Amendement historique : la filière gibier reconnue dans la stratégie de reconquête agricole et alimentaire française 

Hier soir à l’Assemblée nationale, l’adoption de l’amendement porté par le député Identité Libertés Eddy Casterman a marqué un tournant majeur pour l’avenir de la filière gibier en France.. Adopté dans le cadre du projet de loi sur la protection et la souveraineté agricoles, le texte inscrit désormais « la valorisation de la venaison sauvage française comme filière d’alimentation durable » parmi les projets d’avenir agricole. Une reconnaissance politique forte pour une filière qui, jusqu’ici, peinait à trouver sa place dans les stratégies nationales d’alimentation et de souveraineté. Cette avancée parlementaire vient surtout répondre à un constat dénoncé depuis des années par les chasseurs et les professionnels du secteur : alors que près de 900 000 sangliers, 90 000 cerfs et plus de 500 000 chevreuils sont prélevés chaque année en France, à peine 10 % de cette viande sauvage intègre les circuits de distribution, tandis qu’une viande de gibier consommée sur deux est importée de l’étranger. Les contraintes sanitaires, les lourdeurs administratives, l’absence de logistique adaptée ainsi que le manque d’accompagnement politique freinent encore fortement le développement d’une véritable filière venaison française, malgré un potentiel économique, écologique et alimentaire considérable. Dans cet entretien Eddy Casterman revient sur l’origine de cet amendement, les résistances rencontrées, les ambitions portées par ce vote et les transformations concrètes qu’il espère désormais voir émerger pour replacer le gibier français au cœur des circuits courts et de la souveraineté alimentaire. Un texte qui, fait rare sur ces sujets, a reçu hier soir le soutien de députés issus aussi bien de la droite que de la gauche de l’hémicycle.

BSL : Eddy Casterman, votre amendement sur la valorisation de la venaison française a été adoptée hier à l’Assemblée nationale avec un soutien très large. Avant d’entrer dans le détail, pourquoi avoir porté ce sujet maintenant ?

EC : Parce que le moment était idéal politiquement. Nous sommes en plein débat sur la souveraineté alimentaire et agricole, et la venaison avait totalement disparu des réflexions nationales alors qu’elle répond précisément aux objectifs que l’on nous demande aujourd’hui : alimentation locale, circuits courts, réduction des importations, développement rural et limitation du gaspillage alimentaire. Il fallait profiter de cette fenêtre de tir pour remettre le sujet sur la table. Et surtout pour envoyer un signal clair au ministère : la filière venaison française doit enfin être considérée comme une filière alimentaire stratégique. Quand nous regardons les chiffres, le constat est d’ailleurs frappant. Chaque année, les chasseurs prélèvent environ 900 000 sangliers, 90 000 cerfs et plus d’un demi-million de chevreuils. Pourtant, à peine 10 % de cette viande sauvage française est réellement valorisée dans les circuits de distribution. Et dans le même temps, une viande de gibier sur deux consommée en France est importée d’Europe de l’Est, de Nouvelle-Zélande ou même des États-Unis. C’est une absurdité complète.

BSL : Dans votre intervention à l’Assemblée, vous avez parlé d’un « potentiel largement inexploité ». Qu’est-ce qui bloque réellement aujourd’hui ?

EC : Le principal problème, c’est le carcan réglementaire. C’est lui qui verrouille tout. Les acteurs de terrain nous le disent depuis des années. Au fil des auditions que nous avons menées à l’Assemblée nationale avec le groupe d’études chasse et pêche, il y avait un consensus très clair : tout le monde veut faire avancer la filière, mais les contraintes administratives et sanitaires empêchent son développement. Aujourd’hui, pour un petit acteur local, pour un atelier de découpe ou même pour une société de chasse qui souhaite valoriser son gibier, les obligations sont extrêmement lourdes. Les contraintes sanitaires sont au maximum, sans réelle adaptation à la taille des structures ni aux réalités du terrain. À cela s’ajoute la question logistique. Dans certains territoires, un chasseur qui prélève un sanglier doit parfois parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver une structure capable de réceptionner l’animal. Cela coûte cher, c’est complexe, et économiquement cela devient non viable. Résultat : énormément de gibier reste dans l’autoconsommation ou ne trouve pas de débouchés organisés.

BSL : Vous avez même évoqué un verrou administratif…

EC : Oui, clairement. Nous sentons depuis longtemps que le sujet patine. Il y a un manque de volonté politique, mais aussi une administration qui verrouille énormément, notamment autour des questions sanitaires. Je ne prétends pas avoir tous les tenants et aboutissants de ces blocages, mais ce qui est certain, c’est que la réglementation actuelle empêche la structuration d’une véritable filière économique. Et pourtant, sur le terrain, les initiatives existent déjà. La Fédération nationale des chasseurs travaille sur la valorisation du gibier avec le label « Gibier de France ». Des entreprises innovent sur la transformation et la distribution de viande sauvage. Certaines collectivités expérimentent même l’introduction du gibier dans la restauration collective avec des résultats très intéressants. Il manquait simplement un signal politique fort. Cet amendement sert aussi à cela.

BSL : Concrètement, que change le texte adopté hier ?

EC : Il faut être clair : cet amendement ne règle pas tout du jour au lendemain. Mais il pose une première pierre extrêmement importante. Le texte adopté intègre désormais explicitement « la valorisation de la venaison sauvage française comme filière d’alimentation durable » dans les projets d’avenir agricole. Cela signifie que la venaison entre officiellement dans le champ des politiques de souveraineté alimentaire. C’est loin d’être anodin. Parce qu’à partir du moment où vous inscrivez cela dans la loi, vous obligez le ministère à prendre le sujet en considération dans ses travaux futurs, dans les conférences sur la souveraineté alimentaire, dans les réflexions stratégiques et potentiellement dans les dispositifs d’accompagnement économique. C’est une manière de dire : la venaison française fait partie de notre avenir alimentaire.

BSL : Vous insistez beaucoup sur les importations. C’est devenu un sujet central selon vous ?

EC : Évidemment. Nous importons aujourd’hui des viandes de gibier alors que nous avons une ressource exceptionnelle sur notre propre territoire. Cela n’a aucun sens écologique, économique ou alimentaire. Quand nous faisons venir du gibier de Nouvelle-Zélande ou des États-Unis, avec des milliers de kilomètres de transport, alors que nous avons des prélèvements locaux disponibles partout en France, il y a un vrai problème de cohérence. Le meilleur moyen de limiter les importations, ce n’est pas forcément d’interdire immédiatement. C’est déjà de permettre à notre propre filière d’exister et de fonctionner correctement. Si demain nous sommes capables de structurer une filière française efficace, avec des débouchés locaux, des outils logistiques adaptés et des règles plus souples, nous pourrons naturellement remplacer une grande partie des importations par notre propre production.

BSL : Vous évoquez aussi beaucoup les cantines et la restauration collective

EC : Parce que c’est un levier énorme. Certaines collectivités ont déjà commencé à intégrer de la viande de gibier dans les collèges ou la restauration publique. Et les retours sont très bons. Il faut aussi reconstruire une culture de consommation du gibier. Elle s’est perdue avec le temps. Beaucoup de gens ont aujourd’hui une image complètement fausse de cette viande, comme si elle était forcément forte, “faisandée” ou difficile à cuisiner. En réalité, c’est une viande saine, locale, nutritive et accessible. Introduire la venaison dans la restauration collective permettrait non seulement de soutenir les filières locales, mais aussi de reconnecter les jeunes générations à cette alimentation. Et derrière les enfants, il y a aussi les familles. C’est ainsi que l’on recrée une demande durable.

BSL : Vous avez également insisté sur la transmission des métiers

EC : Oui, parce que derrière la venaison, il y a aussi tout un savoir-faire qui disparaît progressivement. Dans la boucherie, dans la découpe, dans le traitement du gibier, on voit clairement que certaines compétences se perdent. Or, une filière structurée permet aussi de relancer l’apprentissage, de former des jeunes et de recréer des débouchés économiques. C’est un sujet rural au sens large. Il y a l’économie locale, l’alimentation, mais aussi la transmission des métiers et des compétences. Dans mon département de l’Aisne, par exemple, on voit très bien le potentiel qui existe déjà autour de certaines entreprises spécialisées dans le traitement du gibier. Les acteurs attendent surtout qu’on leur permette enfin de travailler dans un cadre plus cohérent.

BSL : Ce qui frappe, c’est le caractère assez transpartisan du vote

EC : Oui, et c’est très positif. Nous avons obtenu l’avis favorable du rapporteur, l’avis favorable de la ministre de l’Agriculture et une majorité très large lors du scrutin. Nous avons même obtenu un vote favorable d’un député LFI! Au fond, il devient difficile de s’opposer frontalement à une filière qui coche autant de cases : locale, durable, respectueuse de l’environnement, favorable aux circuits courts et à la souveraineté alimentaire. Même ceux qui, par principe, ne voulaient pas forcément nous suivre sur le sujet se retrouvaient coincés politiquement. Parce qu’expliquer qu’on préfère importer du gibier étranger plutôt que valoriser une ressource française locale, cela devient compliqué à défendre. Contrairement à ce que certains peuvent penser, loin de diviser, la chasse réunit plus qu’elle ne divise. 

BSL : Quelle est désormais la suite du texte ?

EC : Le texte va poursuivre sa navette parlementaire et partir au Sénat. Mais honnêtement, je vois mal pourquoi cette disposition serait retirée. L’amendement a été adopté à une très large majorité à l’Assemblée nationale et le dispositif est désormais intégré au texte. Le plus important commencera ensuite. Il faudra transformer cette reconnaissance politique en actions concrètes, alléger les contraintes, structurer la logistique, accompagner les entreprises et remettre tous les acteurs autour de la table. Mais au moins, désormais, la venaison française existe politiquement dans le débat sur la souveraineté alimentaire. Et ça, c’est déjà une avancée majeure.

BSL : On sent que ce sujet vous tient particulièrement à cœur. Ce n’est pas uniquement un dossier parlementaire pour vous…

EC : Oui, bien sûr. Moi, je suis chasseur avant même d’être député, donc forcément, c’est un sujet que je connais concrètement sur le terrain. Quand on voit les volumes de gibier prélevés chaque année, quand on connaît les difficultés des sociétés de chasse pour écouler la venaison, quand on voit aussi le potentiel économique et alimentaire qu’il y a derrière, on se dit qu’il y a quelque chose d’illogique dans le système actuel. Ce qui me tient à cœur, c’est justement de faire en sorte qu’on arrête de considérer cette viande comme un sujet secondaire alors qu’elle répond à énormément d’enjeux modernes. On ne peut pas continuer à importer massivement du gibier étranger alors qu’on dispose chez nous d’une ressource sauvage de grande qualité. Donc oui, c’est un combat politique, mais c’est aussi une conviction personnelle profondément ancrée dans mon expérience de terrain et dans ma pratique de la chasse.

Eddy Casterman à droite sur cette photo lors d’une chasse à la tonne en Charente

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Rédacteur en chef, SoChasse

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