Pourquoi la chasse choque notre société ? La réponse du scientifique Robert Kroger

Dans un monde où les territoires se fragmentent et où la chasse cristallise les tensions, Robert Kroger propose une lecture radicalement différente. Scientifique de formation, observateur des écosystèmes et narrateur engagé, il interroge les certitudes modernes : et si la chasse était, non pas un vestige du passé, mais un levier essentiel pour l’avenir de la biodiversité ? Pourquoi suscite-t-elle autant de rejet dans nos sociétés urbaines ? Et surtout, comment réconcilier perception et réalité ? Entretien avec un homme qui entend remettre du sens dans un débat devenu trop souvent émotionnel.

BSL : Robert, vous venez d’Afrique du Sud et votre parcours scientifique est ancré dans l’écologie. En quoi cette double approche, scientifique et de terrain, influence-t-elle votre vision de la chasse ?

RK : Ce qui m’a toujours animé, c’est la relation entre l’homme et son environnement. Très tôt, j’ai compris que la nature n’était pas un sanctuaire figé, mais un système dynamique, profondément influencé par l’activité humaine. Mes travaux universitaires, comme mes expériences de terrain, ont toujours été orientés vers cette idée : comment l’homme peut-il interagir avec le paysage de manière constructive ? La science m’a donné des outils. Elle permet de comprendre les mécanismes, d’identifier ce qui fonctionne et ce qui échoue, mais aussi de projeter des scénarios. Pourtant, elle nous enseigne aussi l’humilité : les systèmes naturels sont complexes, et nous sommes en perpétuelle phase d’apprentissage. Aujourd’hui, face à l’expansion démographique et à la réduction des habitats, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais comment. Il existe peu de leviers réellement efficaces pour préserver les milieux et la faune. La chasse en fait partie. Mais elle reste mal comprise, faute d’explications claires et accessibles. C’est précisément ce vide que je cherche à combler.

BSL : Le débat autour de la chasse semble de plus en plus tendu. Comment expliquez-vous cette polarisation dans nos sociétés contemporaines ?

RK : Nous vivons une époque de rupture. Rupture avec la nature, rupture avec les cycles du vivant, rupture avec notre propre histoire. Il y a 1000 ans, l’homme était directement dépendant de son environnement. Aujourd’hui, cette réalité a disparu pour une grande partie de la population. Ce décalage est particulièrement visible dans l’opposition entre monde rural et monde urbain. Deux visions du monde coexistent sans toujours se comprendre. Mais il y a aussi une dimension plus intime : la chasse implique la mort. Or nos sociétés ont progressivement évacué cette réalité. La mort est devenue invisible, qu’il s’agisse de celle des animaux ou des humains. Cette distance crée une incompréhension, voire un rejet, face à une pratique qui rappelle pourtant une vérité fondamentale : nous faisons partie du vivant.

BSL : Vous dirigez « Origins Foundation« . Quelle est la raison d’être de cette structure ?

RK : Notre mission est simple : dire la vérité sur l’utilisation durable de la faune sauvage. Cela passe par l’éducation, la transmission, la pédagogie. Nous expliquons, nous contextualisons, nous racontons. Il ne s’agit pas de convaincre à tout prix, mais de donner les clés de compréhension.

BSL : Justement, votre travail repose largement sur le récit. Pourquoi est-il devenu indispensable de raconter la chasse autrement ?

RK : Parce que la chasse ne se résume pas à un acte. Elle est liée à notre identité, à notre rapport à la nature, à notre alimentation. Elle touche à quelque chose de profondément humain. Le récit permet de reconnecter ces dimensions. Il permet aussi de rendre visible ce qui ne l’est pas : l’impact positif sur les territoires, sur les populations animales, sur les communautés humaines. Les histoires qui marquent sont celles qui ont du sens. Et la chasse, lorsqu’elle est expliquée avec justesse, en a énormément.

BSL : Certains dénoncent une forme de mise en scène de la chasse sur les réseaux sociaux. Comment distinguer un discours sincère d’une communication positive ?

RK : La chasse est aussi une activité économique, et il est normal qu’elle s’inscrive dans une logique de marché. La conservation elle-même a un coût élevé. Je ne crois pas qu’il faille juger les motivations individuelles. En revanche, il est essentiel de montrer les conséquences réelles des actions. Ce que produit la chasse, au-delà des intentions. En matière de communication, l’authenticité est une ligne directrice. Les chasseurs savent reconnaître ce qui sonne juste. Le public aussi. Notre rôle est de rester cohérents, constants, et de proposer une autre manière de raconter.

BSL : Vous semblez échapper à certaines critiques. Comment l’expliquez-vous ?

RK : Sans doute parce que nous ne cherchons pas la confrontation. Nous ne montrons pas la chasse comme un spectacle. Nous racontons ses effets, ses bénéfices, ses implications. Parler de communautés qui se développent, de milieux qui se restaurent, de faune qui se maintient… Ce sont des récits difficiles à contester.

BSL : Vous travaillez sur des sujets sensibles comme le loup. Existe-t-il des différences entre l’Europe et les États-Unis dans la gestion de la faune ?

RK : Les contextes culturels diffèrent, mais les réalités biologiques sont les mêmes. Pendant longtemps, l’objectif était de protéger certaines espèces. Aujourd’hui, dans de nombreux cas, ces populations ont retrouvé des niveaux satisfaisants. La question devient donc celle de la gestion. Le loup en est un exemple emblématique. Les populations augmentent, les interactions avec l’homme se multiplient, les conflits aussi. Cela nécessite des réponses adaptées, à l’échelle des territoires. L’idée selon laquelle toute forme de gestion conduirait à une disparition de l’espèce ne repose pas sur les données actuelles.

BSL : Le modèle américain, où la chasse finance largement la conservation, pourrait-il être appliqué en Europe ?

RK : Ce serait extrêmement complexe. Ce modèle repose sur une architecture administrative et culturelle très spécifique. En Europe, les mentalités et les systèmes sont différents. Une telle évolution susciterait probablement de fortes résistances.

BSL : Travaillez-vous en Europe aujourd’hui ? Et notamment en France ?

RK : Nous menons actuellement des projets au Royaume-Uni, mais nous souhaitons élargir notre action. La France possède une tradition cynégétique riche, des structures solides, des acteurs engagés. Pourtant, ce travail reste souvent méconnu. Il y a là un véritable enjeu de visibilité.

BSL : Les réseaux sociaux ont profondément modifié l’image de la chasse. Comment les chasseurs peuvent-ils reprendre la main ?

RK : En changeant de point de vue. Trop souvent, la communication s’adresse aux chasseurs eux-mêmes. Il faut adopter le regard de celui qui ne chasse pas. Se demander : comment expliquer cette pratique à quelqu’un qui n’en a aucune expérience ? La réponse est simple : en montrant ses bénéfices. Pour les territoires, pour la biodiversité, pour les populations locales.

BSL : Vous présentez bientôt le film Sauvon Bambi. Que raconte-t-il réellement ?

RK : Ce film raconte une réalité méconnue du grand public : celle des chasseurs qui, chaque année, sauvent des faons de chevreuil lors des fauches agricoles. Ce travail est exigeant, discret, souvent bénévole. Et pourtant, il est essentiel. Le film propose une autre lecture que celle popularisée par l’imaginaire collectif. Il montre des chasseurs engagés, responsables, profondément respectueux du vivant.

BSL : Cherchez-vous à déconstruire certains mythes autour de la chasse ?

RK : Oui. Parce que ces mythes sont nombreux et persistants. On dit que la chasse nuit à la faune, qu’elle ne profite à personne. La réalité est bien plus nuancée. Et souvent, elle est à l’opposé de ces idées reçues.

BSL : Que souhaitez-vous que le public français retienne de ce film ?

RK : Que des hommes et des femmes, partout en France, s’engagent pour sauver la faune. Que cet engagement repose en grande partie sur les chasseurs. Et que derrière cette pratique, il y a une éthique, un respect, une responsabilité.

BSL : Comment financez-vous vos actions à l’international ?

RK : Nous fonctionnons grâce à des dons, des partenariats et des financements de projets. Le film Sauvons Bambi a permis, au-delà de sa diffusion, d’investir dans du matériel concret, comme des drones thermiques utilisés sur le terrain. Le monde de la chasse est aussi un monde de transmission et de contribution. Le film sera projeté le 4 juin au Club de la Maison de la Chasse et de la Nature. Pour ceux qui pourraient être intéressés de voir ce film merci d’envoyer un e-mail à [email protected].

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Rédacteur en chef, SoChasse

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