économique, et que les dégâts mineurs peuvent parfaitement ne jamais remonter à l’administration. Pour Bertrand Alliot, tout est déjà là. Une étude peut difficilement prétendre évaluer sérieusement une politique publique si les données qu’elle utilise sont reconnues comme lacunaires, incomplètes et potentiellement biaisées.
Des chiffres trop fragiles pour porter des conclusions aussi massives
Bertrand Alliot insiste sur un point de méthode : le fait qu’une source soit la seule disponible ne la rend pas automatiquement exploitable pour conclure. C’est même, selon lui, l’inverse. Si la donnée est mauvaise, si elle varie selon les contextes, si elle dépend de déclarations inégales, alors la prudence devrait primer. Or l’étude, à ses yeux, reconnaît les limites du matériau tout en allant malgré tout jusqu’à tirer des enseignements généraux sur l’utilité de la régulation. C’est là que le bât blesse. On ne peut pas, explique-t-il en substance, bâtir une conclusion nationale sur un socle statistique aussi peu robuste, puis la présenter comme un résultat scientifique incontestable.
La question troublante du seuil des 10 000 euros
L’un des passages les plus frappants de l’analyse de Bertrand Alliot concerne le fameux seuil de 10 000 euros de dégâts par département, seuil issu de la jurisprudence pour justifier le classement de certaines espèces. En reprenant les chiffres présentés dans l’étude, il remarque que les montants remontés par espèce et par département tournent de manière troublante autour de cette barre. Pour lui, cette proximité répétée devrait au minimum éveiller la curiosité du chercheur. Reflète-t-elle réellement une photographie fidèle des dégâts ou bien un système de remontée administrative adapté à une contrainte juridique ? Bertrand Alliot n’affirme pas disposer d’une preuve définitive, mais il estime que cette hypothèse méritait d’être pleinement examinée dans l’article scientifique. À ses yeux, elle ne l’a pas été avec suffisamment de rigueur.
Une brusque hausse des dégâts déclarés qui pose question
Autre élément qu’il juge révélateur : la rupture visible dans les chiffres à partir de 2020-2021. Les dégâts déclarés augmentent brusquement. Bertrand Alliot y voit un indice supplémentaire de l’instabilité de la donnée. Pourquoi ce bond soudain ? S’agit-il d’une explosion réelle des dégâts sur le terrain, ou d’un changement de comportement dans les déclarations ? Il rappelle qu’au même moment, les contentieux se multiplient autour du classement des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts et que les associations hostiles à ce classement accentuent leur pression. En réponse, les fédérations et les acteurs de terrain appellent à remonter davantage de dossiers. Cette séquence, selon lui, rend très plausible l’idée que les chiffres reflètent aussi un rapport de force administratif et politique, pas seulement une réalité biologique ou économique brute.
Le coût de la régulation : des hypothèses jugées trop approximatives
L’étude conclut également que la régulation coûterait plus cher que les dégâts qu’elle prétend limiter. Là encore, Bertrand Alliot demande de regarder sous le capot. Comment ce coût a-t-il été évalué ? En attribuant notamment un temps moyen d’une heure par animal détruit, ainsi qu’un kilométrage type pour les déplacements. Problème : ces hypothèses lui paraissent largement arbitraires. Pourquoi une heure et pas trente minutes ou une heure trente ? Pourquoi telle distance plutôt qu’une autre ? Dans un domaine où la régulation est souvent assurée bénévolement, par des chasseurs, des piégeurs ou des acteurs de terrain, la monétisation théorique de l’action peut vite devenir très fragile. Pour Bertrand Alliot, on empile ainsi des approximations sur des données déjà contestables, ce qui affaiblit encore la portée des conclusions économiques.
Une erreur d’échelle dans l’analyse des populations
L’étude affirme aussi que la régulation ne fait pas baisser les populations des espèces concernées. Bertrand Alliot répond en déplaçant le regard : encore faut-il se demander à quelle échelle la régulation agit. Vouloir mesurer son efficacité à l’échelle nationale lui paraît peu pertinent si l’action se joue d’abord au niveau local. Lorsqu’un agriculteur subit des attaques de corvidés sur un semis, ou lorsqu’un renard se fixe près d’un poulailler, l’objectif n’est pas de faire chuter l’espèce dans tout le pays. L’objectif est de résoudre un problème concret, situé, immédiat. C’est tout le sens de son raisonnement : la régulation n’a pas nécessairement pour vocation de modifier de manière spectaculaire les courbes nationales. Elle vise d’abord à réduire une pression locale, à un moment donné, sur un territoire donné.
La régulation locale ne disparaît pas parce que la population globale tient
Bertrand Alliot utilise une image simple pour faire comprendre son point. Tondre une pelouse ne l’empêche pas de repousser. Faut-il pour autant renoncer à la tondre ? Pour lui, c’est exactement la même chose avec certaines espèces opportunistes. Les populations se reconstituent, des individus reviennent, la pression ne disparaît jamais totalement. Mais cela ne signifie pas que l’action est inutile. Cela signifie qu’elle doit être répétée, ajustée, localisée. En d’autres termes, l’absence d’effet visible à grande échelle ne prouve pas l’absence d’effet utile à petite échelle. Et c’est là, selon lui, que l’étude commet une erreur de lecture.
Les exemples tirés du terrain pèsent lourd dans le raisonnement
L’argumentaire de Bertrand Alliot s’appuie aussi sur l’expérience de terrain. Il rappelle que les corneilles, par exemple, apprennent, se déplacent, modifient leur comportement. Un tir ou une pression ponctuelle peuvent ne pas transformer la démographie nationale de l’espèce, mais suffire à éloigner un groupe d’un champ ou d’une parcelle à protéger. L’effet est alors comportemental autant que quantitatif. Il évoque également le cas de la conservation d’espèces vulnérables comme le courlis cendré, pour lequel la maîtrise locale de la prédation peut améliorer la reproduction. Ce point est central dans sa démonstration : la régulation n’est pas seulement une mécanique comptable, c’est aussi une gestion pratique des interactions entre espèces, usages agricoles, conservation et présence humaine.
Une critique plus large du traitement médiatique
L’autre volet de son analyse vise la manière dont l’étude a été relayée. Bertrand Alliot estime que nombre de médias ont repris la conclusion la plus spectaculaire sans entrer dans le détail des hypothèses, des limites et des faiblesses méthodologiques. Le récit était trop tentant : la science aurait parlé, la régulation serait inutile, les chasseurs auraient tort. Or, selon lui, le travail journalistique aurait justement dû consister à interroger les données, les échelles d’analyse et la portée réelle des résultats. À défaut, on remplace un débat technique par un slogan prêt à l’emploi.
Ce que cette controverse dit aussi de notre époque
Au fond, Bertrand Alliot voit dans cette affaire un symptôme plus large. D’un côté, des acteurs de terrain qui connaissent les dégâts, les pressions locales et les réalités concrètes. De l’autre, une mécanique administrative de plus en plus complexe, alimentée par les contentieux, les seuils, les formulaires et les obligations de preuve. Entre les deux, des données remontées tant bien que mal, qui finissent par servir de base à une étude nationale très commentée. Sa critique n’est donc pas seulement celle d’un papier scientifique précis. Elle vise aussi un système où l’on demande toujours plus de tableaux, de chiffres et de seuils, sans toujours s’assurer que l’information collectée décrit fidèlement le réel.
Est-elle sérieuse ?
La réponse de Bertrand Alliot n’est pas de dire que tout serait faux du début à la fin. Sa position est plus précise et, à sa manière, plus sévère. Oui, le sujet mérite d’être étudié. Oui, les coûts, les effets et les objectifs de la régulation doivent être discutés. Mais non, on ne peut pas présenter cette étude comme une démonstration définitive de l’inutilité de la régulation des nuisibles. À ses yeux, les données sur les dégâts sont trop fragiles, les hypothèses économiques trop discutables, et l’échelle d’analyse trop éloignée des réalités locales pour justifier des conclusions aussi catégoriques. Autrement dit, l’étude existe, elle pose des questions, mais elle ne clôt rien. Elle rouvre au contraire un débat de fond sur la manière d’évaluer la régulation, sur ce qu’on cherche réellement à mesurer, et sur la distance qui sépare parfois les raisonnements nationaux des urgences du terrain.












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