Après le Finistère et l’Ille-et-Vilaine, le Morbihan a lui aussi vu suspendre cet été les mesures permettant de prélever des blaireaux en dehors de la période générale de chasse. À l’origine de ces procédures figurent notamment l’ASPAS, AVES France, One Voice et, pour certains recours, la LPO Bretagne. Si les juges reprochent essentiellement aux préfectures de ne pas avoir apporté suffisamment de données pour justifier leurs arrêtés, les dégâts agricoles et les risques pour certaines infrastructures attribués au blaireau n’en disparaissent pas pour autant. Pas plus que le rôle sanitaire que peut jouer l’espèce dans les zones touchées par la tuberculose bovine. Les décisions se suivent et commencent à dessiner une situation particulièrement compliquée pour la gestion du blaireau en Bretagne. Cet été, le tribunal administratif de Rennes a successivement suspendu plusieurs arrêtés concernant le Finistère, l’Ille-et-Vilaine et le Morbihan après des recours portés par des associations de protection animale. Il convient cependant de distinguer précisément les différents dispositifs concernés.
La vénerie sous terre directement visée
Dans le cadre cynégétique ordinaire, la pratique concernée est la vénerie sous terre, communément appelée déterrage. Elle consiste à rechercher le blaireau dans son terrier avec des chiens spécialement créancés, puis à ouvrir celui-ci afin de prélever l’animal. L’article R.424-5 du Code de l’environnement permet au préfet d’autoriser une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau à partir du 15 mai. C’est cette période complémentaire qui a notamment été attaquée en justice en Bretagne. Dans le Finistère, le tribunal administratif de Rennes avait ainsi suspendu dès le 10 juin l’arrêté permettant la vénerie sous terre du 15 mai au 14 septembre 2026. Une seconde affaire, différente, concernait quatorze arrêtés du préfet du Finistère permettant aux lieutenants de louveterie de conduire jusqu’au 31 décembre 2026 des opérations administratives sur le blaireau. Ces interventions administratives ne doivent pas être confondues avec la chasse pratiquée par les veneurs sous terre. Le Code de l’environnement permet aux lieutenants de louveterie, dans certaines circonstances, d’effectuer des opérations de destruction pouvant prendre la forme de chasses particulières, de battues ou de piégeage. Ces quatorze arrêtés ont à leur tour été suspendus le 28 juillet par le juge des référés.
Trois départements bretons concernés
En Ille-et-Vilaine, l’arrêté préfectoral du 27 mai 2026 avait autorisé une période complémentaire de vénerie sous terre du 1er juin au 14 septembre. L’ASPAS, AVES France, One Voice et la LPO Bretagne ont saisi le tribunal administratif de Rennes. Le 9 juillet, la juge des référés a suspendu l’arrêté. Elle a notamment considéré que les données disponibles ne permettaient pas d’établir suffisamment précisément l’état de la population départementale de blaireaux et que les jeunes de l’année pouvaient encore dépendre de leur mère pendant la période concernée. Même scénario dans le Morbihan. L’arrêté du 9 juin autorisait la vénerie sous terre du blaireau du 15 juin au 14 septembre 2026. Saisi par les mêmes quatre associations, le tribunal administratif de Rennes en a suspendu l’exécution le 6 août. Contrairement à ce qui a pu être indiqué dans certaines publications, l’ordonnance est donc datée du 6 août et non du 9 août. En quelques semaines, les possibilités de régulation complémentaire du blaireau ont ainsi été considérablement réduites dans trois des quatre départements bretons.
Dans le Finistère, plus de 3 200 terriers actifs avaient été recensés
La lecture des décisions de justice mérite cependant quelques nuances. Les juges n’affirment pas que le blaireau ne provoque aucun dégât. Ils considèrent que les préfectures n’ont pas apporté, dans les dossiers soumis au tribunal, des éléments suffisamment solides et contemporains permettant de démontrer que l’ampleur de ces dégâts rendait indispensables les mesures contestées. La différence est importante. Dans le Finistère, les services de l’État avaient notamment fait état, lors de la préparation de la réglementation précédente, de plus de 3 203 terriers actifs recensés sur 91 % du territoire départemental. La préfecture indiquait également que les terriers faisant effectivement l’objet d’une action de vénerie sous terre ne représentaient que 5 à 7 % des terriers occupés. Elle invoquait explicitement les dégâts causés à l’agriculture mais également aux ouvrages et remblais situés le long des infrastructures routières ou ferroviaires. Pourtant, dans son ordonnance du 28 juillet concernant les opérations administratives, le tribunal a estimé insuffisants les éléments produits par l’État. Le dossier comportait notamment 17 déclarations de dégâts, mais celles-ci étaient toutes postérieures à la date de signature des arrêtés contestés. Le juge a également relevé que 96 blaireaux avaient déjà été prélevés avant leur signature. Le problème soulevé par la justice tient donc largement à la démonstration administrative et à la qualité des données présentées. Et c’est probablement là que se situe désormais l’un des principaux enjeux pour les préfectures et les acteurs ruraux : documenter systématiquement les dégâts plutôt que de se contenter de signalements informels.
Des dégâts agricoles parfois très concrets
Le blaireau est omnivore et son régime alimentaire l’amène régulièrement à fréquenter les parcelles agricoles. Maïs, céréales, prairies ou cultures peuvent être concernés. À cela s’ajoutent les dégâts provoqués par le creusement et l’extension des terriers. Contrairement à un simple trou dans un talus, une blaireautière peut constituer un réseau souterrain complexe occupé et agrandi durant de nombreuses années. Lorsque ces galeries sont installées dans un remblai routier, une digue, à proximité d’une voie ferrée ou d’un autre ouvrage, la question ne relève plus seulement du dommage agricole. C’est précisément pourquoi le préfet d’Ille-et-Vilaine avait également invoqué devant la justice les risques liés aux infrastructures routières et ferroviaires. Le tribunal n’a pas nié l’existence possible de ces risques, mais considéré que les pièces produites ne démontraient pas une ampleur suffisante pour faire obstacle à la suspension de l’arrêté. Ce qui revient une nouvelle fois au même problème : devant le juge administratif, un dégât connu localement mais mal recensé ou insuffisamment quantifié devient extrêmement difficile à opposer à un recours associatif particulièrement bien préparé juridiquement.
La tuberculose bovine rappelle aussi que le blaireau n’est pas sans danger
Il existe enfin une autre dimension souvent absente du débat sur la gestion du blaireau : la question sanitaire. Il serait abusif de prétendre que la tuberculose bovine justifiait à elle seule les arrêtés bretons suspendus cet été. Ce n’était pas le cœur des dossiers soumis aux juges. En revanche, présenter le blaireau comme une espèce dont l’abondance serait totalement dépourvue de conséquences sanitaires serait tout aussi faux. Le ministère de l’Agriculture rappelle que la tuberculose bovine, provoquée principalement par Mycobacterium bovis, peut infecter plusieurs espèces sauvages, en particulier le sanglier, les grands cervidés et le blaireau. En France, le bovin demeure considéré comme le réservoir de la maladie. Mais lorsque l’infection s’installe dans une population sauvage, elle peut ensuite circuler entre animaux. Et le ministère souligne très précisément la possibilité d’un effet de retour vers les élevages, notamment à partir de blaireaux infectés dont certains possèdent une forte capacité à excréter la mycobactérie. L’Anses considère pour sa part que, dans les zones françaises où il est infecté, le blaireau peut jouer le rôle d’« hôte de liaison », capable de transmettre Mycobacterium bovis à d’autres animaux réceptifs, dont les bovins. L’agence précise néanmoins que ce rôle varie selon les territoires et qu’en France le blaireau n’est pas considéré, dans l’état actuel des connaissances, comme un hôte de maintien généralisé de la maladie comme il peut l’être dans certaines régions britanniques ou irlandaises.
L’État lui-même prévoit de réduire localement les populations
L’enjeu est suffisamment sérieux pour figurer noir sur blanc dans la feuille de route nationale de lutte contre la tuberculose bovine 2024-2029. Parmi les mesures prévues par le ministère de l’Agriculture figurent l’amélioration de la surveillance de la faune sauvage, l’amélioration du piégeage des blaireaux et surtout une stratégie de réduction des populations vivant à proximité des parcelles fréquentées par les bovins dans les secteurs concernés par la maladie. La Côte-d’Or fournit d’ailleurs un exemple particulièrement intéressant. Selon le ministère de l’Agriculture, la combinaison de la surveillance des bovins, de mesures de biosécurité, d’un piégeage intensif et d’une diminution des populations de blaireaux dans les zones les plus contaminées a accompagné une chute du nombre de foyers bovins, passé de 45 en 2011 à un seul en 2024. Dans le même temps, la prévalence de la maladie chez les blaireaux a été divisée par deux en treize ans. La régulation du blaireau ne relève donc pas uniquement d’un loisir cynégétique lorsque certaines situations sanitaires l’exigent.
Des recours qui obligent désormais à bétonner les dossiers
Les associations animalistes viennent incontestablement de remporter plusieurs succès judiciaires en Bretagne. Mais ces décisions ne signifient ni que le blaireau ne cause aucun dégât, ni que toute intervention sur l’espèce serait scientifiquement inutile. Elles montrent surtout que les arrêtés préfectoraux deviennent extrêmement vulnérables dès lors que les effectifs, les dommages constatés, les infrastructures menacées ou la nécessité précise des prélèvements ne sont pas étayés par des données suffisamment robustes. Pour le monde de la chasse et les acteurs ruraux, la leçon est désormais claire. Photographies, localisation des terriers problématiques, déclarations agricoles, dommages aux cultures, interventions sur les routes ou les voies ferrées, comptages et prélèvements devront être recensés avec beaucoup plus de précision. Car face à des associations qui ont fait du contentieux administratif l’une de leurs principales armes dans leur combat idéologique contre toutes formes de régulation de la faune, le constat de terrain ne suffit plus. Il faut désormais pouvoir le prouver.












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