À 84 ans, Charles Richter a derrière lui plus de soixante années de chasse et un demi-siècle de journalisme cynégétique. Des forêts de Moselle aux reportages à l’étranger, il a connu une époque où le petit gibier abondait, où les grands cerfs étaient préservés jusqu’à leur maturité et où la presse spécialisée occupait une place centrale dans la vie des chasseurs. Aujourd’hui, il observe avec inquiétude la pression exercée sur les populations de grand gibier et la transformation progressive de la chasse en une activité de régulation. Pour So Chasse, il revient sur son parcours, ses rencontres et ses convictions, sans éluder les regrets que peut laisser une vie consacrée à sa passion.
LS : Charles Richter, avant de parler du journaliste, j’aimerais revenir à l’enfant que vous étiez. D’où vous vient cette passion pour la chasse et la nature ?
Charles Richter : Je suis né en 1942 et j’ai eu la chance de grandir à la campagne, en Moselle, au pied des Vosges. Nous vivions modestement, avec un potager, quelques animaux domestiques et une rivière à truites qui longeait le jardin. D’un côté, les forêts vosgiennes abritaient cerfs, sangliers, chevreuils et grands tétras. De l’autre, le plateau lorrain offrait ses forêts de feuillus et ses étangs peuplés d’oiseaux d’eau. J’ai donc grandi au contact permanent de la nature. Mon père n’était pas chasseur, faute de moyens pour louer un territoire, mais c’était un excellent tireur et un passionné de randonnée qui connaissait parfaitement les Vosges. C’est certainement lui qui m’a transmis cet amour de la nature et des armes. Quant à ma première véritable émotion de chasse, elle remonte à mes 14 ans, lorsque j’ai tiré, au cours du même après-midi, un geai et un écureuil avec une carabine de calibre .22 LR. Il y a prescription depuis !

LS : Comment êtes-vous devenu journaliste cynégétique ? Était-ce une vocation ou le fruit de rencontres ?
CR : Ce n’était absolument pas une vocation, mais le fruit du hasard. Après ma maîtrise en droit, alors que j’étais en formation à Paris, je me suis rendu au siège de la Revue nationale de la chasse pour acheter un livre. Les bureaux étaient fermés, mais quelqu’un m’a interpellé au moment où je repartais. Lorsque je lui ai expliqué que je chassais dans l’Est, il m’a immédiatement proposé d’écrire des articles sur le grand gibier dans les Vosges. J’ai refusé, expliquant que je n’étais pas journaliste et que je n’avais jamais écrit. Il m’a tout de même demandé un article sur la chasse du renard dans la neige. Je n’ai pas donné suite. Un an plus tard, à Strasbourg, l’armurier Sipp m’a invité à dîner avec Patrick Casasnovas, éditeur d’une nouvelle revue, et son rédacteur en chef, Jean Capiod. Ce dernier était précisément l’homme rencontré à Paris ! En me reconnaissant, il m’a lancé : « Vous, j’attends toujours votre article sur le renard ! » Cette fois, j’ai accepté. Comme j’étais bilingue, on m’a ensuite confié la couverture du salon des armes de Nuremberg, que j’ai suivi pendant un demi-siècle sans interruption. Puis sont venus les reportages et les voyages de chasse à l’étranger. Tout cela s’est construit progressivement, en parallèle de ma carrière professionnelle.

LS : Vous avez connu une époque où la chasse occupait une place bien différente dans la société française. Qu’avons-nous gagné et surtout qu’avons-nous perdu ?
CR : Lorsque j’ai commencé à chasser, le petit gibier naturel était encore abondant. Puis le développement du machinisme agricole, la monoculture, les traitements chimiques et la myxomatose ont profondément bouleversé les populations. Dans le même temps, celles de sangliers ont explosé et les chasseurs se sont progressivement tournés vers le grand gibier. Nous avons néanmoins gagné quelque chose d’essentiel : la formation à la sécurité. L’examen du permis de chasser a été instauré en 1977, alors que j’avais déjà 35 ans, et la formation pratique obligatoire est arrivée en 2003. C’est une avancée incontestable. En revanche, je regrette la disparition du petit gibier naturel et surtout l’évolution de notre rapport au grand gibier. Autrefois, nous pouvions être fiers d’avoir épargné un beau cerf ou un sanglier mâle pour lui permettre d’atteindre sa maturité. Aujourd’hui, sous la pression des dégâts agricoles et forestiers, nous sommes entrés dans une logique de réduction permanente des populations. Les chasseurs sont parfois culpabilisés lorsqu’ils refusent certaines méthodes pour des raisons éthiques. Je regrette aussi la pression exercée sur les locataires de chasses domaniales pour atteindre leurs quotas, ainsi que la multiplication des activités de loisirs qui perturbent la tranquillité des forêts. Je ne suis pas partisan du « c’était mieux avant », mais nous avons perdu une certaine liberté de chasser sereinement.

LS : Au fil de votre carrière, vous avez rencontré de nombreuses personnalités. Quelle rencontre vous a le plus marqué humainement ?
CR : Sans hésitation, Jean Capiod. Il a été à l’origine de ma carrière journalistique, mais il est surtout devenu un ami très cher. Une anecdote résume parfaitement l’homme qu’il était. À 42 ans, j’ai subi une opération à cœur ouvert et je craignais de ne plus pouvoir pratiquer la chasse et la pêche dans des conditions difficiles. Jean m’a alors proposé de l’accompagner pêcher la truite dans un lac d’altitude des Pyrénées. Je pensais que c’était impossible, mais il avait déjà consulté mon cardiologue, qui avait donné son accord. Avant l’ascension, il a discrètement transféré une partie du contenu de mon sac dans le sien. Pendant toute la montée, il est resté derrière moi, attentif au moindre problème. À une centaine de mètres du sommet, alors que la pente devenait plus raide, il m’a soudain dépassé et a disparu derrière la crête. Je me suis dit que ce n’était pas très sympathique ! Quelques instants plus tard, je l’ai vu redescendre vers moi à toute vitesse pour me dire simplement : « Donne-moi ton sac. » Voilà qui était Jean Capiod. Un homme d’une immense générosité, malheureusement disparu trop tôt.

LS : Vous avez toujours accordé une grande importance à l’éthique. Les chasseurs d’aujourd’hui ont-ils, selon vous, une meilleure connaissance et un plus grand respect des animaux ?
CR : L’éthique cynégétique évolue avec les époques. Lorsque j’ai commencé à chasser, nous distinguions très clairement le gibier des animaux considérés comme nuisibles. Je participais alors, sans me poser beaucoup de questions, à des pratiques comme le gazage des terriers de renards ou la destruction de certains oiseaux. Les mentalités ont heureusement évolué et les jeunes générations ne comprennent plus ces pratiques. Mais l’éthique varie aussi selon les pays. En 2025, j’ai présenté les particularités de la chasse française dans une revue autrichienne et certains lecteurs s’interrogeaient sur l’éthique de la chasse à courre, des chasses traditionnelles et même de la battue. Pour ma part, je considère que le respect de l’animal repose avant tout sur la volonté de le tuer le plus proprement possible. Cela suppose une arme adaptée, une munition efficace, un entraînement régulier et surtout la capacité à renoncer à un tir lorsque les conditions ne sont pas réunies. Il faut également contrôler ses tirs et rechercher systématiquement un animal susceptible d’avoir été blessé. Je ne supporte pas cette phrase que l’on entend parfois : « Il risque plus que moi, j’ai quand même lâché une balle. » C’est précisément cette mentalité qu’il faut combattre.

LS : Quel est aujourd’hui, selon vous, le plus grand danger qui menace la chasse française ?
CR : Le premier danger est probablement la diminution continue du nombre de chasseurs. Lorsque j’ai commencé, nous étions près de deux millions. Aujourd’hui, nous sommes moins de la moitié, ce qui réduit considérablement notre poids dans la société et notre capacité à nous faire entendre. Mais je m’inquiète surtout de la transformation progressive de la chasse en une activité de régulation imposée. Sous la pression des dégâts agricoles et forestiers, nous devenons parfois les exécutants de décisions administratives, au détriment de la chasse plaisir. À cela s’ajoute la difficulté croissante de partager les territoires avec les autres activités de loisirs. Enfin, je crains que l’on fasse croire aux jeunes chasseurs qu’il est impossible de pratiquer sans posséder les dernières nouveautés technologiques. J’utilise encore parfois une vieille Mauser K98 en calibre 7 × 64, équipée d’une lunette à grossissement fixe, sans me sentir désavantagé. Certaines innovations, comme les réticules lumineux ou les télémètres, sont de véritables progrès pour la sécurité et la précision du tir. Mais il faut distinguer ce qui est réellement utile de la course permanente à l’équipement.
LS : Vous avez passé une grande partie de votre vie à écrire sur la chasse. Comment avez-vous vu évoluer la presse cynégétique ? Reste-t-il une place pour les grands récits et les reportages ?
CR : Je conserve énormément de revues anciennes, françaises et étrangères, au point que mon entourage me taquine parfois en évoquant le syndrome de Diogène ! Cela me permet de mesurer l’évolution de la presse cynégétique. Ce qui me frappe, c’est la place toujours plus importante accordée aux équipements et aux nouveautés, qu’elles soient utiles ou non. Quant aux réseaux sociaux, je reconnais volontiers que je ne les maîtrise pas suffisamment pour porter un jugement définitif. Ils ont au moins l’avantage de diffuser rapidement certaines informations, notamment réglementaires, que la presse papier ne peut relayer qu’à un rythme mensuel. Mais je reste profondément attaché aux magazines imprimés, aux grands reportages et à une certaine littérature de chasse. Je veux croire qu’ils ont encore un avenir. J’ai toujours été surpris de constater combien de chasseurs ne sont abonnés à aucune revue spécialisée et ne ressentent pas le besoin d’acheter un livre consacré à leur passion.
LS : Si vous étiez nommé demain président de la Fédération nationale des chasseurs, quelles seraient vos trois premières décisions ?
CR : Ma première décision serait d’instaurer une véritable épreuve de tir avec obligation de résultat lors de l’examen du permis de chasser. La sécurité et la maîtrise de l’arme sont fondamentales. Ensuite, je chercherais à améliorer notre communication. J’ai souvent le sentiment que nos opposants ont une longueur d’avance sur nous et que nous ne parvenons pas suffisamment à faire entendre notre point de vue. Enfin, je donnerais une véritable impulsion à la filière venaison. La valorisation de la viande de gibier est un excellent moyen de rapprocher les chasseurs du grand public. Il faut aussi combattre l’idée selon laquelle le gibier ne se consommerait qu’en automne et en hiver. Des chefs comme Olivier Nasti, au Chambard à Kaysersberg, montrent qu’il est possible de le valoriser pendant la belle saison.

LS : On oppose souvent les anciens chasseurs aux nouvelles générations. Quel regard portez-vous sur les jeunes qui découvrent aujourd’hui la chasse ?
CR : Je ne crois pas que le conflit entre générations soit aussi marqué qu’on le prétend. Je regarde parfois avec amusement les jeunes chasseurs arriver au rond avec leurs équipements modernes, leurs casquettes et leurs carabines équipées de modérateurs de son. Mais beaucoup sont demandeurs de conseils et leur comportement en chasse collective est souvent plus exemplaire que celui de certains anciens. Ils ont été sensibilisés à la sécurité dès leur formation, et une remise à niveau des chasseurs expérimentés ne serait d’ailleurs pas inutile. Le brassage des générations est une richesse, tout comme la féminisation de la chasse. Il existe bien sûr quelques jeunes permis persuadés de tout savoir après avoir regardé des vidéos sur les réseaux sociaux, mais les réalités du terrain les ramènent généralement à davantage d’humilité. Cette humilité est essentielle. Même à mon âge, je découvre encore combien la nature et le comportement des animaux peuvent nous surprendre. Comme le chantait Jean Gabin : « Je sais que je ne sais rien. »
LS : Enfin, Charles, après toutes ces années passées au contact de la nature, des chasseurs et des animaux, qu’est-ce que la chasse vous a apporté de plus précieux ?
CR : La chasse m’a énormément apporté. Peut-être même trop. Lorsqu’on la pratique avec autant de passion, elle peut prendre une place considérable dans une existence, parfois au détriment de la vie professionnelle et surtout familiale. Avec le recul, cela peut laisser des regrets, voire des remords. Et même les scènes les plus extraordinaires que j’ai vécues dans la nature, seul ou avec d’autres chasseurs, au contact des animaux sauvages, ne pourront jamais complètement les effacer.












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