« Les sangliers font les dégâts la nuit, pas en pleine journée. » Pour notre testeur terrain Julien Gingembre le débat autour du thermique tourne trop souvent à côté du réel. Lui parle concret : dégâts agricoles à payer, efficacité au bon moment, sécurité “un cran au-dessus”, miradors réfléchis, sorties décidées après lecture du terrain… et une ligne rouge très nette : le tir de nuit, oui, mais dans les cultures, pas en forêt. Avec son franc-parler, à l’occasion d’un entretien avec notre rédacteur en chef, Baudoin de Saint Léger, il démonte les idées reçues des promeneurs, sur le braconnage et la “destruction”, et rappelle une chose simple : le sanglier est un grand animal de chasse, mais la situation a changé. Alors il faut évoluer, sans faire n’importe quoi.
Baudouin de Saint Léger : Julien, Le tir de nuit à l’aide d’une thermique est-il vraiment une solution adaptée à la problématique du sanglier ?
Julien Gingembre : Franchement, je ne comprends même pas qu’on en débatte encore. Le sanglier fait des dégâts la nuit, pas en plein après-midi. Donc qu’est-ce qu’il y a de plus logique que d’agir au moment où le problème se produit ? Avoir un outil technique qui te permet d’être plus précis, plus efficace et même plus sécurisé et plus éthique, pour moi c’est une évidence. En Moselle, on avait déjà le droit aux intensificateurs de lumière. On tirait déjà la nuit. La seule différence aujourd’hui, c’est que le thermique est plus performant, il permet d’identifier l’animal à prélever et surtout d’appréhender de manière exhaustive l’environnement proche et lointain, en termes de sécurité, c’est un cran au-dessus. Alors pourquoi autoriser l’un et pas l’autre ? J’ai toujours trouvé ça aberrant.

BSL. Certains parlent d’un danger pour les promeneurs. C’est crédible selon toi ?
J.G. Honnêtement, non. Les gens ne sont même pas au courant de la réalité du terrain. Ils ne savent pas que ce sont les chasseurs qui indemnisent les dégâts agricoles. Ils ne connaissent pas les enjeux financiers. Un chasseur posé sur un mirador la nuit dérange infiniment moins que des promeneurs qui circulent toute la journée, partout, avec des chiens en liberté. Et sans que ça choque qui que ce soit. Dans le JT de TF1 où j’ai été interrogé la première promeneuse qui dit qu’elle ne veut pas être au milieu des tirs… Faut peut-être éviter d’aller se balader à deux heures du matin en pleine zone agricole. Un coup de feu la nuit, souvent avec un modérateur de son, ça ne réveille même pas un chevreuil à 200 mètres. Le dérangement est minime, quasi nul et les risques pour un promeneur de se retrouver ‘’au milieu des tirs’’ est significativement réduit par rapport à une battue standard.
BSL. Les fédérations craignent une hausse du braconnage. Tu y crois ?
J.G. Pas une seconde. Les thermiques sont en vente libre. Les bracos qui veulent s’en équiper l’ont déjà fait depuis longtemps. Dire que ça va créer du braconnage, c’est exagéré. Un mec mal intentionné fera toujours des conneries, avec ou sans thermique. Tu peux respecter le code de la route à la lettre comme transformer n’importe quel véhicule en arme mortelle. Le problème, ce n’est jamais l’outil, c’est l’homme. La majorité des chasseurs qui utilisent le thermique le font intelligemment et dans les règles. Les bracos ont toujours existé et existeront toujours, mais ils représentent une minorité qui ne doit pas bloquer ce genre de décision.

BSL. Pourquoi l’Allemagne semble beaucoup plus en avance sur ces sujets ?
J.G. C’est une question de pragmatisme. En Allemagne, dans beaucoup de ‘’régions’’, c’est le chasseur qui paie directement les dégâts commis sur le territoire dont il est locataire. La aussi il y a une grosse différence, le chasseur a fait le choix de ‘’louer’’ un territoire de chasse. Il s’engage donc pour la durée du bail. Si un sanglier ravage un champ sur ton territoire, c’est pour ta pomme. Donc forcément, tu veux des moyens efficaces pour protéger. Il y a même des règles qui obligent les agriculteurs à aménager leurs parcelles pour permettre le tir. Sinon, le chasseur n’est pas dans l’obligation de payer. Tout est cohérent. Il y a une synergie entre le monde cynégétique et agricole, ils bossent ensemble ! En France, on a une chasse populaire, accessible, peu chère. C’est une chance, et je ne le dis pas de manière péjorative. Mais on arrive à la limite du système, parce que les dégâts explosent. En Alsace-Moselle, avec les locations de chasse et le paiement des dégâts via des organismes autre que les FDC (Fonds d’indemnisation des dégats de sangliers), on fonctionne déjà plus comme nos voisins Allemand. Chez nous quand tu as des dégats conséquent les fonds d’indemnisations viennent te chercher en fin de saison avec une contribution complémentaire permettant de couvrir la facture. Et crois-moi, quand tu touches au portefeuille, les mentalités changent vite et ton implication dans la lutte est différente.
BSL. Est-ce aussi un problème culturel chez les chasseurs français ?
J.G. Oui, clairement. Chacun est persuadé que sa chasse est la seule efficace. Le chasseur aux chiens courants, le montagnard, le corse, le bécassier, le chasseur de migrateur… on est dans le passionnel. Et le passionnel, ça s’éloigne parfois de la raison. La problématique du sanglier n’est pas la même partout, elle est même significativement différentes d’un secteur à un autre. Sur mon territoire, je ne chasse pas pareil dans les cultures, les pâtures, les roselières, les épines ou au milieu des usines ! Il faut sortir de son carcan et accepter que les solutions soient différentes selon les contextes et surtout s’adapter !

BSL. Le tir de nuit doit-il être encadré ?
J.G. Oui, mais intelligemment. Pour moi, la clé, c’est la formation. Le thermique, ce n’est pas plug and play. Un mauvais réglage et tu ne vois rien. Un bon réglage et tu vois les branches, les feuilles, le relief, les sources de chaleur en arrière-plan. Former les chasseurs au réglage, à la lecture de l’image, à la sécurité, c’est indispensable. Déclarer ses sorties, tirer depuis des miradors, pourquoi pas. Ce sont des garde-fous normaux. Mais il faut aussi être cohérent. Dans les cultures, avec un chasseur qui connaît son territoire, un thermique bien réglé, la sécurité est maximale. En forêt la nuit, en revanche, pour moi c’est un non-sens total. La forêt doit rester une zone de quiétude nocturne, un refuge auquel on ne touche qu’en battue.
BSL. Sans tir de nuit, quel serait l’état des cultures chez toi ?
J.G. Une catastrophe. Toute notre gestion repose sur une synergie entre forêt et plaine. On laisse la tranquillité en forêt, on dissuade avec de l’agrainage linéaire raisonné, et si les sangliers sortent dans les cultures, là on intervient, de jour comme de nuit. Le message est simple pour eux : reste en forêt, tu vis tranquille. Sors dans les champs, tu prends une balle. Et ça marche. On complète ça par des battues hivernale efficaces, avec de vrais tableaux, notamment grâce à la traque affût. C’est une gestion globale. La aussi loin de moi la prétention d’avoir LA solution miracle, comme expliqué plus haut, chaque territoire possède ses particularités et problématiques, au chasseur de s’adapter !

BSL. Le tir de nuit permet-il de mieux cibler les animaux responsables des dégâts ?
J.G. Complètement. En battue, tu déranges tout le monde et tu ne tires pas forcément les « bons sangliers ». Celui qui fait les dégâts peut très bien ne pas coucher dans la parcelle chassée et revenir le soir même d’un peu plus loin et continuer ses méfaits. La nuit, dans la culture, tu tires la compagnie ou l’individu qui pose problème. Et le sanglier n’est pas idiot. Si à chaque sortie dans un champ il perd un congénère, il comprend vite le message. C’est de l’apprentissage pur et simple.
BSL. Comment s’organisent concrètement vos sorties nocturnes ?
J.G. Une sortie de nuit commence toujours de jour. On observe, on analyse les dégâts, on choisit les zones. Si il n’y a pas de problématique, je reste à la maison. On sort souvent à plusieurs, jamais au hasard. Miradors préparés, vent étudié, cartes partagées. On mange ensemble, avant ou après notre sortie, c’est différent mais ça reste convivial. Le tir de nuit, ce n’est pas être seul sur un mirador, c’est une vraie dynamique de groupe, sans ça on se lasse très vite.
BSL. Et la sécurité, concrètement ?
J.G. Elle est maximale. Avec un thermique, tu vois un humain à des centaines de mètres, mieux qu’à l’œil nu, même camouflé, personne ne peut dissimuler sa chaleur corporelle. Entre les miradors, la connaissance du terrain, les cartes, et la technologie, on est sur un niveau de sécurité supérieur à beaucoup de chasses de jour.

BSL. Quel message aimerais-tu faire passer au grand public et aux chasseurs ?
J.G. Il faut évoluer. La problématique du sanglier n’est plus celle d’il y a 40 ans. Mon grand-père faisait la une du journal quand avec ses amis ils tiraient six sangliers dans une battue. Aujourd’hui, ce chiffre peut tomber en une nuit. La technologie évolue, comme elle a toujours évolué. Ceux qui crient aujourd’hui contre le thermique criaient hier contre les carabines, les lunettes, les points rouges etc… Le sanglier est un animal extraordinaire, que j’adore chasser, mais il pose ponctuellement un vrai problème. Le thermique n’est pas une solution miracle, il n’éradiquera rien. Mais chez nous, depuis plusieurs années, il a permis de réduire significativement les dégâts. Il faut arrêter d’être contre par principe, accepter d’analyser les faits, et surtout garder un peu d’ouverture d’esprit. La nuit, c’est une vraie chasse, exigeante, réfléchie. Et quoi qu’on en dise, l’élément limitant restera toujours le même : on est humains, on a besoin de dormir.












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