Donald Trump Jr., un oligarque russe proche du Kremlin, une partie de chasse en Mongolie et un animal présenté comme menacé de disparition. Tous les ingrédients étaient réunis pour déclencher une tempête médiatique. Du Financial Times à plusieurs médias européens, chacun s’est emparé de cette histoire où se mêlent politique, argent et chasse aux trophées. Mais derrière les indignations et les montants astronomiques, une question essentielle semble avoir été reléguée au second plan : comment finance-t-on réellement la protection de ces animaux ? Car les organisations cynégétiques internationales investissent depuis des décennies dans leur conservation, tandis que certains permis de chasse exceptionnels financent directement la protection des argalis. Une réalité nettement moins spectaculaire qu’une photographie de Donald Trump Jr., mais autrement plus intéressante pour comprendre l’avenir de l’espèce.
Donald Trump Jr., un oligarque russe et un argali : le cocktail médiatique parfait
Il faut reconnaître une chose : difficile d’imaginer un meilleur scénario pour faire les gros titres.
Prenez le fils du président américain. Ajoutez un homme d’affaires russe, Umar Kremlev, présenté comme proche du pouvoir à Moscou. Transportez tout ce petit monde dans les montagnes de Mongolie. Ajoutez une chasse à l’argali de l’Altaï, l’un des plus impressionnants mouflons sauvages de la planète. Saupoudrez le tout de séjours à plusieurs centaines de milliers de dollars.
Et voilà une affaire qui ne pouvait que faire parler. Le Financial Times a consacré une enquête à ce séjour de Donald Trump Jr. en Mongolie. L’information a ensuite été reprise par plusieurs médias internationaux.
Au Luxembourg, L’Essentiel évoque une « bromance embarrassante » avec un proche de Poutine. Le média ukrainien Mezha revient également sur cette expédition, tout comme UA.News. En France, 20 Minutes s’était déjà intéressé aux relations financières entre Donald Trump Jr. et cet homme d’affaires russe.
Soyons clairs : les interrogations sur les fréquentations de Donald Trump Jr., les relations avec certains hommes d’affaires russes et les éventuels conflits d’intérêts sont parfaitement légitimes. Mais une fois ces questions posées, il en reste une autre. Une question que l’on aimerait voir traitée avec autant d’enthousiasme : que sait-on réellement de la conservation de l’argali de l’Altaï et de son financement ?
Un animal menacé, mais une réalité bien plus complexe qu’un slogan
L’argali de l’Altaï (Ovis ammon ammon) est un animal exceptionnel. Présent notamment dans les montagnes de Mongolie, il appartient à l’espèce Ovis ammon, classée « quasi menacée » à l’échelle mondiale par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Une classification qui mérite d’être expliquée. « Quasi menacée » ne signifie pas « en quasi-extinction ». Cela indique qu’une espèce se rapproche des critères permettant de la considérer comme menacée, ou risque de les remplir à l’avenir.
Cela ne veut évidemment pas dire que l’argali ne rencontre aucune difficulté. Le braconnage, la dégradation de ses habitats, la concurrence avec les troupeaux domestiques et les maladies constituent des menaces réelles.
Mais présenter l’ensemble de ses populations comme condamnées à une disparition imminente ne rend pas compte de la diversité des situations locales. Et surtout, cela occulte une question essentielle : quelles initiatives permettent aujourd’hui de préserver ces animaux dans les régions où ils vivent ?
Ce chiffre que l’on aimerait voir aussi souvent que le prix d’une chasse
Voici une information autrement plus intéressante qu’un séjour mondain dans les montagnes mongoles. Dans son rapport d’activité 2023-2024, le WWF Mongolie présente les résultats d’un programme de conservation transfrontalier mené avec les autorités et les communautés locales, dans la région frontalière entre la Mongolie et la Russie. Les chiffres sont remarquables. En 2007, les effectifs d’argalis recensés dans le secteur étudié s’élevaient à 638 individus. En 2023, ils atteignaient 4 024 individus. Soit une multiplication par plus de six en seize ans. Le WWF attribue cette progression aux efforts de conservation impliquant notamment les gardes-frontières, les gestionnaires des espaces protégés et les communautés locales. Un programme de suivi transfrontalier a par ailleurs été officiellement approuvé par la Mongolie et la Russie en 2018. Précisons immédiatement que ces chiffres concernent une zone géographique déterminée. Ils ne représentent ni l’ensemble des argalis de Mongolie ni l’évolution mondiale de l’espèce.
Ils ne démontrent pas non plus, à eux seuls, que la chasse a provoqué cette augmentation. Mais ils démontrent une chose : la conservation de l’argali produit aussi des résultats positifs, mesurables et documentés.
Le Safari Club International n’a pas attendu Donald Trump Jr. pour s’intéresser aux argalis
Voilà maintenant un acteur dont on parle beaucoup lorsqu’il organise des ventes aux enchères de chasses prestigieuses, mais nettement moins lorsqu’il est question de ses travaux scientifiques. Le Safari Club International, à travers sa fondation, la Safari Club International Foundation (SCIF), est engagé depuis plus de vingt ans dans des programmes de conservation des argalis en Asie centrale. Et ce n’est pas simplement ce qu’affirme l’organisation. Un document officiel de la Convention sur les espèces migratrices indique qu’en 2001, la SCI Foundation, en collaboration avec l’Académie des sciences de Russie et les autorités concernées, a lancé des programmes de gestion et de conservation de l’argali en Mongolie, au Kirghizistan et au Tadjikistan. Ces initiatives comprenaient des recensements, des études d’habitats, des travaux cartographiques, des actions de sensibilisation et une réflexion sur l’encadrement durable de la chasse. La fondation a également soutenu plusieurs publications scientifiques, notamment sur les populations mongoles d’argalis et l’influence des prélèvements cynégétiques sur leur structure démographique. Sur son site officiel, la SCIF référence encore aujourd’hui des recherches publiées en 2006 et 2012 sur les argalis de Mongolie, ainsi que des études plus récentes consacrées aux argalis du Tadjikistan. Autrement dit, pendant que certains découvrent l’existence de l’argali à l’occasion d’une polémique politique, des chercheurs et des organisations cynégétiques travaillent depuis des décennies sur sa gestion. Cela ne signifie pas que tous leurs programmes ont réussi, ni que leurs conclusions doivent être acceptées sans examen. Mais il serait tout aussi contestable de faire comme si ces travaux n’avaient jamais existé.
Quand les permis de chasse deviennent des financements pour la conservation
Venons-en maintenant à cette question qui semble fasciner tout le monde : l’argent. Aujourd’hui, une expédition commerciale consacrée à l’argali de l’Altaï peut être proposée pour des montants de l’ordre de 150 000 à 190 000 dollars, voire davantage selon les prestations et les territoires. Des sommes considérables, évidemment. Et l’on peut parfaitement s’interroger sur la pertinence de dépenser autant pour une expédition de chasse. Mais encore faut-il comprendre ce que ces sommes financent réellement. Un exemple concret existe en Mongolie. En 2026, la Wild Sheep Foundation (WSF) a présenté à ses enchères un permis exceptionnel de chasse à l’argali de l’Altaï, proposé avec les autorités mongoles, la Mongolian Wildlife Association et des partenaires cynégétiques locaux. Son intitulé ne laisse guère de doute sur son objectif : Altai Argali Conservation Permit. La présentation officielle précise que ce permis spécial doit financer des actions de conservation de l’espèce sur le terrain, en Mongolie. Voilà une information qui mérite au moins autant d’attention que le prix d’une expédition. Il ne s’agit plus simplement de vendre un séjour de chasse. Il s’agit d’utiliser la valeur économique exceptionnelle d’un animal pour contribuer au financement de sa protection. Reste naturellement à vérifier le montant effectivement obtenu lors de la vente, les sommes reversées et les projets réalisés grâce à cet argent.
Plus de 300 000 dollars pour la conservation des argalis : un exemple concret au Kazakhstan
Autre exemple, cette fois documenté par la SCI Foundation. Au Kazakhstan, la fondation et la Wild Sheep Foundation ont participé à un programme consacré à l’argali du Tian Shan. Pour les années 2017 et 2018, la SCIF indique un investissement direct de 5 000 dollars et plus de 300 000 dollars de contributions à la conservation générées par la vente de permis de chasse.
Le programme visait notamment à améliorer les connaissances sur les déplacements saisonniers des animaux, à étudier leurs habitats et à développer des dispositifs de gestion associant les communautés locales. Attention, il s’agit de l’argali du Tian Shan, et non de celui de l’Altaï. Les deux populations ne doivent pas être confondues. Mais ce programme apporte un exemple chiffré d’un mécanisme économique souvent absent du débat public : la chasse réglementée peut générer des recettes spécifiquement destinées à la conservation.
Protéger les argalis coûte de l’argent, même lorsque personne ne vient les chasser
C’est peut-être la question la plus importante de cette affaire. Qui finance la surveillance de ces immenses territoires montagneux ? Qui rémunère les gardes ? Qui organise les recensements ? Qui travaille avec les éleveurs pour limiter les conflits entre animaux sauvages et domestiques ? Qui lutte contre le braconnage ? La réponse ne tient évidemment pas dans un seul modèle. Les États, les organisations de protection de la nature, les scientifiques, les communautés locales et les fondations privées interviennent tous, à des degrés divers. La chasse réglementée peut également jouer un rôle lorsqu’une partie de ses recettes est réellement consacrée à ces missions. Mais le mécanisme n’est pas automatique.
Une chasse vendue 190 000 dollars ne représente pas 190 000 dollars investis dans la protection de la faune. Entre l’organisateur, les prestations touristiques, les droits de chasse, les taxes et les éventuelles contributions environnementales, la répartition doit être établie précisément. C’est là que devrait commencer le véritable travail journalistique. Combien d’argent est collecté ? Quelle part revient aux populations locales ? Combien de gardes sont financés ? Quels territoires sont surveillés ? Et surtout, les effectifs d’argalis augmentent-ils là où ces dispositifs sont mis en place ? Des questions moins spectaculaires qu’un titre sur un ami de Poutine, certes. Mais autrement plus utiles pour comprendre ce qui se joue dans les montagnes mongoles.
La lutte contre le braconnage, l’autre enjeu oublié
En Mongolie, l’argali bénéficie d’une protection réglementaire. La chasse sans autorisation expose ses auteurs à des sanctions financières importantes.
En mars 2026, une publication mongole rappelait qu’un prélèvement illégal pouvait entraîner une compensation pouvant atteindre 44 millions de tugriks, sur la base de la valeur écologique et économique attribuée à l’animal.
Mais sur ces immenses territoires montagneux, une réglementation ne suffit pas. Il faut des gardes, des moyens de surveillance et une coopération étroite avec les populations locales.
C’est précisément dans ce domaine que les recettes issues des permis de chasse peuvent jouer un rôle, à condition qu’elles soient effectivement réinvesties dans la protection des animaux et de leurs habitats.
Donald Trump Jr. n’est finalement pas le véritable sujet
On peut désapprouver la chasse aux trophées, s’interroger sur les sommes engagées ou critiquer les fréquentations de Donald Trump Jr. Tout cela relève du débat public. Mais réduire cette affaire à un milliardaire qui chasse un animal menacé revient à ignorer une partie essentielle du sujet. Dans certaines régions de Mongolie, les populations d’argalis progressent. Des organisations cynégétiques financent des travaux scientifiques et participent à des programmes de conservation. Des permis exceptionnels sont vendus avec l’objectif de financer la protection de l’espèce. Ces initiatives méritent d’être examinées, tout comme leurs résultats et l’utilisation réelle des fonds collectés.
Alors oui, Donald Trump Jr. qui chasse un argali avec un homme d’affaires russe mérite certainement un article.
Mais l’avenir des argalis mérite peut-être un peu plus qu’un article sur Donald Trump Jr.
Car le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir combien coûte la chasse d’un argali. C’est de savoir combien nous sommes prêts à investir pour qu’il en reste demain.












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