Alors que plusieurs amendements concernant la louveterie ont été intégrés au projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, le sujet provoque quelques tensions dans le monde cynégétique. Certaines dispositions déjà votées visent à renforcer le statut des lieutenants de louveterie, notamment sur la protection fonctionnelle, les frais engagés ou encore la reconnaissance de leurs missions de service public. Mais deux amendements portés par le député Daniel Labaronne cristallisent désormais les inquiétudes des louvetiers. Ils prévoient notamment que les fédérations départementales des chasseurs puissent intervenir dans la nomination des louvetiers et assurer leur formation. Pour Julien Nicolas, président de l’Association nationale des lieutenants de louveterie, ces propositions risquent de remettre en cause le principe fondamental de neutralité de la louveterie.
BSL: Julien Nicolas, plusieurs amendements concernant la louveterie ont été évoqués ces derniers jours. Quels sont ceux qui ont déjà été votés ?
JN : Les amendements principaux ont déjà été votés il y a une dizaine de jours. Ils visaient surtout à faire évoluer le statut des louvetiers. Le premier point important concerne la protection fonctionnelle. Aujourd’hui, lorsqu’un lieutenant de louveterie est agressé, menacé ou mis en cause dans le cadre de sa mission, il faut souvent solliciter cette protection au cas par cas. Là, l’idée est qu’elle soit automatique, comme pour les agents de l’État. Cela reviendrait à reconnaître pleinement leur mission de service public.

BSL: D’autres mesures importantes ont-elles été intégrées ?
JN : Oui. Il y a aussi la question du temps consacré aux missions. Beaucoup de louvetiers sont salariés et doivent parfois s’absenter pour intervenir sur des missions ordonnées par le préfet. Le texte prévoit donc de faciliter ces absences afin qu’ils puissent assurer ces missions de service public. Après, il reste encore des questions techniques, notamment sur le maintien du salaire ou les modalités exactes, car cela touche à plusieurs codes différents : le code du travail, le code de l’environnement, la fiscalité… Ce n’est pas un sujet simple juridiquement.
BSL: Le remboursement des frais engagés par les louvetiers fait également partie des évolutions ?
JN : Oui, et c’est un point majeur. Aujourd’hui, en dehors des missions liées au loup dans le cadre du plan national loup, les frais de déplacement ne sont quasiment pas pris en charge. Les amendements votés permettraient aux louvetiers de bénéficier d’un remboursement annuel des frais engagés pour les missions ordonnées par l’État. Il est aussi question d’aider à l’achat d’équipements de base ou de matériel collectif lors de leur nomination. Quand on voit aujourd’hui l’étendue des missions confiées aux louvetiers, ce n’est pas illogique.
BSL: Les missions de la louveterie ont-elles évolué ces dernières années ?
JN : Énormément. Les louvetiers interviennent aujourd’hui sur les sangliers, les cervidés, le loup, les cormorans, parfois sur des animaux domestiques en divagation ou sur des problématiques sanitaires et de sécurité publique. Les missions sont devenues extrêmement larges. Mais il faut rappeler une chose essentielle : la louveterie ne doit pas devenir un outil de gestion courant. Les missions administratives doivent rester exceptionnelles et intervenir lorsqu’il n’existe pas d’autre solution.

BSL: Deux amendements portés par le député Lebaronne suscitent aujourd’hui des critiques. Pourquoi ?
JN : Parce qu’ils proposent que les louvetiers soient nommés sur propositions des fédérations départementales des chasseurs et que leur formation soit assurée par les fédérations. Pour moi, c’est une très mauvaise idée. La louveterie doit rester neutre et au service exclusif de l’État. Si demain elle bascule sous l’influence des chasseurs, de l’agriculture ou de n’importe quel autre groupe d’intérêt, elle perdra immédiatement cette neutralité indispensable à ses missions.
BSL — Certains chasseurs expliquent pourtant que cela permettrait d’avoir des personnes « du sérail ». Que leur répondez-vous ?
JN : Justement, c’est bien ce qui pose problème. Aujourd’hui, les préfets décident des nominations. Il existe un cadre précis, des contrôles et des procédures définies. Si demain les fédérations départementales deviennent centrales dans ce processus, on créera mécaniquement un soupçon de conflit d’intérêt. Et ce serait paradoxal, parce que certains reprochent déjà à tort ou à raison à certains louvetiers d’être trop proches de certains territoires ou acteurs cynégétiques. On ne peut pas répondre à cette critique en créant un autre système potentiellement contestable.
BSL: Vous estimez donc que la neutralité est le cœur même de la louveterie ?
JN : Oui, complètement. C’est même le fondement de notre mission. Nous devons pouvoir intervenir sans intérêt personnel, sans logique de gestion cynégétique propre et sans dépendance à un acteur particulier. Si la louveterie passait sous la mainmise des fédérations, elle perdrait ce qui fait sa légitimité : apporter à l’État une expertise neutre et indépendante.
BSL: Selon vous, pourquoi ces amendements ont-ils été déposés ?
JN : Il y a probablement plusieurs raisons. D’un côté, certains veulent avoir davantage de contrôle sur les nominations. De l’autre, il y a sans doute aussi une inquiétude liée aux dégâts de grand gibier. Aujourd’hui, ce sont les fédérations des chasseurs qui portent juridiquement la question de l’indemnisation des dégâts. Les missions administratives de louveterie ne doivent intervenir qu’en complément, à la marge. Peut-être que certains craignent qu’en laissant davantage de place à l’État, ils perdent une partie de la maîtrise du sujet.
BSL: La question de la formation fait aussi débat ?
JN : Oui. Aujourd’hui, les louvetiers sont déjà formés dans un cadre public et neutre, notamment avec l’OFB et les services de l’État. Il existe déjà une partie réglementaire, technique et de terrain. Ce système garantit justement une certaine indépendance. À mon sens, il faut préserver cela.
BSL: Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs comment sont recrutés les louvetiers ?
JN : La plupart du temps, les futurs louvetiers sont d’abord accompagnés par d’autres louvetiers avant de se présenter. Ensuite, il y a une audition organisée par les services de la préfecture et les DDT. Autour de la table, on retrouve différents acteurs : représentants de l’État, OFB, fédérations départementales des chasseurs, parfois l’ONF ou la chambre d’agriculture. Puis il y a un examen écrit permettant d’évaluer les connaissances du candidat. Le système actuel permet déjà de faire un tri sérieux entre les profils.
BSL: Faut-il obligatoirement être chasseur pour devenir louvetier ?
JN : Oui, il faut être titulaire du permis de chasser depuis au moins cinq ans, puisque les missions nécessitent des compétences cynégétiques et de terrain. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’un louvetier peut intervenir partout. Lorsqu’un lieutenant de louveterie intervient sur un territoire, il doit justement être dégagé de tout intérêt personnel. C’est ce qui garantit sa neutralité.
BSL: En résumé, que redoutez-vous avec ces amendements ?
JN : Je crains qu’on perde progressivement le sens même de la louveterie. Nous sommes là pour remplir une mission de service public sous l’autorité de l’État, pas pour défendre les intérêts d’un groupe particulier. Si cette neutralité disparaît, alors toute la crédibilité de la louveterie sera remise en cause.
Emmanuel Blairy appelle à préserver l’indépendance de la louveterie
Parmi les réactions suscitées par ces amendements, Emmanuel Blairy, vice-président de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, partage lui aussi plusieurs réserves. Le député estime que les lieutenants de louveterie doivent rester une entité indépendante placée sous l’autorité directe du préfet, considérant que cette neutralité reste indispensable à la crédibilité de leurs missions de terrain. S’il reconnaît que certaines missions mériteraient d’être clarifiées ou mieux définies, il ne souhaite pas voir la louveterie davantage rattachée aux fédérations. Emmanuel Blairy défend plutôt une logique de complémentarité entre les différents acteurs déjà présents sur le terrain, comme les maires, gardes champêtres, agents de l’OFB ou gardes particuliers, chacun dans son champ de compétence. Selon lui, élargir excessivement le rôle des fédérations risquerait de brouiller les responsabilités et de détourner la louveterie de sa vocation première de service public.












Laisser un commentaire