Docteure en sociologie et dirigeante du cabinet Randea, Marie-Laetitia des Robert a présenté à l’Assemblée nationale les résultats de l’étude économique, environnementale et sociétale réalisée pour la Fédération nationale des chasseurs en 2023. Fondée sur 144 000 réponses de chasseurs, le travail a également mobilisé 12 500 sociétés de chasse, des professionnels de la sphère marchande, le réseau fédéral et de nombreuses données économiques et institutionnelles. De la dépense des chasseurs aux emplois générés, en passant par la venaison, le tourisme de chasse et le bénévolat, cette étude propose une photographie particulièrement large de la place de la chasse dans l’économie et la société françaises.
Une étude pour mesurer toute la chaîne économique de la chasse
Pour mesurer le poids réel de la chasse, Randea s’est intéressé aux acteurs directement identifiés comme appartenant au monde cynégétique et à leurs fournisseurs, conformément aux standards de ce type d’évaluation. « L’ensemble des acteurs de l’écosystème chasse sont tellement diffus dans les codes NAF, dans les codes sectoriels de l’INSEE, qu’on ne peut tout simplement pas les y tracer », explique Marie-Laetitia des Robert. L’étude part donc des dépenses des chasseurs, avant de reconstituer progressivement les différents niveaux de l’écosystème : acteurs directement dépendants de la chasse, fournisseurs, sous-traitants, salariés et consommation induite. La démarche repose sur une approche par la demande, complétée par une approche par l’offre pour prendre en compte l’effet économique propre à l’activité du réseau fédéral, des sociétés de chasse et des autres acteurs de la filière.
Près d’un million de chasseurs aux profils très divers
Avant de parler d’économie, Marie-Laetitia des Robert a tenu à dresser le portrait des chasseurs concernés par l’étude. Le périmètre économique porte sur 944 200 chasseurs résidant en France, correspondant à la saison 2022-2023, on comptait près de 910 000 validations pour la dernière saison cynégétique 2025-2026. L’étude met en évidence la diversité des profils : 51 % des chasseurs sont actifs, 46 % retraités et 3 % inactifs ou mineurs, tandis que les femmes représentent 3,3 % des chasseurs, soit 31 200 personnes. Les chasseurs résident par ailleurs très majoritairement dans des communes rurales : 77 %, contre 33 % de la population française. Cette diversité se retrouve également dans les catégories socioprofessionnelles. Environ la moitié des chasseurs sont ouvriers, employés ou issus des professions intermédiaires, tandis que les agriculteurs représentent 10 % des chasseurs, les cadres et professions intellectuelles supérieurs 32%. La pratique attire encore : 36 700 candidats au permis de chasser ont été enregistrés en 2025, et la moitié des candidats avaient moins de 25 ans en 2022.
Une pratique qui repose d’abord sur le rapport à la nature, à la convivialité et au chien
L’étude s’intéresse également aux raisons qui poussent les Français à chasser. La première motivation citée par les pratiquants est le contact avec la nature et le fait de pouvoir l’observer pour 67 % des chasseurs. Viennent ensuite la convivialité et l’appartenance à un groupe, citées par 61 %, puis le lien et la complicité avec le chien, à 59 %. La régulation des populations, la transmission d’une culture et l’attachement au territoire figurent également parmi les principales motivations. Marie-Laetitia des Robert relève surtout une évolution chez les chasseurs récents. Les dimensions liées au fait de prendre soin de la nature, de rechercher une alimentation issue de la venaison, de prendre du temps pour soi ou encore de s’ancrer dans une culture et un territoire sont davantage présentes chez eux. « Ce côté de l’authenticité, ce rapport au faire soi-même, le fait de revenir à une nourriture plus saine, à un équilibre de vie, trouver de la convivialité, savoir d’où on vient, qui on est, exister, ce sont des attentes sociales, individuelles et sociales, très partagées aujourd’hui », analyse la sociologue.

4,2 milliards d’euros dépensés par les chasseurs
Pour mesurer l’impact économique, il a été demandé aux chasseurs de renseigner 31 postes de dépenses. Le résultat atteint 4,2 milliards d’euros de dépenses en 2022, sur l’ensemble du territoire, hors distinction entre les différents modes de chasse. Le premier poste concerne l’achat de véhicules dédiés à la chasse : 12 % des chasseurs en achètent neuf ou d’occasion, mais leur prix élevé leur donne un poids important dans le total. Les dépenses d’équipement représentent ensuite 945 millions d’euros, soit 22 %, avec les armes, accessoires, munitions, vêtements, coutellerie, mais aussi les livres, revues et naturalisation des trophées. L’accès et l’entretien du territoire représentent 910 millions d’euros, soit 22 %, tandis que le transport, l’hébergement et la restauration atteignent 805 millions d’euros, soit 19 %. Enfin, les auxiliaires de chasse représentent 380 millions d’euros, soit 9 %. Au total, la dépense moyenne attribuable à la chasse atteint 3 260 euros par chasseur et par an hors véhicule. Ce montant varie cependant selon les territoires et les pratiques. L’étude relève notamment une dépense moyenne plus élevée dans les territoires où le cerf, la biche et le faon occupent une place importante, avec environ 3 755 euros, contre 2 995 euros dans les territoires à dominante gibier d’eau et migrateurs.
Des dépenses qui se diffusent bien au-delà du monde cynégétique
Les 4,2 milliards d’euros ne correspondent toutefois pas directement à une injection équivalente dans l’économie française. Une partie des biens et services achetés est importée et les flux internes à l’écosystème doivent également être neutralisés pour éviter les doubles comptes. Selon le modèle présenté par Randea, 3 milliards d’euros sont réellement injectés dans l’économie, générant ensuite des effets indirects chez les fournisseurs et des effets induits liés notamment aux rémunérations versées. « Et ainsi on remonte du rang 2 au rang N, de fournisseur en fournisseur, et c’est l’effet de propagation à l’ensemble de l’économie », explique Marie-Laetitia des Robert. C’est ce mécanisme qui permet de dépasser les seuls acteurs directement liés à la chasse. Une armurerie, une entreprise d’équipements ou une société de chasse ont leurs propres fournisseurs, qui font eux-mêmes appel à d’autres entreprises. Les salaires versés tout au long de cette chaîne génèrent ensuite une consommation supplémentaire. L’étude intègre ainsi les effets directs, indirects et induits, privés comme publics, afin d’obtenir une vision consolidée de l’activité économique liée à la chasse.
3,6 milliards d’euros de PIB et 37 400 emplois
Le résultat final présenté lors du colloque est particulièrement structurant pour l’analyse économique de la chasse. Selon l’étude, 3 milliards d’euros d’injection économique génèrent 2,9 milliards d’euros de valeur ajoutée et 3,6 milliards d’euros de contribution au PIB français. Cette activité correspond également au maintien ou à la création de 37 400 emplois en équivalents temps plein, dont 7 250 emplois publics. La contribution fiscale et sociale atteint de son côté 1,64 milliard d’euros. Marie-Laëtitia des Robert a également présenté une comparaison réalisée avec la même méthodologie pour le tennis, le rugby et le golf. Les études équivalentes réalisées en 2016-2017 attribuent notamment 1,04 milliard d’euros de valeur ajoutée au tennis, contre 1,03 milliard au rugby professionnel et 915 millions au golf. Pour la chasse, la valeur ajoutée atteint 2,9 milliards d’euros. Cette comparaison doit toutefois être lue en tenant compte de l’écart de calendrier de réalisation, les écarts renvoient à la nature différente des écosystèmes étudiés et des modèles économiques de chacune de ces pratiques.
Une contribution qui se diffuse dans tous les territoires
L’un des enseignements importants de l’étude tient à la répartition géographique de cet impact. La dépense des chasseurs ne reste pas nécessairement dans leur commune de résidence : elle alimente des filières qui peuvent être très localisées, comme la coutellerie, mais aussi des entreprises et des services répartis sur l’ensemble du territoire, boulangers, bouchers, hôteliers ou pépiniéristes par exemple. La modélisation présentée par Randea montre ainsi que tous les territoires contribuent à l’effet PIB national, et que l’effet ruissellement économique bénéficie à tous les territoires avec un impact supérieur dans les départements ruraux L’emploi constitue un autre indicateur visible de cette diffusion. Dans certains territoires, l’étude estime jusqu’à 22 emplois liés à la chasse pour 10 000 emplois locaux contre 12 pour 10 000 dans les territoires moins impactés. En Creuse, par exemple, la lecture présentée lors du colloque fait apparaître 21 emplois liés à la chasse pour 10 000 emplois locaux. L’intérêt de cette approche est de montrer que le poids économique de la chasse ne dépend pas seulement du nombre de chasseurs présents dans un département, mais aussi de leur niveau de dépenses et des filières auxquelles celles-ci sont adressées.

La venaison reste largement en dehors des circuits professionnels
Marie-Laetitia des Robert a ensuite consacré un premier « zoom » à la venaison, avec un constat : une grande partie du gibier prélevé reste aujourd’hui dans la sphère domestique. Selon les données présentées à partir du rapport du CGAER, 33 % du tableau de chasse est autoconsommé, tandis que 55 % passe par ce que l’étude appelle l’« économie grise », c’est-à-dire des circuits transitant par les chasseurs. Dans cette dernière catégorie, 32 % du tableau de chasse vont vers des particuliers, 11 % vers le commerce de détail et 12 % vers des établissements de traitement du gibier. Les sociétés de chasse orientent directement 9 % du tableau de chasse vers les circuits courts et 3 % vers les circuits longs. Cette situation explique pourquoi la chercheuse parle d’une filière « essentiellement encore non-professionnalisée » en France. Elle en souligne en outre la contribution solidaire : près de 10 000 sociétés de chasse donnent du gibier à des associations caritatives et pourraient, selon l’étude, en donner davantage si les contraintes réglementaires et organisationnelles étaient simplifiées. Les sociétés sont par ailleurs sollicitées par des professionnels qui souhaitent s’approvisionner en gibier.
Le tourisme de chasse ouvre encore un potentiel économique
Autre piste étudiée : le tourisme de chasse. En 2022-2023, environ 115 000 chasseurs résidant en France pratiquaient le tourisme de chasse sur le territoire national, souvent accompagnés de leur conjoint ou de leurs enfants. Selon l’étude, ces séjours représentaient au global en moyenne sept jours de tourisme par an par chasseur concerné (accompagnants inclus). Surtout, 62 % des chasseurs se déclaraient intéressés par cette pratique, ce qui montre un écart important entre la pratique effective et l’intérêt exprimé. La chasse à l’étranger concernait pour sa part environ 45 000 chasseurs. L’étude s’intéresse également aux nouveaux modes d’accès à la chasse. En 2022-2023, les bourses de chasse digitales constituaient encore une pratique émergente, avec environ 30 000 chasseurs concernés et 155 000 journées achetées. Pour Marie-Laetitia des Robert, ces nouvelles formes d’accès constituent autant de pistes susceptibles de faire évoluer la manière dont les chasseurs accèdent aux territoires et, potentiellement, les retombées économiques locales.
800 000 chasseurs engagés bénévolement dans les territoires
Mais l’impact de la chasse ne se résume pas à des euros, des emplois ou du PIB. C’est précisément l’un des derniers enseignements mis en avant par Marie-Laetitia des Robert. Selon l’étude, 800 000 chasseurs, soit 87 % des chasseurs, consacrent du temps bénévole à des actions liées à la chasse, au territoire, à la flore, à la faune ou à des activités socioculturelles. Ils y consacrent en moyenne 27 jours sur leur temps libre, représentant au total 173 millions d’heures par an, soit l’équivalent de plus de 100 000 équivalents temps plein. La moitié de ce bénévolat bénéficie directement à la chasse et au territoire de chasse, tandis que l’autre moitié bénéficie à la nature, aux autres usagers ou à la vie locale. L’entretien des chemins constitue l’un des exemples les plus significatifs : 435 000 chasseurs déclarent y participer. Par ailleurs, 66 % des sociétés de chasse, soit environ 20 000 selon la présentation, sont sollicitées par leur commune pour apporter leur soutien à des actions locales. « On a une force de frappe de 435 000 chasseurs pour entretenir les territoires », souligne la sociologue.
Une fonction sociale qui dépasse les générations
L’un des résultats qui a particulièrement retenu l’attention de Marie-Laetitia des Robert concerne le bénévolat selon l’âge des chasseurs. L’intensité de l’engagement bénévole apparaît comparable chez les moins de 35 ans, les 35-64 ans et les 65 ans et plus alors même qu’on aurait pu s’attendre à une plus grande disponibilité des chasseurs retraités. Il n’en est rien. L’étude ne constate pas de différence significative liée à l’âge dans le temps consacré aux actions bénévoles. Pour la sociologue, ce résultat révèle une autre dimension de la chasse : sa capacité à créer du collectif. « La chasse ancre dans un groupe », explique-t-elle dans son intervention. Être sollicité pour rendre service, participer à une action commune, prendre une responsabilité ou simplement trouver sa place dans un groupe à tout âge constituent, selon son analyse, des éléments importants de la fonction sociale de la chasse. La conclusion de l’étude présente ainsi la chasse comme un espace de lien social, de services aux communes et d’intégration collective, au-delà de sa seule contribution économique.
Une économie qui s’accompagne d’un engagement territorial
À travers cette étude, Marie-Laetitia des Robert dessine donc un modèle qui dépasse largement la seule dépense liée à l’achat d’une arme, d’un permis ou d’un accès à un territoire. Les 4,2 milliards d’euros de dépenses des chasseurs alimentent un ensemble d’acteurs économiques, avant de produire, selon la modélisation présentée, 3,6 milliards d’euros de contribution au PIB et 37 400 emplois. Mais à cette dimension économique s’ajoutent la venaison, le tourisme, les nouvelles formes d’accès aux territoires et surtout un engagement bénévole massif dans les communes et les espaces ruraux. La dernière diapositive de la présentation résume cette approche en identifiant plusieurs contributions : à l’économie et à l’emploi, au lien social, à certains services environnementaux et à la vie communale. Elle souligne aussi plusieurs enjeux, parmi lesquels l’accessibilité de la pratique, la cohabitation avec les autres activités et la nécessité de mieux faire connaître ces différentes contributions. Une manière, pour Marie-Laetitia des Robert, de replacer la chasse dans un écosystème beaucoup plus large que la seule activité cynégétique : une pratique qui génère des dépenses, mais aussi du travail, du bénévolat, du lien social et des services dans les territoires.











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