Au cœur du massif forestier de Rumilly-Chaource, dans l’Aube, le château de Vaux renaît lentement de ses ruines. Derrière ses façades classiques dessinées au XVIIIe siècle par l’architecte Germain Boffrand, élève de Jules Hardouin-Mansart et créateur du Château de Lunéville ou de Hôtel de Soubise, ce géant de pierre a traversé trois siècles d’histoire mouvementée. Mentionné dès le XIIe siècle sous la forme d’un castel féodal entouré de douves, le domaine est entièrement reconstruit à partir de 1720 pour Jacques d’Aubeterre, comte de Jully. Le chantier est colossal : pierres acheminées depuis Tonnerre, ardoises convoyées depuis Paris, longues perspectives de trois kilomètres ouvertes dans la forêt. Mais les travaux ruinent leur propriétaire, mort en 1726 dans un château inachevé. Après avoir appartenu au marquis de Montmort puis à Charles-Émile de Maupas, ministre de Napoléon III, le domaine sombre peu à peu dans l’abandon avant la Seconde Guerre mondiale. Les décors intérieurs sont vendus, les bâtiments pillés, les toitures éventrées. Pendant des décennies, Vaux agonise au milieu des bois. Tout change en 2015 lorsque Édouard Guyot rachète le château à seulement 22 ans grâce à un emprunt. Depuis, le jeune propriétaire mène un vaste programme de restauration : charpentes, façades, salons, boiseries, écuries, communs, restaurant, gîtes et pavillons reprennent vie année après année. Mais au-delà du patrimoine, il veut aussi ressusciter l’esprit du lieu. Et cet esprit passe par la forêt, les chevaux, les chiens… et la chasse à courre.
« Je savais dès le départ que je créerais un équipage »
À Vaux, la vénerie ne relève pas du décor. Elle fait partie intégrante de l’histoire du domaine. Édouard Guyot le rappelle dans un entretien sur la chaîne So Chateaux : le château était une demeure de campagne conçue aussi pour l’exercice de la chasse. En restaurant les communs, les écuries et l’ancien chenil, une idée ne l’a jamais quitté. « Je savais dès le départ en reprenant ce château que je créerais un équipage de chasse à courre. C’est un rêve de gosse », explique-t-il. Le propriétaire a donc réhabilité le chenil historique et remis des chevaux dans les écuries. Aujourd’hui, le domaine accueille une meute d’une soixantaine de chiens et un équipage baptisé « Tiens Bon Champagne », dédié à la vènerie du chevreuil. Une première dans l’Aube depuis l’avant-guerre. L’équipage porte les couleurs vert forêt à parements blancs et rassemble une quinzaine de membres cotisants, épaulés par des sympathisants à cheval, à vélo ou à pied.

Une chasse « hors du temps »
Pour Édouard Guyot, la chasse à courre reste avant tout une passion du chien et du cheval. « C’est une chasse d’observation. Il n’y a pas d’arme. Au final, c’est le chien qui chasse et parfois prend le chevreuil », insiste-t-il. À ses yeux, cette pratique reste profondément liée à la nature et au paysage forestier qui entoure Vaux. Le domaine se situe au milieu de plus de 12 000 hectares de forêt, peuplés de cerfs, chevreuils et sangliers. La chasse s’exerce principalement à cheval ou à vélo, avec des déplacements motorisés réduits au strict minimum. « C’est un mode de chasse traditionnel où il n’y a pas d’arme à feu, pas de téléphone, pas de véhicule », explique-t-il encore dans le chenil du château. Le jeune maître d’équipage évoque aussi un souvenir fondateur découvert à l’âge de 12 ans : une chasse sous la neige, les cavaliers en habit rouge, les cuivres brillants, puis un cerf finalement gracié. Une image qui l’a durablement marqué.

Une meute de 60 chiens au cœur du domaine
Dans la cour des écuries, les aboiements résonnent dès qu’Édouard Guyot approche du chenil. La meute vit ici quotidiennement. Le propriétaire connaît chacun de ses chiens par son prénom : Poitou, Viking, Pistache, Uranium, Tango, Tempête ou Titane. « Je les vois dix fois par jour », raconte-t-il. Les chiens disposent d’un vaste espace pour courir, avec un hectare et demi grillagé ainsi que plusieurs dizaines d’hectares autour du château. Certains sont des réformés récupérés dans d’autres équipages, d’autres sont nés directement à Vaux. Chaque année, environ 20 % de la meute est renouvelée par les naissances. Une quinzaine de chiots grandissent actuellement au chenil avant d’intégrer progressivement les laissers-courres.

« Ces chiens sont faits pour courir »
La majorité des chiens de l’équipage sont des Poitevins blancs et orange, complétés par quelques Français tricolores et Black and Tan. Des races sélectionnées depuis des générations pour la chasse à courre. « Ces chiens ont été éduqués à chasser exclusivement le chevreuil », précise Édouard Guyot. Il décrit des chiens courants dotés d’un instinct extrêmement fort. Pour lui, la vénerie permet aussi de préserver ces lignées françaises anciennes. « Aujourd’hui, la vénerie ou la chasse à courre permet aussi à ces chiens de survivre. » Le propriétaire rappelle qu’il existe plusieurs dizaines de milliers de chiens courants en France et estime qu’une interdiction de la chasse à courre fragiliserait tout un écosystème d’élevage et de passionnés. « Nous, on le fait vraiment par amour du chien, du cheval et de la nature », affirme-t-il.

Une discipline codifiée
Au sein de la meute, la discipline est essentielle. Édouard Guyot parle de « chiens d’ordre », capables d’obéir à la voix lorsqu’ils chassent. « Une meute, c’est une entité assez puissante », explique-t-il. « Il y a une hiérarchie et des codes. » À cheval, le maître d’équipage dirige les chiens au son de la trompe et du fouet. Il est épaulé par Christophe Thévenin, valet de chiens chargé notamment de la sécurité et de l’intendance. Le but est de suivre les chiens sans les perturber. « C’est une musique sublime, un moment hors du temps de voir chasser les chiens en forêt », décrit Édouard Guyot.
Un château vivant
À Vaux, la restauration dépasse largement les murs du château. Édouard Guyot veut faire revivre un ensemble cohérent : les salons XVIIIe, les écuries, les chevaux, la forêt et désormais la vénerie. Le château accueille aujourd’hui des visites, des festivals, des événements comme Chasse & Campagne, des enquêtes autour de Vidocq ou encore des mariages. Dans les salles restaurées comme dans le chenil, le jeune propriétaire revendique la même idée : faire revivre un patrimoine habité plutôt qu’un monument figé. « Cultiver le passé et enfanter l’avenir, que tel soit notre présent », résume la devise du domaine.












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