Portugal : 300 000 sangliers qui bousculent le procès fait aux chasseurs de France

Sangliers sur une plage portugaise

Le Portugal continental compterait aujourd’hui près de 300 000 sangliers. Un chiffre considérable pour un territoire six fois plus petit que la France métropolitaine. Alors que l’augmentation spectaculaire des populations de sangliers françaises est régulièrement imputée aux chasseurs et aux fameux « cochongliers », l’exemple portugais rappelle une réalité beaucoup plus complexe : la progression de l’espèce est un phénomène européen, favorisé notamment par l’évolution des milieux, l’abondance alimentaire et des conditions climatiques devenues plus favorables.

Près de 300 000 sangliers sur un territoire six fois plus petit que la France

Selon Portugal.fr, qui reprend les données de l’Institut portugais de conservation de la nature et des forêts (ICNF), le Portugal continental compterait actuellement autour de 300 000 sangliers. Le Plan stratégique et d’action pour le sanglier, publié en 2022, avait précisément évalué leur nombre à 277 385, avec une fourchette comprise entre 163 157 et 391 612 animaux. L’ICNF considère aujourd’hui qu’un ordre de grandeur proche de 300 000 reste plausible. Le chiffre est d’autant plus impressionnant que le Portugal continental représente seulement 89 102 km² selon l’Institut national de statistique portugais. La France métropolitaine couvre, elle, environ 544 000 km². Autrement dit, notre pays est un peu plus de six fois plus vaste. Une simple extrapolation permet de mesurer l’importance de la population portugaise : 300 000 sangliers répartis avec la même densité sur la France métropolitaine correspondraient à environ 1,8 million d’animaux. Ce chiffre est justement du même ordre que les estimations fréquemment avancées pour la France. Il n’existe pas de recensement exhaustif de la population française de sangliers, mais Éric Baubet, spécialiste de l’espèce à l’Office français de la biodiversité, évoquait dans un article de Socialter des estimations comprises entre 1,5 et 2 millions d’individus.

Le Portugal face au même problème

La situation portugaise n’a plus rien d’anecdotique. Dans le parc naturel de l’Arrábida, près de Setúbal, les animaux sont désormais régulièrement observés à proximité des zones urbaines et jusque sur certaines plages. Environ 700 sangliers y ont été abattus durant l’année cynégétique 2025-2026 et la population reste malgré tout importante. Les autorités portugaises envisagent donc de renforcer les prélèvements. Le plan national recommande une augmentation progressive de 20 à 30 % du taux de prélèvement sur cinq à dix ans et, depuis une évolution réglementaire intervenue en 2025, la chasse au sanglier peut être pratiquée tous les jours de l’année dans le respect de la réglementation applicable. Plus intéressant encore, l’ICNF explique l’augmentation des densités par plusieurs facteurs : évolution de l’utilisation des sols, nourriture disponible du fait des activités humaines, dispersion naturelle de l’espèce et faible présence des grands prédateurs. Nous sommes donc très loin d’une explication reposant sur une hypothétique spécificité française.

Le vieux procès du « cochonglier »

En France, le débat sur l’explosion démographique du sanglier est régulièrement accompagné d’une accusation : les chasseurs auraient artificiellement favorisé sa prolifération, notamment par des lâchers ou des croisements avec des porcs domestiques afin d’obtenir des animaux davantage prolifiques. Le sujet mérite pourtant davantage de nuances que les raccourcis souvent entendus. Oui, des hybridations entre sangliers et porcs domestiques ont existé et existent encore. Une importante étude française publiée en 2022 dans la revue Evolutionary Applications a analysé génétiquement 362 sangliers provenant de différentes régions et de différents contextes de gestion. Les chercheurs ont identifié 13 animaux, soit 3,6 % de l’échantillon, présentant plus de 40 % de génome d’origine domestique et correspondant vraisemblablement à des hybridations récentes. Pour les 349 autres animaux, représentant 96,4 % de l’échantillon, la part du génome d’origine sauvage atteignait entre 83 et 100 %, avec une médiane de 94 %. Les auteurs soulignent donc l’existence d’introgressions domestiques, parfois anciennes, mais leur étude ne permet certainement pas de réduire l’explosion actuelle des populations françaises à une multiplication récente de « cochongliers » fabriqués par les chasseurs. D’autant que le même phénomène d’augmentation des populations s’observe bien au-delà de nos frontières.

Une explosion observée partout en Europe

Une étude publiée en 2015 dans Pest Management Science a analysé les tableaux de chasse et l’évolution du nombre de chasseurs dans 18 pays européens entre 1982 et 2012. Sa conclusion est particulièrement éclairante : les populations de sangliers ont augmenté de manière régulière dans toute l’Europe alors que le nombre de chasseurs restait stable ou diminuait dans la plupart des pays étudiés. Les chercheurs considéraient par ailleurs que la chasse récréative, à elle seule, n’était plus suffisante pour contenir l’accroissement des populations. Ils évoquaient plusieurs facteurs susceptibles d’expliquer cette évolution : hivers plus doux, reforestation, intensification de certaines productions agricoles, ressources alimentaires supplémentaires ou encore réactions démographiques de l’espèce à la pression de chasse. Le sanglier ne prolifère donc pas uniquement en France. Et il ne prolifère pas davantage uniquement là où les chasseurs auraient adopté telle ou telle pratique.

Le réchauffement climatique profite au sanglier

Une autre étude européenne, publiée la même année dans la revue scientifique PLOS ONE, apporte un élément majeur au débat. Les chercheurs ont étudié jusqu’à 150 années de données concernant 64 régions réparties dans 12 pays européens. Ils ont mis en évidence un effet positif des températures hivernales plus élevées sur la croissance des populations de sangliers. Les hivers froids augmentent notamment la mortalité des jeunes, tandis que des hivers plus cléments favorisent leur survie. Les auteurs vont très loin dans leur conclusion : l’adoucissement progressif des hivers lié au changement climatique doit être considéré comme l’une des causes majeures de l’augmentation massive des populations de sangliers observée en Europe au cours des dernières décennies. La nourriture joue également un rôle déterminant. L’étude montre notamment qu’une forte production de faînes peut effacer les effets négatifs d’un hiver froid sur la croissance démographique. Or le changement climatique influence lui-même la fréquence de certaines fructifications forestières.

En France, les chasseurs n’en prélèvent jamais autant

Dans ce contexte, faire des chasseurs français les responsables uniques de la situation apparaît pour le moins réducteur. Lors de la saison 2024-2025, 881 372 sangliers ont été prélevés en France, selon le bilan établi conjointement par l’OFB et la Fédération nationale des chasseurs. Il s’agissait d’un nouveau record national. Malgré cette pression considérable, les populations restent élevées. Le Portugal se retrouve aujourd’hui confronté à la même équation et cherche lui aussi à augmenter fortement les prélèvements. Avec près de 300 000 animaux sur un territoire six fois plus petit que la France métropolitaine, l’exemple portugais rappelle surtout que le succès démographique du sanglier dépasse largement les frontières françaises et les polémiques hexagonales. Le « cochonglier » existe. Des erreurs de gestion ont également pu être commises par le passé. Mais expliquer l’explosion contemporaine du sanglier uniquement par les chasseurs français relève d’une vision singulièrement réductrice d’un phénomène que les scientifiques décrivent à l’échelle de tout un continent. Hivers plus doux, nourriture abondante, transformation des paysages, agriculture, formidable capacité de reproduction et d’adaptation : le sanglier semble avoir trouvé dans l’Europe contemporaine des conditions particulièrement favorables. Et lorsqu’un pays comme le Portugal estime devoir augmenter encore de 20 à 30 % ses prélèvements, une évidence finit par s’imposer : le problème n’est pas de savoir comment empêcher les chasseurs de chasser davantage de sangliers, mais bien comment parvenir à en prélever suffisamment.

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Né en 1973, Frédéric Buszkowski vit en Dordogne. Ancien sous-officier de l'armée de Terre puis technicien supérieur à la SNCF, il est chasseur passionné depuis plus de vingt ans. Sa pratique couvre un large éventail de modes de chasse : le grand gibier en battue et à l'affût, le pigeon ramier en palombière, le petit gibier à plumes, ainsi que la régulation des corvidés. Fort de son expérience de terrain, il met aujourd'hui ses connaissances du monde cynégétique au service de So Chasse en tant que rédacteur, avec une approche à la fois rigoureuse, pratique et ancrée dans les réalités de la chasse française.

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