Peste porcine africaine, trichinellose, tuberculose bovine ou maladie d’Aujeszky : certaines pathologies qui circulent dans la faune sauvage peuvent avoir de lourdes conséquences sanitaires et économiques. En Haute-Corse, plus d’une centaine de participants ont suivi une formation organisée par la Fédération départementale des chasseurs pour apprendre à repérer les signes suspects sur le gibier. Une nouvelle illustration d’un rôle trop souvent oublié : les chasseurs sont aussi les premières sentinelles de la nature.
Les chasseurs de Haute-Corse formés par leur fédération
Ils étaient 110 à s’être inscrits mardi 22 septembre à la Maison de la chasse de Lucciana. La Fédération départementale des chasseurs de Haute-Corse avait décidé de consacrer une formation entière à la surveillance sanitaire du gibier, notamment du sanglier, dont la chasse est ouverte sur l’île depuis le 15 août. Pour l’occasion, elle avait invité le docteur Jean-Marc Delcasso, vétérinaire et président de la Fédération départementale des chasseurs des Hautes-Pyrénées. Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, tous les participants n’étaient pas chasseurs. Une personne aidant au dépeçage du gibier, une enseignante en lycée agricole ou encore des propriétaires de chiens avaient également fait le déplacement.
Observer avant de consommer
L’objectif de cette formation est simple : apprendre à reconnaître les anomalies susceptibles d’alerter sur l’état sanitaire d’un animal. Car lorsqu’un sanglier arrive au tableau, le rôle du chasseur ne s’arrête évidemment pas au tir. L’éviscération, l’examen de la carcasse et des organes constituent autant d’occasions de repérer des lésions ou anomalies inhabituelles et, lorsque cela est nécessaire, de déclencher des analyses complémentaires. Parmi les maladies évoquées figure notamment la tuberculose bovine, provoquée principalement par Mycobacterium bovis. Si les bovins constituent le principal réservoir de cette maladie, elle peut également contaminer plusieurs espèces sauvages, notamment les sangliers, les cervidés et les blaireaux. Le ministère de l’Agriculture souligne d’ailleurs l’importance de la surveillance de ces espèces dans les zones concernées. La manipulation d’une carcasse présentant des lésions suspectes doit donc inciter à la prudence et, surtout, conduire à demander un avis et des analyses plutôt qu’à improviser un diagnostic.
La trichine, invisible à l’œil nu
Autre risque bien connu des chasseurs de sangliers : la trichinellose. Cette maladie parasitaire est provoquée par des larves microscopiques du genre Trichinella et présente une particularité importante : il est impossible de garantir l’absence du parasite par un simple examen visuel de la viande. Seule une analyse permet de le rechercher. La consommation de viande de sanglier crue ou insuffisamment cuite peut contaminer l’Homme. Lorsque la viande n’a pas fait l’objet d’une analyse, les autorités recommandent donc une cuisson à cœur atteignant 71 °C. La congélation, le fumage ou la salaison ne permettent pas, eux, de garantir l’élimination du parasite. Le risque demeure heureusement faible, mais il n’est pas théorique : des cas humains ont déjà été provoqués en France par la consommation de sangliers de chasse qui n’avaient pas été analysés.
La peste porcine sous surveillance
Autre menace, d’une tout autre ampleur économique : la peste porcine africaine. Cette maladie virale n’est pas transmissible à l’Homme mais elle est extrêmement dangereuse pour les porcs domestiques et les sangliers. La France en est actuellement indemne. La situation européenne impose néanmoins une vigilance permanente, notamment en raison de la présence de la maladie en Italie et en Sardaigne. Le ministère de l’Agriculture rappelait encore durant l’été 2026 que la peste porcine africaine circulait dans 19 pays européens et qu’une introduction du virus en France pourrait avoir de graves conséquences pour toute la filière porcine. Dans un tel contexte, le chasseur qui découvre un sanglier mort dans des circonstances inhabituelles ou observe une mortalité anormale devient potentiellement le premier maillon d’une chaîne d’alerte sanitaire.
Aujeszky, le danger pour les chiens
Les chasseurs corses connaissent également un autre risque particulièrement redouté : la maladie d’Aujeszky. Six chiens de chasse en sont morts en Corse-du-Sud en 2025. Cette maladie virale touche principalement les suidés mais peut contaminer accidentellement d’autres espèces, notamment les chiens. Chez eux, l’issue est systématiquement dramatique. Les autorités sanitaires françaises indiquent que la mort peut survenir en seulement quelques jours après l’apparition de symptômes neurologiques. Le risque est loin d’être limité à la Corse. Pour la seule année 2024, l’Anses a confirmé la présence du virus chez 53 chiens provenant de 21 départements. Il s’agissait principalement de chiens de chasse contaminés vraisemblablement après un contact avec un sanglier infecté. Pour Paul Pinna, technicien de la Fédération des chasseurs de Haute-Corse, quelques précautions essentielles permettent de limiter le risque. Il ne faut notamment jamais donner de viande ou d’abats crus de sanglier aux chiens. Le contact direct avec l’animal constitue également un danger. Lors d’une battue, empêcher totalement un chien de mordre un sanglier peut évidemment être compliqué, mais il convient autant que possible d’éviter qu’il lèche ou consomme des morceaux de la carcasse.
Des milliers d’yeux sur le terrain
La formation organisée à Lucciana rappelle surtout une réalité parfois oubliée dans les débats entourant la chasse. Chaque week-end de saison, des dizaines de milliers de chasseurs parcourent bois, plaines, montagnes et zones humides. Ils observent les animaux vivants, découvrent parfois ceux qui sont morts, constatent des comportements inhabituels et examinent les carcasses du gibier prélevé. Cette présence représente un gigantesque réseau d’observation de la faune sauvage. Et ce n’est pas simplement un argument avancé par le monde cynégétique. Le réseau national Sagir, consacré à la surveillance sanitaire de la faune sauvage, est administré par l’Office français de la biodiversité en partenariat avec les Fédérations départementales des chasseurs et les laboratoires vétérinaires. Sur le terrain, les signalements sont notamment effectués par des observateurs coordonnés dans chaque département par un interlocuteur de la Fédération des chasseurs et un autre de l’OFB. Le dispositif permet de rechercher précocement des maladies susceptibles d’affecter la faune sauvage, les animaux domestiques ou encore l’Homme. Environ 2 300 événements sanitaires sont ainsi investigués chaque année hors périodes de crise. En 2025, le réseau Sagir a même enregistré 2 937 événements de collecte portant sur 3 457 cadavres ou échantillons.
Des chasseurs responsabilisés
Paul Pinna insiste donc sur un message essentiel : il ne s’agit certainement pas de créer une psychose autour de la consommation du gibier. Les maladies évoquées lors de cette formation ne circulent pas toutes activement en Corse et les risques doivent être considérés avec mesure. Mais savoir reconnaître une anomalie, appliquer les règles d’hygiène, faire analyser un prélèvement lorsqu’il le faut et donner rapidement l’alerte permettent précisément d’éviter qu’un problème isolé ne devienne une crise sanitaire. C’est aussi cela, être chasseur aujourd’hui. Connaître les espèces que l’on chasse, participer à leur gestion mais également surveiller leur état sanitaire et transmettre les informations recueillies sur le terrain. En Haute-Corse, 110 personnes ont choisi de consacrer une soirée à se former pour mieux remplir cette mission. Une facette beaucoup moins spectaculaire de la chasse qu’une battue ou qu’un beau prélèvement, certes. Mais probablement l’une de celles qui démontrent le mieux à quel point les chasseurs restent des acteurs irremplaçables de la connaissance et de la surveillance de la faune sauvage.











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