Il y a en France quelque 390 équipages de chasse à courre qui, à raison d’une quarantaine de sorties par saison, représentent environ 18000 journées de chasse par an. Pourtant, dans les médias, les altercations entre veneurs et opposants semblent se concentrer autour d’un personnage devenu incontournable : Pierre Rigaux. Fontainebleau, Orléans, et de nouveau Fontainebleau… À chaque fois, ou presque, le même scénario : une caméra, des tensions, une confrontation, puis une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. « À force de voir les mêmes scènes se répéter, une question finit par s’imposer : comment expliquer que, parmi les milliers de journées de chasse à courre organisées chaque année, les altercations semblent toujours avoir un point commun : la présence de Pierre Rigaux ? la manière dont certains ont choisi de la combattre ?
Il faut reconnaître à Pierre Rigaux un talent assez singulier. Là où des centaines d’équipages parviennent chaque semaine à chasser sans attirer l’attention des médias, Il suffit souvent de sa présence pour qu’une paisible journée de chasse se transforme en nouvel épisode d’un feuilleton médiatique dont il semble être systématiquement le personnage principal. On pourrait y voir une succession de malheureuses coïncidences. Mais lorsque les coïncidences se répètent de forêt en forêt, de saison en saison, elles finissent par susciter quelques interrogations. D’autant que les veneurs ne sont pas les seuls à s’en émouvoir : la Société de Vénerie a officiellement alerté les pouvoirs publics sur ces confrontations répétées. Alors, jusqu’à quand l’État se contentera-t-il d’intervenir après les incidents, plutôt que de chercher à prévenir leur répétition ?
De Fontainebleau à Orléans, un scénario qui se répète
Reprenons les faits. En novembre 2024, en forêt d’Orléans, Pierre Rigaux filme une chasse à courre. Une altercation éclate avec plusieurs participants qui tentent de s’emparer de son téléphone. L’affaire se terminera devant le tribunal correctionnel d’Orléans, avec la condamnation de trois hommes en juin 2026. En janvier 2025, c’est en forêt de Fontainebleau que le militant fait parler de lui. Une cavalière lui reproche son comportement, il filme la scène, puis diffuse plusieurs publications sur les réseaux sociaux. Quelques mois plus tard, en octobre, nouvelle confrontation dans ce même massif. Cette fois, les images circulent dans les médias nationaux, Pierre Rigaux dénonce des violences et des plaintes sont annoncées de part et d’autre. En février 2026, retour en forêt d’Orléans. Le militant et des veneurs s’opposent à nouveau, notamment sur les conditions d’accès à une propriété privée. Puis, en octobre 2026, une nouvelle altercation intervient lors d’une sortie du Rallye Fontainebleau. À chaque épisode Pierre Rigaux se présente comme victime de violences ; les veneurs lui reprochent des provocations et des comportements perturbateurs. Mais le constat demeure : les confrontations se succèdent, souvent autour des mêmes personnes, alors que des milliers d’autres journées de chasse à courre ne donnent lieu à aucune actualité comparable.
Documenter la chasse à courre, vraiment ?
Pierre Rigaux explique qu’il souhaite documenter la chasse à courre pour en montrer la réalité aux Français. L’ambition est respectable. Encore faut-il s’entendre sur ce que signifie documenter. La vénerie n’est pas une activité clandestine. Elle se pratique depuis des siècles, souvent dans des forêts ouvertes au public, devant des suiveurs qui ne sont pas nécessairement chasseurs. On peut assister au départ des chiens, suivre un équipage et observer le déroulement d’une chasse sans en être membre. Il y a donc quelque chose d’assez singulier à présenter comme une révélation ce que des milliers de spectateurs peuvent observer chaque saison. Mais surtout, lorsque les vidéos diffusées montrent essentiellement des échanges tendus avec des veneurs, que documente-t-on réellement ? La chasse à courre ou les réactions de ceux que l’on vient filmer ? La question mérite d’être posée sans présumer des intentions du militant. Car une caméra peut servir à montrer une pratique, mais elle peut aussi finir par devenir le personnage principal du reportage. En mars 2025, la Société de Vénerie dénonçait déjà publiquement les méthodes de Pierre Rigaux. Son président, Pierre-François Prioux, appelait les équipages à ignorer ce qu’il considérait comme des provocations et alertait les pouvoirs publics sur les risques de confrontation. Le conseil donné aux veneurs était simple : ne pas répondre, ne pas s’emporter, ne pas offrir d’images susceptibles d’alimenter une nouvelle polémique. C’est certainement le meilleur comportement à adopter. Mais on peut également se demander pourquoi des personnes exerçant une activité légale devraient avoir à consacrer une partie de leurs journées à gérer des tensions récurrentes.
Une activité légale, mais des pratiquants sommés de se justifier
Il existe une particularité dans ce débat. La chasse à courre est autorisée en France. Elle est encadrée par le Code de l’environnement, pratiquée par des équipages identifiés et soumise à des règles précises. On peut naturellement être opposé à cette pratique, la considérer comme dépassée ou souhaiter son interdiction. C’est une opinion parfaitement légitime dans une démocratie.
Mais une opinion, aussi sincère soit-elle, ne remplace pas la loi. Or, à entendre certains discours militants, la simple conviction que la chasse à courre devrait être interdite semblerait parfois suffire à contester, sur le terrain, le droit de ceux qui la pratiquent.
C’est là que se trouve toute l’ambiguïté. Si chacun pouvait décider de perturber une activité au seul motif qu’il la juge moralement condamnable, il deviendrait difficile de garantir l’exercice de nombreuses libertés. Et il serait curieux que la chasse à courre, précisément parce qu’elle suscite des oppositions passionnées, soit moins protégée par le droit que d’autres activités légales.
Quand la confrontation devient un mode de communication
Il faut également considérer la place prise par les réseaux sociaux dans cette affaire. Une journée de chasse à courre qui se déroule normalement ne produit pas d’images susceptibles de devenir virales. Une altercation, en revanche, possède tous les ingrédients d’une publication largement partagée : des cris, des gestes, de l’indignation et deux camps immédiatement identifiables.
Pierre Rigaux sait utiliser ces mécanismes pour défendre sa cause. Ses vidéos lui permettent de toucher un public. La Société de vénerie lui reproche d’ailleurs d’avoir construit une partie de son activité autour de ces confrontations. Dans un communiqué publié en mars 2025, elle évoquait son financement participatif, alors estimé à 3 039 euros mensuels provenant de 493 contributeurs.
Recevoir des dons pour financer un engagement militant n’a rien d’illégal. Mais ils rappellent que la production de contenus militants s’inscrit aussi dans une économie de l’attention, où les images les plus spectaculaires bénéficient généralement de la plus grande visibilité. Le phénomène dépasse d’ailleurs la chasse à courre. En janvier 2026, Pierre Rigaux publiait la photographie d’un homme en tenue de chasse poussant une poussette avec son enfant, accompagnée d’une légende ironisant sur les « flingages de sangliers ». La publication avait suscité des critiques jusque parmi certains de ses propres abonnés opposés à la chasse. Cette fois, il n’était même plus question d’une action de chasse. Un père promenait son enfant. Mais sa tenue suffisait à faire de lui un sujet de polémique.
On peut difficilement trouver meilleure illustration du risque de voir la critique d’une pratique se transformer en mise en cause systématique de ceux qui s’y adonnent.
Et si l’État faisait simplement appliquer la loi ?
C’est finalement le point le plus important. La France dispose depuis 2010 d’un texte sanctionnant les actes d’obstruction concertés empêchant le déroulement d’un ou plusieurs actes de chasse. L’article R.428-12-1 du Code de l’environnement prévoit une contravention de cinquième classe. Ce texte ne permet évidemment pas de sanctionner quelqu’un parce qu’il filme des veneurs, critique leur activité ou se trouve sur un chemin ouvert au public. Il vise des comportements précis, qui doivent être caractérisés et prouvés. Mais lorsque des actes répondent à cette définition, pourquoi ne seraient-ils pas poursuivis ? Un rapport parlementaire publié en 2021 relevait déjà un décalage entre les actions d’entrave signalées par la Société de vénerie et les condamnations judiciaires. L’organisation recensait alors plus de 200 actions d’entrave par an pour les saisons 2018-2019 et 2019-2020, tandis que le ministère de la Justice ne faisait état que de deux condamnations sur les cinq années précédentes. Ces chiffres ne signifient pas que toutes les situations signalées constituaient des infractions. Mais ils soulèvent une interrogation sur les difficultés à faire appliquer le dispositif. Depuis, les confrontations médiatisées se poursuivent. La Société de Vénerie a alerté les pouvoirs publics. Des plaintes ont été déposées ou annoncées. Et les mêmes tensions semblent réapparaître au fil des saisons. L’État n’a pas à prendre parti. Il doit protéger la liberté d’expression du premier, le droit des seconds à pratiquer une activité légale et la sécurité de tous. Mais la prévention fait aussi partie de ses missions. Lorsqu’un risque de trouble à l’ordre public est identifié, les autorités peuvent intervenir dans les limites de leurs compétences et sous réserve de mesures nécessaires et proportionnées. Faut-il attendre une altercation de plus pour examiner sérieusement la situation ?
Le droit de s’opposer n’est pas celui d’empêcher
Il ne s’agit évidemment pas de demander que Pierre Rigaux soit interdit de forêt, ni de considérer qu’un opposant à la chasse devrait se tenir à distance de toute activité cynégétique. Ce serait contraire à l’idée même de liberté que l’on prétend défendre. Mais il existe une différence entre suivre une chasse pour l’observer et commettre des actes destinés à empêcher son déroulement. Une différence entre critiquer des veneurs et les menacer. Une différence, également, entre subir une provocation et répondre par la violence.
La justice doit pouvoir sanctionner les comportements illégaux, d’où qu’ils viennent. Quant aux pouvoirs publics, ils devraient être en mesure de répondre à quelques questions simples : combien de plaintes pour entrave à la chasse ont été déposées ces dernières années ? Combien ont donné lieu à des poursuites ? Quelles mesures sont prises lorsque des confrontations se répètent autour des mêmes équipages ? Et, surtout, comment éviter que ces tensions finissent un jour par provoquer un accident autrement plus grave qu’une altercation filmée ?. Ce sont donc à nos députés d’en décider…












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