Pierre Ackermann, maître d’équipage du Vautrait de Ragy : « Une chasse réussie, c’est d’abord le travail des chiens »

Pierre Ackermann

Depuis 2012, Pierre Ackermann dirige le Vautrait de Ragy, un équipage de vénerie spécialisé dans la chasse du sanglier. Avec une quarantaine de membres et près de cinquante chiens, il organise chaque saison plusieurs dizaines de laisser-courre. Pour So Chasse, ce passionné revient sur le fonctionnement de son équipage, la place essentielle qu’occupent les chiens, mais aussi sur les critiques adressées à la chasse à courre et son rôle dans la gestion des populations de sangliers.

LS : Le Vautrait de Ragy a vu le jour en 2012. Aujourd’hui, comment fonctionne votre équipage et à quel rythme chassez-vous ?

Pierre Ackermann : Nous sommes aujourd’hui une quarantaine de membres et nous disposons d’une petite cinquantaine de chiens. Nous chassons à courre deux fois par semaine, le lundi et le jeudi. Le lundi, nous évoluons sur notre territoire principal, tandis que le jeudi, nous nous déplaçons régulièrement sur d’autres territoires. Nous organisons également certaines journées supplémentaires en fonction des possibilités. Au total, nous réalisons entre 55 et 60 attaques par saison, pour une quarantaine de sangliers pris. C’est un rythme assez soutenu, qui demande beaucoup de disponibilité et d’investissement de la part de l’ensemble de l’équipage, c’est pourquoi ma femme, Céline, joue un rôle essentiel dans la gestion de l’équipage et à la chasse.

LS : Votre équipage a pour devise « Confiance aux chiens ». Pourquoi avoir choisi ces mots et que disent-ils de votre manière de pratiquer la vénerie ?

PA : Parce que les chiens savent toujours mieux que nous ! Prenez un sanglier qui traverse une plaine devant cinq personnes. Si vous demandez à chacune d’estimer son poids, vous obtiendrez des réponses très différentes. Les chiens, eux, ne se trompent pas sur la voie qu’ils suivent. C’est pour cela que je leur fais toujours confiance. Bien sûr, j’écoute ce que les personnes présentes me disent, mais je regarde avant tout ce que font mes chiens. Ce sont eux qui possèdent les informations les plus précieuses sur l’animal que nous chassons. Cette confiance est fondamentale dans notre manière de pratiquer la vénerie.

Vautrait de Ragy

LS : Vous chassez principalement avec des grands anglo-français tricolores. Pourquoi avoir choisi cette race et quelles qualités recherchez-vous chez vos chiens ?

PA : Ce sont des chiens qui possèdent de très belles qualités pour la chasse du sanglier. Ils sont rapides, ils ont du nez et ils savent très bien travailler une voie. C’est une race particulièrement adaptée à notre pratique. Lorsque nous avons commencé, nous utilisions des chiens que nous possédions déjà pour la chasse à tir, notamment des croisements de griffons et d’autres races. Mais nous nous sommes rapidement rendu compte qu’il était difficile de pratiquer une belle vénerie avec des chiens qui ne présentaient pas les qualités nécessaires à ce type de chasse. Nous avons donc progressivement orienté notre élevage vers les grands anglo-français tricolores. Aujourd’hui, nous recherchons avant tout des chiens capables de travailler ensemble et de former une meute homogène.

LS : Quelle place occupent l’élevage et le dressage dans votre quotidien ? Comment parvenez-vous à constituer une meute efficace et équilibrée ?

PA : Le dressage se fait principalement pendant l’intersaison, même si nous travaillons régulièrement avec les chiens tout au long de l’année. Nous leur apprenons les ordres, nous les habituons à fonctionner en meute et, surtout, nous passons du temps avec eux. Nous jouons également beaucoup avec nos chiens, parce que nous essayons de développer une véritable complicité. À mes yeux, cette relation est indispensable pour bien chasser. Dans la sélection, nous recherchons aussi un certain équilibre. Un chien qui va beaucoup trop vite et qui laisse systématiquement les autres derrière lui n’est pas forcément celui qui nous intéresse. De la même manière, un chien trop lent peut rencontrer des difficultés à suivre la meute. Il existe évidemment des chiens exceptionnels, mais notre objectif reste de disposer d’un ensemble cohérent, capable de travailler efficacement.

LS : Parmi tous les chiens que vous avez connus, un vous a-t-il particulièrement marqué ?

PA : Elle s’appelait Harpée, elle a été une chienne absolument extraordinaire. On me l’avait donnée en échange d’un griffon. C’était une petite anglo-française, mais elle possédait des qualités exceptionnelles. Je considère que c’est elle qui nous a véritablement appris à chasser à courre, notamment en nous montrant à quel point il fallait faire confiance aux chiens. Elle nous a énormément apporté. Nous l’avons beaucoup fait reproduire et, aujourd’hui encore, son sang coule dans les veines de presque tous les chiens de l’équipage. Sa descendance nous a donné de très bons sujets, notamment parmi ses petites-filles. Les portées les plus proches de sa lignée ont toujours donné d’excellents résultats. Elle occupe donc une place très particulière dans l’histoire du Vautrait de Ragy.

LS : Pour vous, qu’est-ce qu’une chasse à courre réussie ? Est-ce nécessairement une chasse qui se termine par la prise du sanglier ?

PA : Absolument pas. Bien sûr, la prise fait partie de la chasse, mais ce n’est pas ce qui détermine à mes yeux sa réussite. Une belle chasse, c’est avant tout une chasse au cours de laquelle nous avons rencontré des difficultés et où les chiens ont été extraordinaires. Lorsqu’ils parviennent à relever des défauts compliqués, à retrouver une voie que l’on croyait perdue et à poursuivre leur travail malgré les obstacles, c’est là que nous vivons les plus beaux moments. Ce qui m’intéresse, c’est de voir les chiens travailler, réfléchir et parvenir à résoudre les difficultés. C’est cela, pour moi, une chasse réussie. Le résultat final passe après la qualité du travail de la meute.

Vautrait de Ragy

LS : Vous êtes maître d’équipage depuis la création du Vautrait de Ragy. Que représente cette responsabilité au quotidien, au-delà des journées de chasse ?

PA : Être maître d’équipage, ce n’est pas seulement conduire les chiens pendant une chasse. Il faut aussi gérer les relations humaines, organiser les journées, prendre des décisions et parfois régler de petits incidents. Il faut tenir compte de la sensibilité de chacun, parce qu’un équipage rassemble des personnalités différentes. Le rôle du maître d’équipage consiste à fédérer tout ce monde et à faire avancer l’ensemble. Je sais que, dans certains équipages, plusieurs personnes se disputent cette responsabilité, mais je ne suis pas certain que ce soit toujours la place la plus enviable ! Cela représente beaucoup de travail et demande une présence constante. Personnellement, je ne pourrais pas vivre sans chiens, mais je sais aussi tout ce qu’implique cette passion.

LS : Avec deux journées de chasse par semaine et près de cinquante chiens à entretenir, comment parvenez-vous à concilier cette passion avec votre vie personnelle et professionnelle ?

PA : Cela demande énormément de temps. Les journées de chasse ne représentent qu’une partie du travail. Il faut s’occuper des chiens, préparer les déplacements, entretenir le matériel et organiser le fonctionnement de l’équipage. Lorsque nous chassons le lundi, nous avons déjà du travail le dimanche. Et lorsque nous chassons le jeudi, il faut également consacrer du temps aux préparatifs. Finalement, il n’y a pas beaucoup de repos. Notre repos, c’est la chasse, mais il faut reconnaître que ce n’est pas toujours très reposant ! C’est une passion qui occupe une place considérable dans notre quotidien.

LS : Le sanglier est aujourd’hui présent dans une grande partie du territoire français et ses populations nécessitent une gestion importante. Quelle place la vénerie peut-elle occuper aux côtés de la chasse à tir ?

PA : Je considère que les différents modes de chasse sont complémentaires. Sur les territoires où nous évoluons, il arrive que l’on pratique à la fois la chasse à tir et la chasse à courre. Les prélèvements réalisés par l’un peuvent compléter ceux de l’autre, et inversement. Nous avons aussi notre rôle à jouer dans la gestion des populations. Modestement, je pense que nous sommes assez efficaces : lorsque nous réalisons environ 55 chasses et que nous prenons une quarantaine de sangliers, cela représente un résultat qui n’est pas négligeable. Nous trouvons donc une véritable légitimité dans la maîtrise des populations de sangliers. Il n’y a aucune raison d’opposer systématiquement les modes de chasse, puisque chacun peut apporter sa contribution.

Vautrait de Ragy

LS : Vous estimez également que la chasse à courre permet de redonner au sanglier ses lettres de noblesse. Qu’entendez-vous par là ?

PA : Le sanglier est un animal qui possède des qualités physiques extraordinaires. Il est résistant, intelligent et capable de mettre les chiens en difficulté. Lorsqu’on le chasse à courre, on prend véritablement conscience de toutes ces capacités. Il faut parfois beaucoup de temps et d’efforts pour parvenir à le suivre. C’est un animal qui mérite d’être considéré pour ce qu’il est, avec toute sa force et son endurance. La vénerie permet justement de mettre ces qualités en valeur et de lui redonner une place particulière parmi les grands animaux que nous chassons.

LS : La chasse à courre fait régulièrement l’objet de critiques, notamment de la part des associations opposées à cette pratique. Comment réagissent les personnes qui viennent découvrir vos chasses sur le terrain ?

PA : Les personnes qui viennent nous voir chasser sont généralement très surprises par ce qu’elles découvrent. Elles se rendent compte que la réalité est assez différente de l’image qu’elles pouvaient en avoir. Je rencontre beaucoup de gens qui trouvent cela passionnant, notamment lorsqu’ils voient le travail des chiens. Tout le monde n’est évidemment pas capable de pratiquer la chasse à courre à cheval, parce qu’il faut une certaine condition physique et savoir monter. Mais il est possible de venir découvrir une chasse et de suivre ce qui se passe. J’ai même connu des personnes qui n’étaient pas chasseuses et qui ont complètement changé de regard après avoir assisté à nos sorties. Nous avons notamment une dame dans l’équipage qui, au départ, n’aimait pas du tout la chasse. Aujourd’hui, elle fait partie des nôtres.

LS : Certains opposants présentent la chasse à courre comme une pratique réservée à une élite sociale. Cette image correspond-elle à la réalité de votre équipage ?

PA : Pas du tout. C’est d’ailleurs l’un des arguments que nous entendons régulièrement : la chasse à courre serait une activité réservée aux bourgeois et aux personnes très aisées. Mais il suffit de regarder la composition de notre équipage pour constater que cette image ne correspond pas à notre réalité. Chez nous, tout le monde travaille. Nous avons notamment des agriculteurs et des personnes qui exercent des métiers manuels. Ce n’est pas un équipage composé de grandes fortunes, bien au contraire. Nous partageons simplement une passion commune pour les chiens et pour la vénerie. Ce qui nous rassemble, ce n’est pas notre situation sociale, c’est notre envie de chasser ensemble.

LS : Avec un équipage qui rassemble plusieurs générations, comment voyez-vous l’avenir du Vautrait de Ragy et la transmission de cette passion ?

PA : Nous avons des membres d’âges très différents. Les plus jeunes ont une trentaine d’années, tandis que les plus âgés ont dépassé les 80 ans. Pour ma part, j’ai 56 ans. Cette diversité fait partie de la richesse de notre équipage. Nous partageons tous la même passion, même si nous n’avons pas le même parcours ni la même expérience. Ce qui compte, c’est de continuer à faire vivre cette manière de chasser et de transmettre ce que nous avons appris, notamment dans le travail des chiens. C’est ce qui nous réunit depuis la création du Vautrait de Ragy.

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Né en 2005, Liluan Sérazin est originaire de Loire-Atlantique, au cœur de la Brière. Fraîchement diplômé du Centre Nantais de Journalisme, il a collaboré avec des médias du groupe actu.fr et plus récemment avec Presse Océan. Chasseur passionné depuis tout petit, c’est le petit gibier à plume qui l’intéresse, notamment le gibier d’eau, le pigeon à l’affût et la bécasse, qu’il traque avec ses deux springers spaniels. Il va mettre ses connaissances cynégétique au service de So Chasse en tant que rédacteur.

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